Sincérité partagée

Comment fait-on quand on n’est ni beau, ni intelligent et qu’il faut se glisser dans une vie amoureuse un peu comme on entre dans un lit froid en hiver, sans en avoir les capacités de séduction ?

Eric avait 20 ans et n’avait jamais connu, à son âge, aucun amour, du moins pas de proximité, c’est-à-dire à plus de quelques dizaines de mètres de l’être désiré.

Il n’était pourtant pas spécialement repoussant, petit avec un visage plutôt avenant, des cheveux bruns frisés, une barbe naissante entourant une bouche fine, un grain de beauté planté au milieu du front, des grands yeux bleus derrière des lunettes rondes. Mais Eric était dénué de toute capacité à faire valoir ses qualités auprès d’un monde féminin en pleine mutation, traversé par les vents contraires de  la revendication féministe et de la protection masculine, deux points sur lesquels il n’avait pas d’arguments à défendre.  En terminale, il avait bien tenté des approches sur les filles de sa classe,  mais les sections de technologie visant un objectif de parité très lointain, l’expérience n’avait pas été concluante, du moins du point de vue travaux pratiques. 

Réfugié depuis lors dans un monde virtuel où il était passé par toutes les expériences de rencontre sans oser les affronter lors d’un entretien face-à-face, où d’ailleurs, il n’aurait rien pu conclure, bien trop timide pour se laisser aller dans une relation charnelle où son corps aurait pris le dessus sur son esprit, Eric attendait patiemment de trouver le dosage qui lui permettrait d’ouvrir les portes de l’amour en se refusant de voir dans les filles ce que les autres garçons de son âge considéraient être leur fonction principale, à savoir être l’exutoire de leurs excès d’hormones.

Dans sa stratégie amoureuse passive, il attendait de sa partenaire qu’elle fut à l’égal de lui-même, dénuée de tout artifice de séduction, mais attentive à cerner l’entièreté de son être, prenant bonne note de ses défauts avant de s’oser dans le moindre engagement sentimental. Pour éviter toute désillusion à celle qu’il imaginait se lancer dans ce jeu de sincérité, il avait soin de s’étendre sur ses problèmes physiques ou psychiques dès la première rencontre. Ainsi il augmentait volontairement le tic à l’œil droit hérité d’une gifle paternelle un peu trop forte, reçue enfant alors qu’il essayait vainement de s’interposer dans une discussion entre adultes pour demander le droit d’aller aux toilettes. Il ne cachait pas non plus que sa chevelure avait tendance à être un peu grasse, qu’il se rongeait les ongles, que sa future partenaire chercherait en vain le moindre poil sur sa poitrine, ou la moindre force dans ses bras maigres. Il s’étendait sur les limites de ses capacités cérébrales, sur sa mémoire défaillante, sur ses difficultés à s’intégrer dans un groupe, sur son incapacité à repérer un pot de mayonnaise dans un rayon de Carrefour.  Considérant chaque fille comme une mère potentielle, il racontait sans honte tous les qualificatifs peu amènes dont l’avait affublé la sienne depuis sa plus tendre enfance. Son improbable méthode étant dénuée de toute concession, Eric chercha longtemps celle qui aurait pu se laisser aller à un amour construit sur des bases totalement transparentes.

Mais, à l’heure où le camouflage virtuel était devenu la règle, où rencontrer un ou une possible partenaire pour la première fois équivalait à ouvrir les multiples coques d’une poupée russe, la démarche singulière d’Éric commença à porter quelques fruits. L’anti-séduction initiée par le jeune homme, l’exposition méthodique de tous ses défauts comme argument de rencontre lui assura une notoriété locale, et la curiosité lui amena un lot d’adeptes féminines dégoûtées par les promesses des bellâtres vantant leurs fausses qualités en ligne, le tout emballé dans une orthographe torturée. Eric créa une appli sur laquelle il passait son temps à exposer avec force détails l’étendue de la défaillance de sa nature, en exigeant le même fonctionnement des abonnés, en réclamant la réciprocité de la part de leurs interlocuteurs et interlocutrices. La méthode fit recette, et aujourd’hui Eric est à la tête de l’un des plus grands réseaux mondiaux de rencontre, où toute une équipe de geeks cherche à traquer tous les faux défauts des abonnés, où l’absence de sincérité est punie d’exclusion, où le moindre camouflage donne lieu à un lynchage.

Janvier 2023

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