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Affichage des articles du septembre, 2023
Sincérité partagée Comment fait-on quand on n’est ni beau, ni intelligent et qu’il faut se glisser dans une vie amoureuse un peu comme on entre dans un lit froid en hiver, sans en avoir les capacités de séduction ? Eric avait 20 ans et n’avait jamais connu, à son âge, aucun amour, du moins pas de proximité, c’est-à-dire à plus de quelques dizaines de mètres de l’être désiré. Il n’était pourtant pas spécialement repoussant, petit avec un visage plutôt avenant, des cheveux bruns frisés, une barbe naissante entourant une bouche fine, un grain de beauté planté au milieu du front, des grands yeux bleus derrière des lunettes rondes. Mais Eric était dénué de toute capacité à faire valoir ses qualités auprès d’un monde féminin en pleine mutation, traversé par les vents contraires de   la revendication féministe et de la protection masculine, deux points sur lesquels il n’avait pas d’arguments à défendre.   En terminale, il avait bien tenté des approches sur les filles de sa...
  Pensées de condamné à mort.   Cela fait deux jours que mon avocate m’a annoncé l’échec de ma demande en grâce. Elle a pourtant tout essayé, en utilisant ses armes et ses charmes, ce dont elle ne manque pas, pour que ma tête ne quitte pas mon corps de manière abrupte, dans un glissement de lame à faire frémir un rémouleur essayant un couteau fraîchement aiguisé sur un morceau de viande. J’ai pourtant demandé à Eugénie, c’est mon avocate, de ne plus se battre pour moi, que je ne mérite pas vraiment qu’on me défende. Mais elle a insisté pour faire encore quelque chose de mon destin de mal-né, de mal-éduqué, de mal-marié, de malmené par la vie, pour qu’il reste de moi une trace, la plus infime soit-elle, de mon passage maudit sur terre. Des condamnés à mort ont, m’a-t-elle expliqué, laissé une marque singulière avant leur trépas. Celui qui me fascine le plus est Caryl Chessman. Jusqu’au bout, il s’est battu contre la peine de mort et son nom raisonne encore, quand il faut infl...
  Retour à l’envoyeur Je t’écris car, malgré tes facultés de mémoire que je sais intenses, tu as certainement oublié, à l’âge où tu reçois cette lettres, celui que tu as été au moment où j’écris ces lignes. J’imagine que, reconnaissant mon écriture, tu hésiteras devant ce courrier patiné par cinquante années d’oubli volontaire, mais tu finiras par l’ouvrir. Je le sais parce que je te connais, je sais ton impatience naturelle, ton incapacité à résister à la curiosité et je t’imagine le retourner,   le renifler, y glisser une lame, l’ouvrir délicatement de tes mains déjà tremblantes. J’ai pensé t’écrire ce courrier pour que tu puisses, sans te mentir, te connaître mieux au temps où tu ne savais pas encore que tu vivrais assez vieux pour le recevoir. Ne crois pas que je sois tordu ou désespéré. Je veux juste que ma vie ne tombe pas dans l’oubli ou soit réécrite par ton orgueil ou par ton usure, et que tu cherches soit à idéaliser ton enfance, soit à la massacrer pour te faire...
Météo d’attaque. Alex est climatologue. Depuis l’adolescence, il y a les yeux rivés vers le ciel, où il s’amuse avec les nuages, à identifier les paréidolies (il adore ce mot), et pour les plus étranges à leur donner un nom avant qu’elles ne disparaissent dans l’horizon. Les jours sans nuages sont pour lui comme des jours sans pain, ses yeux errent dans le ciel à la recherche d’une forme, d’une petite pluie à venir, où à défaut d’un avion laissant une trace lointaine dans un ciel sans fantaisie. Alex ne se contente pas de guetter les nuages, ses rêves sont peuplés de tempêtes ou de giboulées suivant son humeur du moment. Après une colère parentale, le soir venu, enfoui sous les couvertures, il fait déverser un ouragan sur son père, le sauvant in extremis de sa voiture au moment où un énorme platane va réduire en bouillie la Volvo neuve dans laquelle il aime aller au Golf. Avec sa mère, sa colère se borne à faire tomber la pluie sur le maquillage qui lui permet de cacher son stress à ...
