Retour à l’envoyeur

Je t’écris car, malgré tes facultés de mémoire que je sais intenses, tu as certainement oublié, à l’âge où tu reçois cette lettres, celui que tu as été au moment où j’écris ces lignes. J’imagine que, reconnaissant mon écriture, tu hésiteras devant ce courrier patiné par cinquante années d’oubli volontaire, mais tu finiras par l’ouvrir. Je le sais parce que je te connais, je sais ton impatience naturelle, ton incapacité à résister à la curiosité et je t’imagine le retourner,  le renifler, y glisser une lame, l’ouvrir délicatement de tes mains déjà tremblantes.

J’ai pensé t’écrire ce courrier pour que tu puisses, sans te mentir, te connaître mieux au temps où tu ne savais pas encore que tu vivrais assez vieux pour le recevoir. Ne crois pas que je sois tordu ou désespéré. Je veux juste que ma vie ne tombe pas dans l’oubli ou soit réécrite par ton orgueil ou par ton usure, et que tu cherches soit à idéaliser ton enfance, soit à la massacrer pour te faire plaindre ou excuser tes échecs.

J’ai sorti mon stylo plume et mon buvard rose. J’ai glissé une cartouche d’encre neuve Waterman, dévissé le corps du stylo, cérémonieusement poussé la capsule bleue dans le logement jusqu’à vaincre la petite résistance signifiant que l’encre s’écoule désormais dans le ventre de ma machine à écrire manuelle. Je n’ai rien préparé, j’ai laissé glisser le stylo sur le papier pour te raconter tout ce que, pour une fois, je ne suis pas tenu de dire pour plaire à mes professeurs, mes parents, l’abbé Riou, ou cette peste de Véronique, qui n’attend qu’une faiblesse de ma part pour me piquer une K7. J’aurais pu d’ailleurs t’en préparer une, mais le magnétophone des parents a des soucis en ce moment, la touche ‘Record’ refuse la plupart du temps de s’enfoncer. Alors, je sais, c’est démodé, j’ai choisi le papier, et j’espère qu’on saura encore lire quand mon courrier arrivera au bout de son long chemin.

Mon message est terminé, dix pages, c’est long, mais j’écris gros et il y a quelques ratures (faites proprement à la règle). J’ai expliqué ma démarche au notaire en bas de la rue Saint Guillaume, et j’ai déposé devant lui toutes mes économies, une boite de biscuits bretons pleine de pièces au plein milieu de sa belle table recouverte de cuir. Les notaires ne sont pas des gens faciles à émouvoir, ils vivent dans un monde où seuls comptent les gens qui achètent gros ou qui meurent riches, alors un adolescent bien loin de ces deux extrémités, ne peut qu’entrainer la moquerie ou le mépris, selon l’humeur du temps qu’il fait dehors. Mais heureusement, les notaires manquent souvent d’imagination, et se trouver en face d’un garçon qui en a un peu trop, est déroutant. Il a accepté le marché contre un total de 121 francs 80 centimes, soit l’équivalent de quelques centaines de carambars et de friandises en tout genre économisées  à Mammouth, autant de sacrifices glissés dans la boite noire en blanche que je surveille chaque soir comme le notaire doit veiller sur le coffre des vieux dont il espère le trépas rapide. Rappelle-toi donc que j’ai donc patiemment souffert pour rassembler tous ces maigres moyens qui me permettent aujourd’hui de te parler au-delà d’un demi-siècle.

Le notaire m’a demandé comment il ferait pour te retrouver après cette période, ou plutôt comment ses successeurs le feraient, car vu l’odeur de son haleine matinale, la fumée qui règne dans son bureau, le volume qu’occupe son ventre entre la table et ses bras qu’il étire avec peine pour compter mon argent, il ne vivra certainement pas la moitié du temps nécessaire pour remettre la main sur toi. La somme qui s’étale devant lui, qu’il a fini par rassembler et pour laquelle il me tend un reçu pompeux, ne suffira, selon lui, jamais à cette quête, mais l’imaginaire qu’elle génère semble le satisfaire, car je lui promets qu’en échange de cette lettre, tu lui feras le récit de ta vie, et céderas les droits d’auteur à son humble descendance. Les notaires n’ont peut-être pas de cœur, mais ils ont du flair, et mon insistance l’a convaincu que le filon de mon imagination devait être bon. Voilà, maintenant, le courrier est dans tes mains. Je sais que tu ne me décevras pas, car si tu as gardé un peu de moi, tu sauras broder de belles histoires, là où le tableau de mon existence aura manqué de couleurs.

Avril 2023

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