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 La traite Cet été, lors d'une soirée chez des amis, mes yeux se sont attardés sur une revue de machinisme agricole posée négligemment sur une table. Les pages de cette publication encensaient les mérites des engins agricoles toujours plus grands, plus modernes et plus truffés d'électronique, qui, tels des géants bienveillants, viennent en aide à nos vaillants agriculteurs, viticulteurs et éleveurs. Parmi ces merveilles de la technologie, mon regard, tout d'abord errant, fut captivé par l'image d'un robot de traite. L’article vantait sa rapidité infaillible et sa fiabilité inébranlable. Ce monstre métallique engloutissait les vaches avec une froideur mécanique pour les traire, puis les relâchait sur une plateforme de béton. Il était désormais courant que, dans certains élevages, les vaches ne voient plus la prairie que sur les images trompeuses qui ornent les parois de ce sinistre automate. Pourtant, l'éleveur, devant cette machine qu'il avait acquis réc...
Sincérité partagée Comment fait-on quand on n’est ni beau, ni intelligent et qu’il faut se glisser dans une vie amoureuse un peu comme on entre dans un lit froid en hiver, sans en avoir les capacités de séduction ? Eric avait 20 ans et n’avait jamais connu, à son âge, aucun amour, du moins pas de proximité, c’est-à-dire à plus de quelques dizaines de mètres de l’être désiré. Il n’était pourtant pas spécialement repoussant, petit avec un visage plutôt avenant, des cheveux bruns frisés, une barbe naissante entourant une bouche fine, un grain de beauté planté au milieu du front, des grands yeux bleus derrière des lunettes rondes. Mais Eric était dénué de toute capacité à faire valoir ses qualités auprès d’un monde féminin en pleine mutation, traversé par les vents contraires de   la revendication féministe et de la protection masculine, deux points sur lesquels il n’avait pas d’arguments à défendre.   En terminale, il avait bien tenté des approches sur les filles de sa...
  Pensées de condamné à mort.   Cela fait deux jours que mon avocate m’a annoncé l’échec de ma demande en grâce. Elle a pourtant tout essayé, en utilisant ses armes et ses charmes, ce dont elle ne manque pas, pour que ma tête ne quitte pas mon corps de manière abrupte, dans un glissement de lame à faire frémir un rémouleur essayant un couteau fraîchement aiguisé sur un morceau de viande. J’ai pourtant demandé à Eugénie, c’est mon avocate, de ne plus se battre pour moi, que je ne mérite pas vraiment qu’on me défende. Mais elle a insisté pour faire encore quelque chose de mon destin de mal-né, de mal-éduqué, de mal-marié, de malmené par la vie, pour qu’il reste de moi une trace, la plus infime soit-elle, de mon passage maudit sur terre. Des condamnés à mort ont, m’a-t-elle expliqué, laissé une marque singulière avant leur trépas. Celui qui me fascine le plus est Caryl Chessman. Jusqu’au bout, il s’est battu contre la peine de mort et son nom raisonne encore, quand il faut infl...
  Retour à l’envoyeur Je t’écris car, malgré tes facultés de mémoire que je sais intenses, tu as certainement oublié, à l’âge où tu reçois cette lettres, celui que tu as été au moment où j’écris ces lignes. J’imagine que, reconnaissant mon écriture, tu hésiteras devant ce courrier patiné par cinquante années d’oubli volontaire, mais tu finiras par l’ouvrir. Je le sais parce que je te connais, je sais ton impatience naturelle, ton incapacité à résister à la curiosité et je t’imagine le retourner,   le renifler, y glisser une lame, l’ouvrir délicatement de tes mains déjà tremblantes. J’ai pensé t’écrire ce courrier pour que tu puisses, sans te mentir, te connaître mieux au temps où tu ne savais pas encore que tu vivrais assez vieux pour le recevoir. Ne crois pas que je sois tordu ou désespéré. Je veux juste que ma vie ne tombe pas dans l’oubli ou soit réécrite par ton orgueil ou par ton usure, et que tu cherches soit à idéaliser ton enfance, soit à la massacrer pour te faire...
Météo d’attaque. Alex est climatologue. Depuis l’adolescence, il y a les yeux rivés vers le ciel, où il s’amuse avec les nuages, à identifier les paréidolies (il adore ce mot), et pour les plus étranges à leur donner un nom avant qu’elles ne disparaissent dans l’horizon. Les jours sans nuages sont pour lui comme des jours sans pain, ses yeux errent dans le ciel à la recherche d’une forme, d’une petite pluie à venir, où à défaut d’un avion laissant une trace lointaine dans un ciel sans fantaisie. Alex ne se contente pas de guetter les nuages, ses rêves sont peuplés de tempêtes ou de giboulées suivant son humeur du moment. Après une colère parentale, le soir venu, enfoui sous les couvertures, il fait déverser un ouragan sur son père, le sauvant in extremis de sa voiture au moment où un énorme platane va réduire en bouillie la Volvo neuve dans laquelle il aime aller au Golf. Avec sa mère, sa colère se borne à faire tomber la pluie sur le maquillage qui lui permet de cacher son stress à ...
Quand la nature reprend sa place... Le corps nu. L'homme trouvé dans la forêt ce matin était nu. On a identifié ses affaires sagement rangées les unes après les autres. Il a commencé par enlever son bonnet, puis son pull-over, ses sous-vêtements, et pour finir, délicatement poser ses chaussures sur une grosse pierre. Sur lui, on n'a trouvé aucune blessure, aucun coup, aucune meurtrissure. L'homme a même choisi un endroit particulièrement doux pour finir ses jours. Son corps, étalé de tout son long, est étonnamment détendu, son visage arbore encore un sourire malin qui voudrait dire : cherchez toujours la cause de mon décès si vous pouvez! La police a installé un large cordon rouge et blanc autour de la zone, et interdit aux gens de venir voir le spectacle de la mort nue et tranquille, si indécente. Autour du corps, les hommes de l'ordre sont perplexes, ils se regardent pour savoir qui devra aller dire à la famille qu'ils ont un mort heureux de l'être. Les amb...
 Souvenirs de dortoir Il pleure, dans le silence de la nuit, sa respiration est saccadée. C’est comme une hémorragie, il voudrait s’arrêter mais il ne peut rien faire, les pleurs coulent comme du sang. Il se retourne dans son lit, et même s’il est à plusieurs mètres, sa peine est palpable, il pense à sa mère, ses frères et sœurs, se rappelle le temps d’avant. Il compte les jours jusqu’au vendredi, les semaines avant les vacances, les années jusqu’à la fin du pensionnat, et comme pour augmenter son désarroi, s’inquiète de s’imaginer si vieux en l’an 2000. La rentrée à eu lieu quelques jours avant, sa mère est venue l’amener dans une belle voiture. Il a fait le tour de la cour avec elle, a regretté qu’elle ne parte pas plus vite et maintenant voila qu’elle lui manque. Du lit douillet de la maison, il connait maintenant le lit en métal froid du dortoir, en lieu et place de la grande armoire de sa chambre qu’il avait fini par apprivoiser, la table de nuit du dortoir, dans lequel ...