Météo d’attaque.
Alex est climatologue. Depuis l’adolescence, il y a les yeux rivés vers le ciel, où il s’amuse avec les nuages, à identifier les paréidolies (il adore ce mot), et pour les plus étranges à leur donner un nom avant qu’elles ne disparaissent dans l’horizon. Les jours sans nuages sont pour lui comme des jours sans pain, ses yeux errent dans le ciel à la recherche d’une forme, d’une petite pluie à venir, où à défaut d’un avion laissant une trace lointaine dans un ciel sans fantaisie. Alex ne se contente pas de guetter les nuages, ses rêves sont peuplés de tempêtes ou de giboulées suivant son humeur du moment. Après une colère parentale, le soir venu, enfoui sous les couvertures, il fait déverser un ouragan sur son père, le sauvant in extremis de sa voiture au moment où un énorme platane va réduire en bouillie la Volvo neuve dans laquelle il aime aller au Golf. Avec sa mère, sa colère se borne à faire tomber la pluie sur le maquillage qui lui permet de cacher son stress à des subordonnés jaloux de sa position. Au réveil, il se repent en voyant la même personne, le visage encore vierge de toute substance chimique, les yeux cherchant un chemin au travers d’une chevelure en désordre, prendre le temps de lui faire avec amour un jus d’orange pressé. Il s’approche, lui glisse avec un baiser énigmatique ‘Maman, rassure-toi, il va faire beau aujourd’hui’ qui interpelle la manager de famille sur le changement soudain de son adolescent. Convaincue d’une évolution positive, elle sourit, mais hélas, le lendemain lui prouvera qu’elle a encore des sacrifices à faire pour mériter la considération de son rejeton, lequel, ayant épuisé le plaisir nocturne de ses foudres imaginaires, rêve de changer le monde avec quelques coups de vent brulant ou de gel mordant.
Je ne vais pas ici faire
l’inventaire des proverbes qui en substance disent que tout s’obtient à force
de volonté, mais force est de constater que cet adage colle plus souvent aux
visées malveillantes qu’aux destins positifs, et le cas d’Alex le démontre. Repéré
pour ses brillantes capacités par les services secrets, formé par des individus
aux visées peu bienveillantes, il est aujourd’hui chargé de créer des
conditions météorologiques détestables pour les pays avec lesquels ses
dirigeants n’ont pas de relations au beau fixe. Tous les moyens lui sont donnés
pour générer les perturbations destinées à faire la pluie et le beau temps
au-dessus des pays ennemis ou insoumis. Comme un chef militaire, Alex prend ses
ordres directement de la présidence de la République, laquelle d’ailleurs porte
ce nom plus par habitude que par vocation. Une fois ses ordres reçus, le chef
de la guerre climatique, comme il aime à se nommer, réunit son staff et
organise les méthodes à mettre en œuvre. Une opération simple, telle qu’envoyer
un vent glacial sur une plage d’une station balnéaire en plein été, outre son
caractère amusant, ne demande pas une grande technicité. Avec quelques lasers
et un envoi d’un missile dans l’atmosphère, porteur d’un gaz dont, vous le
comprendrez aisément, il m’est interdit de révéler le secret, on obtient assez
vite un phénomène d’évacuation de chaleur et de production de froid, un peu
comme dans un gros climatiseur. Une autre manipulation dérègle une paisible
brise en un vent mauvais, le temps de quelques minutes. Des drones permettent
de suivre le phénomène en hauteur et le résultat sur terre. Sous l’effet de la
lame de vent froid, des milliers de gens en maillot de bain, parfois sans,
selon le degré de tolérance à la nudité du pays visé, se ruent sur leur
serviette de bain, hélas souvent envolée ou mouillée, pour se protéger. La
salle de commande éclate de rire devant le spectacle, qui parfois se termine
mal quand, sous l’effet de la panique, des gens sont écrasés, ou se noient en
se réfugiant dans l’eau devenue beaucoup plus chaude que l’atmosphère. En général,
le président est prévenu et suit la scène sur les écrans géants qu’il a fait
installer au-dessus de son lit, tout aussi géant d’ailleurs. Si la panique est
réussie, un message de chaudes félicitations arrive très vite à la salle de guerre
climatique, juste un peu avant une protestation officielle du pays attaqué, qui
convoque l’ambassadeur de l’agresseur pour une douche froide. Au-delà de ces
amusements rafraîchissants, le travail de l’unité d’ Alex a des enjeux bien
plus importants. La transformation de la météo agricole est, de loin, son sujet
le plus complexe. Les conditions climatiques étant devenues totalement
erratiques depuis le début du troisième millénaire, il est impossible de
prévoir la moindre culture de long terme. Grâce à Dieu et aux OGM, on a réussi
à faire passer la culture du blé à un mois, réduisant l’effet de risques
climatiques. Faire grossir une pomme prend désormais quelques jours, et une
banane peut murir dans la nuit. Mais il est encore nécessaire de s’assurer que
les pays concurrents soient obligés de renoncer à leurs productions, par
exemple par des grosses pluies de grêle ou des sécheresses de plusieurs mois.
Le génie de l’état-major climatique est alors mis à contribution par les lubies
funestes du président dans sa quête froide de pouvoir. Son meilleur fait
d’armes est d’avoir réussi à annihiler la production totale de vin de France et
d’avoir poussé ses citoyens, génétiquement avinés, au régime sec. En fin d’été,
alors que le raisin donne à voir sa plus belle couleur, que sa peau écarlate
sourit au soleil qui vient gentiment la caresser, un manteau de neige épais de
trente centimètres a recouvert tout le vignoble de la désormais ancienne patrie
du vin. La neige fondue, les viticulteurs n’ont récolté amèrement que des
grains pourris par l’humidité. Rien n’est sorti des chais en cette année. Il s’en
est suivi une forte criminalité alcoolique, le pillage des caves, les trafics
en tout genre, notamment une contrebande de vin britannique douteux. La police
ne sait plus où donner du képi. Elle a même utilisé des alcooliques repentis
pour flairer les cargaisons suspectes. Une vague de suicide a parcouru le pays,
tant chez les producteurs que chez les consommateurs en manque. A l’inverse, il
n’y a eu, cette année-là, en France, aucun féminicide.
Mars 2023