Quand la nature reprend sa place...

Le corps nu.


L'homme trouvé dans la forêt ce matin était nu. On a identifié ses affaires sagement rangées les unes après les autres. Il a commencé par enlever son bonnet, puis son pull-over, ses sous-vêtements, et pour finir, délicatement poser ses chaussures sur une grosse pierre. Sur lui, on n'a trouvé aucune blessure, aucun coup, aucune meurtrissure. L'homme a même choisi un endroit particulièrement doux pour finir ses jours. Son corps, étalé de tout son long, est étonnamment détendu, son visage arbore encore un sourire malin qui voudrait dire : cherchez toujours la cause de mon décès si vous pouvez! La police a installé un large cordon rouge et blanc autour de la zone, et interdit aux gens de venir voir le spectacle de la mort nue et tranquille, si indécente. Autour du corps, les hommes de l'ordre sont perplexes, ils se regardent pour savoir qui devra aller dire à la famille qu'ils ont un mort heureux de l'être. Les ambulanciers, venus chercher le cadavre, hésitent, se refusant à déranger un ordre des choses si bien fait, une forêt en symbiose avec un corps nu, naturel, qui semble se repentir des dommages que ses frères ont causés à la nature depuis tant de siècles. Devant l'inconnu et l'incongru de la situation, on appelle un prêtre, un rabbin et un bonze. Le curé tombe à genoux devant la face éclairée de l'homme mort en qui il croit voir Jésus ressuscité, le rabbin se refuse à donner un avis tant que la religion de l'homme n'a pas été confirmée, le bonze sauve une fourmi dans laquelle s'est peut-être réincarné le gisant. La seule qui ne soit pas étonnée du spectacle, c'est la forêt elle-même. Elle connaît l'homme qui se repose en son sein, elle l'a nourri pendant tant d'années, elle lui a offert pendant si longtemps l'air et l'amour qui l'ont fait vivre. Cela fait plusieurs mois qu'il lui réclame l'euthanasie pour souffrance indicible et incurable de vivre dans un monde humain insoutenable. La forêt a longtemps hésité, elle connaît les lois des hommes, et sait que ses jours sont comptés si son rôle est découvert. Elle sera enfermée, humiliée, et dans le pire des cas, décapitée. Alors elle se tait. Quand les policiers l'interrogent du regard, elle fait semblant de ne pas comprendre, ses grands arbres se secouent d'indifférence au-dessus des képis et des gyrophares. Elle se souvient de la première demande de l'homme venu implorer une fin digne, forestière, de son long cheminement vers la sortie finale, de son souhait de ne pas terminer entre deux draps froids sous les regards inquisiteurs de médecins blasés. Alors la forêt a accepté, par amour pour une humanité pourtant si injuste avec elle. Elle a fait un accord avec l'homme, dans le silence d'une soirée de printemps. Elle l'a regardé se déshabiller, s'allonger doucement au creux de sa peau douce et verte, l'a vu sourire en regardant vers le ciel qui se fermait sur la nuit descendant sur les Vosges. Puis elle a clos tous les espaces de la clairière, fermé le flot d'oxygène, laissé le gaz carbonique faire son œuvre, qui comme chacun sait, génère une mort douce.

 

 2023.

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