Pensées de condamné à mort.

 Cela fait deux jours que mon avocate m’a annoncé l’échec de ma demande en grâce. Elle a pourtant tout essayé, en utilisant ses armes et ses charmes, ce dont elle ne manque pas, pour que ma tête ne quitte pas mon corps de manière abrupte, dans un glissement de lame à faire frémir un rémouleur essayant un couteau fraîchement aiguisé sur un morceau de viande. J’ai pourtant demandé à Eugénie, c’est mon avocate, de ne plus se battre pour moi, que je ne mérite pas vraiment qu’on me défende. Mais elle a insisté pour faire encore quelque chose de mon destin de mal-né, de mal-éduqué, de mal-marié, de malmené par la vie, pour qu’il reste de moi une trace, la plus infime soit-elle, de mon passage maudit sur terre. Des condamnés à mort ont, m’a-t-elle expliqué, laissé une marque singulière avant leur trépas. Celui qui me fascine le plus est Caryl Chessman. Jusqu’au bout, il s’est battu contre la peine de mort et son nom raisonne encore, quand il faut infliger un traitement définitif à une vie perdue de Californie. Avec son complet bien coupé, son sourire énigmatique devant un nuage de micros avides et sidérés d’une telle volonté, Caryl Chessman a essayé inlassablement et non sans une pointe d’humour de démontrer la vanité des hommes à réparer un meurtre par un autre. Sa voix est calme devant les caméras :« Je suis innocent, mais même si j’étais coupable, je ne suis plus l’homme que j’étais lorsque ce meurtre a été commis ». L’homme qui a déjà échappé à la chambre à gaz plusieurs fois, à quelques minutes près, semble déguster ces secondes de notoriété, qui, à défaut de le sauver, le feront passer à la postérité, objet de films, de chansons. (NDLR Sur Alcatraz où traînent encore / Des sanglots couleur de prison / Monsieur Caryl Chessman est mort / Mais le doute subsiste encore /Avaient-ils raison ou bien tort ? N Peyrac, 1975)

Et que dire de Lacenaire, au début du 19e siècle, produisant ses plus beaux poèmes avant d’aller rencontrer la Louison, comme on appelait alors celle qui faisait chavirer les têtes dans son panier d’osier. Ses ultimes vers, écrits avant que l’encre ne lui soit supprimée au profit d’un dernier verre de Cognac : « En expirant, le cygne chante encor, Ah laissez-moi chanter mon chant de mort ! ». Le crime dont on l’accuse, l’assassinat de quelques bourgeois, justifie-t-il vraiment qu’on ôte à la poésie un tel talent, au moment où celle-ci soigne les âmes de la France après de multiples révolutions ? Mais ne fallait-il pas que le poète se sente mourir en pleine conscience pour nourrir sa plume et produire ainsi le romantisme le plus pur ? Des crimes de Lacenaire, on ne sait plus rien. L’histoire n’a retenu que le celui de la société lui coupant le sourire.

Plus tard, dans « Le dernier jour d’un condamné », Hugo magnifie les derniers sursauts de vie d’un gueux, qui, sans avoir son nom dans les annales, peut se vanter, de là où le Bon Dieu ou le Diable l’ont placé, de voir le nombre de lecteurs fascinés par la prose du grand homme, relatant ses angoisses et ses regrets d’homme, une vie imposée à un être mal disposé à la recevoir, tranchée par la décision d’un juge au manteau et haut-de-forme impeccablement droits et raides. Hugo sera critiqué d’avoir cherché à réhabiliter un homme voué aux Gémonies, mais c’est lui qui fit, à l’encre rouge, le premier et le plus beau texte contre cette peine de mort qui m’attend aujourd’hui : "Cette tête de l'homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n'aurez pas besoin de la couper."