Quand la nature reprend sa place... Le corps nu. L'homme trouvé dans la forêt ce matin était nu. On a identifié ses affaires sagement rangées les unes après les autres. Il a commencé par enlever son bonnet, puis son pull-over, ses sous-vêtements, et pour finir, délicatement poser ses chaussures sur une grosse pierre. Sur lui, on n'a trouvé aucune blessure, aucun coup, aucune meurtrissure. L'homme a même choisi un endroit particulièrement doux pour finir ses jours. Son corps, étalé de tout son long, est étonnamment détendu, son visage arbore encore un sourire malin qui voudrait dire : cherchez toujours la cause de mon décès si vous pouvez! La police a installé un large cordon rouge et blanc autour de la zone, et interdit aux gens de venir voir le spectacle de la mort nue et tranquille, si indécente. Autour du corps, les hommes de l'ordre sont perplexes, ils se regardent pour savoir qui devra aller dire à la famille qu'ils ont un mort heureux de l'être. Les amb...
 Souvenirs de dortoir Il pleure, dans le silence de la nuit, sa respiration est saccadée. C’est comme une hémorragie, il voudrait s’arrêter mais il ne peut rien faire, les pleurs coulent comme du sang. Il se retourne dans son lit, et même s’il est à plusieurs mètres, sa peine est palpable, il pense à sa mère, ses frères et sœurs, se rappelle le temps d’avant. Il compte les jours jusqu’au vendredi, les semaines avant les vacances, les années jusqu’à la fin du pensionnat, et comme pour augmenter son désarroi, s’inquiète de s’imaginer si vieux en l’an 2000. La rentrée à eu lieu quelques jours avant, sa mère est venue l’amener dans une belle voiture. Il a fait le tour de la cour avec elle, a regretté qu’elle ne parte pas plus vite et maintenant voila qu’elle lui manque. Du lit douillet de la maison, il connait maintenant le lit en métal froid du dortoir, en lieu et place de la grande armoire de sa chambre qu’il avait fini par apprivoiser, la table de nuit du dortoir, dans lequel ...
L'invitation de Chirac La Chiracomania étant retombée, presque aussi vite qu’elle n’était arrivée, je m’autorise une troisième mi-temps pour revendiquer ma petite part de ce soufflé médiatique, et ce légitimement, car j’ai réellement rencontré Jacques Chirac. J’ai même mangé avec lui, au moment où peu de français rêvaient d’être à sa table... Alors Premier Ministre et Maire de Paris, Chirac avait eu l’idée d’inviter à sa table, ou plutôt à ses tables, tous les volontaires qui partaient cette année-là en Afrique. La coïncidence fut que cette invitation tomba exactement le jour de mon anniversaire, et quand le carton du Maire de Paris arriva à la maison, on crut à une blague déplaisante : ‘Monsieur Jacques Chirac, Premier Ministre, Maire de Paris invite à sa table M. Jean Pierre Mahé, à l’hotel de ville de Paris le 7 septembre 1987’. Et en petit ‘ tous les frais seront pris en charge par la Mairie de Paris’ Il fallut plusieurs coups de fil à Paris pour convaincre mes parents que la c...
  Le prêtre et l’enfant. Le Père V. regarde les enfants assis au premier rang. Il admire la pureté de leur voix quand leur cantique s’élève dans la petite chapelle. Chaque soir, son âme se sent portée par le chant mélodieux qui s’échappe de leurs gorges, ressent la douce impression qu’une grâce divine l’enveloppe dans ce nuage de notes. Le Père s’évade alors dans une prière où se mêle le souvenir de ne plus accéder au temps où lui-même faisait la fierté de ses parents, du curé du village qui s’étonnait de tant puissance dans un être aussi frêle,   et le regret de n’avoir pu garder la voix que ses jeunes années lui promettaient.   Debout face aux enfants, son bras bat la mesure et désigne tour à tour le soliste, et les petits groupes qu’il a savamment disposés autour du chœur. Derrière les enfants, les paroissiens savourent ce moment où, la messe presque dite, l’Esprit Sain leur est envoyé par l’intermédiaire des plus belles voix du village, sous la conduite habile du Pè...
 Discours du  Maitre du Monde, le 21 Juin 2850, à la dernière colonie humaine. Camarade bipède, regarde ce que tu as fait de ton monde.   Si tu avais laissé tes quatre pattes au sol, comme le font tous les mammifères sensés, notre terre serait certainement en meilleure posture. Que n’aurais tu gardé tes pattes pour marcher que cela t’aurait évité de les utiliser pour tuer, détruire, et pire pour écrire, la base de tous tes maux ou presque. Si tu avais utilisé tes appendices frontaux pour te gratter la peau, fouiller le sol, casser des graines, ou à la grande rigueur pour te balancer dans les arbres, la planète qui nous porte aurait encore de bons millénaires devant elle. Quelle hérésie d’avoir voulu ainsi changer le cours de la nature, qui avait pourtant bien commencé en n’autorisant les êtres supérieurs à mamelles à se mouvoir que sur leurs quatre membres, et à ne se lever sur les pattes de derrière que pour honorer leurs femelles, elles-mêmes condamnées à rester s...
