La traite
Cet
été, lors d'une soirée chez des amis, mes yeux se sont attardés sur une revue
de machinisme agricole posée négligemment sur une table. Les pages de cette
publication encensaient les mérites des engins agricoles toujours plus grands,
plus modernes et plus truffés d'électronique, qui, tels des géants
bienveillants, viennent en aide à nos vaillants agriculteurs, viticulteurs et
éleveurs. Parmi ces merveilles de la technologie, mon regard, tout d'abord
errant, fut captivé par l'image d'un robot de traite. L’article vantait sa
rapidité infaillible et sa fiabilité inébranlable.
Ce
monstre métallique engloutissait les vaches avec une froideur mécanique pour
les traire, puis les relâchait sur une plateforme de béton. Il était désormais
courant que, dans certains élevages, les vaches ne voient plus la prairie que
sur les images trompeuses qui ornent les parois de ce sinistre automate.
Pourtant,
l'éleveur, devant cette machine qu'il avait acquis récemment grâce à d'énormes
emprunts, insistait auprès du lecteur sur la perpétuation du lien sacré entre
l'animal, la terre et l'homme. Mais comment ne pas être ému par le sort réservé
à nos nobles ruminants, condamnés à une existence qui les tient à l'écart de la
nature.
Dans
le vaste champ de l'agro-alimentaire, la traite robotisée des vaches se dresse
comme l'une des tragédies les plus poignantes, surpassant même l'utilisation
des OGM, la création du steak haché ou la mise en boîte métallique de la crème
chantilly. En évoquant cette situation avec ma belle-sœur, elle laissa échapper
une émotion empreinte de regrets, se souvenant avec une nostalgie palpable de
la première fois, quand adolescente, elle avait vécu cette expérience, dans
l’obscurité d’une étable du Louron, blottie dans une vallée des Pyrénées.
Aujourd'hui,
je m'adresse aux anciens, et je les conjure de transmettre aux générations
futures leurs souvenirs de traite à la main. Ils évoqueront des vaches
majestueuses, aux formes et aux couleurs diverses, telles les courtaudes
Pie-noires Bretonnes, les robustes Salers et les généreuses Normandes. Ces
races ont malheureusement aujourd'hui cédé la place à des Holstein robotisées,
noires et blanches, aussi décharnées que les mannequins de haute couture de
Jean Paul Gaultier.
L'art
de la traite à la main débutait par l'invitation silencieuse de la vache à
entrer dans l'étable. Une fois à l'intérieur, la bête était soigneusement
dirigée vers les cornadis, un dispositif permettant de la maintenir à la même
place, la tête enfouie dans un foin odorant. Elle attendait avec une patience
toute bovine que ses mamelles, tendues après une journée de pacage sous un ciel
ponctué de nuages blancs, soient soulagées de leur fardeau.
Le
fermier, assis sur un tabouret de bois, entamait la traite en caressant délicatement
le pis pour avertir la vache, évitant ainsi tout sursaut de rejet. Une fois
l'accord tacite établi, sa main devenait plus experte, glissant alternativement
sur les formes rondes du pis et sur les trayons, les massant pour en libérer le
précieux liquide. Si ces derniers n'étaient pas parfaitement propres, une
opération de nettoyage s'imposait, que la main du fermier accomplissait avec
une maîtrise fascinante, parcourant chaque trayon avec douceur et précision.
Grâce
à ces préliminaires, le fermier entretenait un lien profond avec sa vache. Il
lui murmurait des paroles apaisantes, la rassurant de sa présence. Parfois, il
posait sa tête sur le flanc de l'animal pour renforcer cette communion
silencieuse. Il appelait la vache par son nom, lui glissait des mots
réconfortants comme : 'Douce Marguerite, Prunelle ou Pâquerette, tout va bien
se passer. Reste calme, tout ira vite si tu te laisses faire.'
Si,
toutefois, Marguerite se montrait nerveuse face à cette intrusion humaine, elle
exprimait son mécontentement en agitant sa queue, ou en lançant un coup de pied
inattendu. Pour éviter ces désagréments, on utilisait une ficelle pour attacher
la queue. Quant aux coups de patte, des sortes de menottes géantes, disposées
entre les jambes de la vache, limitaient l'ampleur de ses réactions
récalcitrantes.
Traire
à la main n'était pas une tâche aisée, mais un art exigeant une certaine
habileté. Les mains devaient être préparées, enduites de gel de traite pour les
adoucir et faciliter leur glissement sur les trayons. Il est important de noter
que la plupart du temps, c’étaient les mains délicates des femmes qui étaient
chargées de faire jaillir le précieux lait. Tandis que leurs maris partaient
aux champs, une tasse de café et un bout de lard dans l’estomac, elles
rassemblaient le troupeau pour la traite et s’attelaient à cette tâche, sans
jour de repos, du 1er janvier au 31 décembre. Chaque matin, chaque soir, à la
même heure, elles répétaient la même opération.
Installée
sur son tabouret en bois à trépied, la fermière plaçait le seau destiné à
recueillir le lait entre ses jambes. Elle commençait alors la traite selon sa
propre méthode. Les plus expérimentées saisissaient le trayon à pleine main,
leur paume exerçant une pression douce pour faire jaillir le liquide crémeux.
Les deux mains s'activaient alternativement, et chaque jet de lait créait une
mélodie délicate en percutant la paroi du seau métallique, une sorte de
symphonie, parfois interrompue par un beuglement. Le lait, dans le fond du
seau, créait une mousse onctueuse, où la fermière laissait glisser son doigt
gourmand. De temps en temps, elle s'interrompait pour graisser ses mains, et le
doux battement du lait reprenait son rythme.
Cette
méthode exigeait une musculature de la paume bien développée, forgée par des
années de répétition du geste. Une autre technique consistait à traire en
utilisant l'index et le majeur pour saisir le trayon, appliquant un mouvement
de haut en bas tout en exerçant une légère compression entre les deux doigts.
Cette méthode était plus accessible, mais moins rapide que la traite à pleine
main. Elle convenait donc aux débutantes ou à celles qui le faisaient
occasionnellement.
À
mesure que la traite progressait, la pression dans le pis diminuait, les
trayons devenaient plus mous, et le jet de lait se faisait plus fin. Les
intégristes de la traite se distinguaient par leur capacité à extraire jusqu'à
la dernière goutte de lait en pressant avec détermination les trayons fatigués.
Les moins zélées préféraient achever rapidement la besogne pour passer à la
vache suivante.
À
la fin de la traite, le lait recueilli était versé dans de robustes bidons en
aluminium de vingt-cinq litres, soigneusement alignés à l'entrée de la ferme.
Ces précieux trésors attendaient d'être collectés le lendemain par le camion de
la coopérative. Son arrivée était souvent l'occasion de distractions pour la
fermière, qui trouvait refuge dans une conversation animée avec le laitier.
Ainsi
se déroulait la traite à la main, un rituel quotidien rythmé par la patience, l'intimité
et la connexion profonde entre l'homme et l'animal. Lorsque l'on évoque ces
souvenirs, c'est comme si l'on ouvrait un vieux livre, un livre empreint de
respect et de gratitude envers les animaux qui nous nourrissent.
Jean-Pierre
Mahé, août 2023