Ne pas oublier enfin Jean Genet et « son condamné à mort » qui taille dans la chair de ses relations fantasmées avec Maurice Pilorge, les vers qui rendront immortel le jeune assassin breton, au sourire insolent et inconscient : « Voler, voler ton ciel éclaboussé de sang / Et faire un seul chef d’œuvre avec les morts cueillies / Çà et là dans les prés, les haies, morts éblouies / De préparer sa mort, son ciel adolescent ». La mort ne voulait pas du jeune homme, le peuple non plus. Le président de la République lui accorda une grâce qu’il refusa d’un geste de dédain. Alors pour détourner sa faux, la mort frappa le bourreau, Anatole Deibler, atteint d’une crise cardiaque en se rendant au lieu de l’exécution. La machine judiciaire eut le dernier mot en envoyant à la prison de Rennes un exécuteur débutant que Maurice Pilorge dût aider lui-même à effectuer sa funeste besogne, avec un dernier trait d’humour : « Vous êtes pressé, et bien pas moi ! »

Et moi, à l’heure où la mort se penche sur mon cou, que puis-je espérer faire pour laisser comme eux une trace dans l’histoire ? Je ne peux plus être le dernier condamné à mort en public, la place a déjà été prise par Eugène Weidmann, un séduisant détrousseur et tueur de jeunes filles, ou le plus pervers, le Docteur Petiot, assassin et pilleur de familles juives croyant avoir trouvé en lui un sauveur, pendant la deuxième guerre mondiale. Je pourrais me jeter sur le gardien ou le prêtre, le prendre en otage pour avoir le droit à une ultime considération ou écrire un dernier courrier avec mon sang mais je reste là, impuissant, à tourner des scénarios impossibles dans ce qui me reste encore sur les épaules. Plus que quelques jours ou semaines avant qu’on écrive de moi dans les journaux :

Stanislas J. a été guillotiné ce matin à la prison de la Santé, après le refus de sa grâce. Il ne laisse derrière lui aucun regret, aucune marque’

Eugénie est passée juste après, avec une mine triste entourée de ses beaux yeux verts. Elle pleurait et j’ai dû la consoler.  J’ai respiré son parfum comme un avant-goût de paradis, je me suis évadé dans ses cheveux fins. En partant, elle m’a offert un beau livre.

 

Le Parisien, 18 Mars 1964

‘Stanislas J. a été exécuté ce matin à la prison de la Santé, après le rejet de sa grâce. Avant de mourir, fait unique dans les annales judiciaires, Stanislas J. a demandé à anticiper la date de son exécution arguant que ce serait la seule décision vraiment personnelle de sa vie. Dans un courrier au directeur de la prison, il a expliqué son regret de peser sur ceux qui l’entourent, sur le peuple qui le nourrit, sur son avocate qui le défend en ruinant sa  santé. Stanislas J. a fait valoir que la justice ayant défini sa peine, elle ne saurait lui soustraire une dernière volonté qui ne remet pas en question la sentence infligée, et qui montre enfin sa soumission à la société. Stanislas J. a refusé le bon repas et le verre d’alcool habituellement réservés aux condamnés à mort. Il a lui-même taillé le col de sa chemise entaillé sa chevelure frisée pour dégager sa nuque promise au couperet, a marché d’un pas résolu vers le châtiment, sans trembler malgré le froid qui couvrait la cour centrale, lieu de l’exécution. Il a poliment salué chaque invité, et étreint longuement son avocate en pleurs.  Stanislas J. a fait don de ses derniers objets au musée national des prisons de Fontainebleau, dont une édition, reliée cuir, de Crimes et Châtiments de Dostoïevski, offerte par son avocate. La femme de robe a indiqué aux journalistes que le condamné à mort y a annoté chaque page de commentaires se référant à son propre crime, à la perception de sa culpabilité, comparant ses faiblesses et émotions à celles de Raskolnikov, le héros du livre. Dans les dernières pages, il y livre la volonté de voir publiées ces notes, quand le temps et l’oubli le permettront, et termine par une sentence de l’écrivain russe : ‘Le criminel, au moment où il accomplit son crime est toujours un malade’

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