Par avance, mes excuses à tous les Philippe... Le prénom. Je ne suis pas né Philippe, je le suis devenu. Je suis entré dans ce prénom à reculons, au moment le   vainqueur de Verdun, qui m’avait précédé dans l’appellation, jouait sa tête devant les français qui pourtant l’avaient adulé quelques mois auparavant. Vieilli, le maréchal essayait de cacher par sa prestance, la défaillance de sa conduite et de sa morale, alors qu’il venait de s’agenouiller devant l’occupant allemand. Il trônait encore au dessus de la table à manger de mes parents quand ils me donnèrent ce prénom. Imprudents ou arrogants, ils avaient oublié de le ranger quand les résistants étaient entrés dans la maison. Voyant le maréchal au mur, l’un deux s’énerva et le portrait éclata sous les balles de sa mitraillette, juste avant la poitrine de mes parents. Je ne peux m’en souvenir, mais la tante qui m’avait recueilli m’avait transmis ce lourd secret le jour de ma communion solennelle, pensant certainement que je p...
Mémoire de guerre, mal cicatrisée...  Le Front. Grand Père avait vécu un siècle. Né à l’orée du 20 ème, il avait eu la chance de tirer son corps jusqu’à l’an 2000 en relative bonne santé, laissant derrière lui sa femme, tous ses frères et la majeure partie de ses amis. Son objectif n’avait jamais été de finir centenaire, il n’avait d’ailleurs rien fait pour cela. Il avait traversé sans dommage nombre de pratiques mortifères : Il avait trop bu, trop mangé et il avait toujours eu plus d’amour pour la viande de ses cochons que pour la chair de sa femme. Ses seuls exercices étaient ceux des travaux des champs. Ses poumons devaient être aussi noirs que le fond d’une mine tant il avait fumé, couvrant consciencieusement de charbon chaque veine. La blessure de sa vie, mon Grand Père l’avait sur le front, carapace derrière laquelle il gardait le long livre de son histoire. Une large calvitie l’avait dégarni tel un champ de bataille dans une forêt des Ardennes. De la première g...
  Destin d'un jeune français au Cambodge dans la fin des année 90 (histoire vraie)... Petite Fleur. Pourquoi, de ma banlieue de Villeurbanne, suis-je venu au Cambodge ? Tout a commencé à l’occasion d’un stage de désintoxication, à Lyon, j’avais rencontré un jeune homme qui s’était promis, s’il s’en sortait, d’aller faire un voyage au Cambodge, le pays aux mille mystères où on disait que des fous dangereux avaient amené le quart du pays à l’abattoir en gardant le sourire. Dans les journées vides du centre, Joël me parlait du Cambodge et m’étalait pendant de longs moments les bribes de savoir qu’il avait sur ce pays. Il commençait par les temples de pierres au visage énigmatique, qui, selon lui, avaient consommé des substances hallucinogènes. Il enchainait sur les danseuses qui ornaient les temples de leurs corps gracieux et de leurs doigts fins. Il parlait d’un roi excité et d’un dictateur taciturne, qui se fait appeler pote No1. Joël avait des informations douteuses mais l’enth...
Maison close... Paris, Les Odalisques, 13 Mai 1901 Madame Jeanne, Je voulais vous le dire directement, mais les choses vont souvent plus vite qu’on ne le prévoie. J’ai quitté les Odalisques ce matin pour l’étranger. Je regrette de vous laisser, vous ainsi que toutes les filles de la maison, mais chacun doit savoir où est sa place, comme vous nous le disiez souvent. Se lever à 11 heures du matin la tête vide et le corps gonflé, attendre que les journées passent et ouvrir ses cuisses le soir aux hommes qui ne pensent qu’à leurs affaires en faisant la mienne, n‘était pas ma destinée. Je le savais depuis que je suis rentrée chez vous, il y a 3 ans, sans le sou. Mais il faut que je sois honnête avec vous, même si les premiers temps furent violents, je n’ai pas passé que du mauvais temps dans votre maison. J’y ai trouvé le peu d’instruction et d’amour que mes parents m’ont toujours refusés. D’ailleurs, je ne leur en veux pas non plus. Que peut espérer la douzième fille d’une famille de m...