Pensées de condamné à mort.
Et que dire de
Lacenaire, au début du 19e siècle, produisant ses plus beaux poèmes
avant d’aller rencontrer la Louison, comme on appelait alors celle qui faisait
chavirer les têtes dans son panier d’osier. Ses ultimes vers, écrits avant que
l’encre ne lui soit supprimée au profit d’un dernier verre de Cognac : « En expirant, le cygne chante encor, Ah
laissez-moi chanter mon chant de mort ! ». Le crime dont on l’accuse,
l’assassinat de quelques bourgeois, justifie-t-il vraiment qu’on ôte à la
poésie un tel talent, au moment où celle-ci soigne les âmes de la France après
de multiples révolutions ? Mais ne fallait-il pas que le poète se sente mourir
en pleine conscience pour nourrir sa plume et produire ainsi le romantisme le
plus pur ? Des crimes de Lacenaire, on ne sait plus rien. L’histoire n’a
retenu que le celui de la société lui coupant le sourire.
Plus tard,
dans « Le dernier jour d’un condamné », Hugo magnifie les
derniers sursauts de vie d’un gueux, qui, sans avoir son nom dans les annales,
peut se vanter, de là où le Bon Dieu ou le Diable l’ont placé, de voir le
nombre de lecteurs fascinés par la prose du grand homme, relatant ses angoisses
et ses regrets d’homme, une vie imposée à un être mal disposé à la recevoir,
tranchée par la décision d’un juge au manteau et haut-de-forme impeccablement
droits et raides. Hugo sera critiqué d’avoir cherché à réhabiliter un homme
voué aux Gémonies, mais c’est lui qui fit, à l’encre rouge, le premier et le
plus beau texte contre cette peine de mort qui m’attend aujourd’hui : "Cette tête de l'homme du peuple,
cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la,
utilisez-la ; vous n'aurez pas besoin de la couper."
Ne pas oublier
enfin Jean Genet et « son condamné à mort » qui taille dans la
chair de ses relations fantasmées avec Maurice Pilorge, les vers qui rendront
immortel le jeune assassin breton, au sourire insolent et inconscient :
« Voler, voler ton ciel éclaboussé de sang / Et faire un seul chef
d’œuvre avec les morts cueillies / Çà et là dans les prés, les haies, morts
éblouies / De préparer sa mort, son ciel adolescent ». La mort ne
voulait pas du jeune homme, le peuple non plus. Le président de la République
lui accorda une grâce qu’il refusa d’un geste de dédain. Alors pour détourner
sa faux, la mort frappa le bourreau, Anatole Deibler, atteint d’une crise
cardiaque en se rendant au lieu de l’exécution. La machine judiciaire eut le
dernier mot en envoyant à la prison de Rennes un exécuteur débutant que Maurice
Pilorge dût aider lui-même à effectuer sa funeste besogne, avec un dernier
trait d’humour : « Vous êtes pressé, et bien pas moi ! »
Et moi, à
l’heure où la mort se penche sur mon cou, que puis-je espérer faire pour
laisser comme eux une trace dans l’histoire ? Je ne peux plus être le
dernier condamné à mort en public, la place a déjà été prise par Eugène
Weidmann, un séduisant détrousseur et tueur de jeunes filles, ou le plus pervers,
le Docteur Petiot, assassin et pilleur de familles juives croyant avoir trouvé en
lui un sauveur, pendant la deuxième guerre mondiale. Je pourrais me jeter sur
le gardien ou le prêtre, le prendre en otage pour avoir le droit à une ultime
considération ou écrire un dernier courrier avec mon sang mais je reste là, impuissant,
à tourner des scénarios impossibles dans ce qui me reste encore sur les
épaules. Plus que quelques jours ou semaines avant qu’on écrive de moi dans les
journaux :
‘Stanislas
J. a été guillotiné ce matin à la prison de la Santé, après le refus de sa
grâce. Il ne laisse derrière lui aucun regret, aucune marque’
Eugénie
est passée juste après, avec une mine triste entourée de ses beaux yeux verts.
Elle pleurait et j’ai dû la consoler. J’ai respiré son parfum comme un avant-goût de
paradis, je me suis évadé dans ses cheveux fins. En partant, elle m’a offert un
beau livre.
Le
Parisien, 18 Mars 1964
‘Stanislas
J. a été exécuté ce matin à la prison de la Santé, après le rejet de sa grâce. Avant
de mourir, fait unique dans les annales judiciaires, Stanislas J. a demandé à
anticiper la date de son exécution arguant que ce serait la seule décision
vraiment personnelle de sa vie. Dans un courrier au directeur de la prison, il
a expliqué son regret de peser sur ceux qui l’entourent, sur le peuple qui le
nourrit, sur son avocate qui le défend en ruinant sa santé. Stanislas J. a fait valoir que la
justice ayant défini sa peine, elle ne saurait lui soustraire une dernière
volonté qui ne remet pas en question la sentence infligée, et qui montre enfin sa
soumission à la société. Stanislas J. a refusé le bon repas et le verre
d’alcool habituellement réservés aux condamnés à mort. Il a lui-même taillé le
col de sa chemise entaillé sa chevelure frisée pour dégager sa nuque promise au
couperet, a marché d’un pas résolu vers le châtiment, sans trembler malgré le froid
qui couvrait la cour centrale, lieu de l’exécution. Il a poliment salué chaque
invité, et étreint longuement son avocate en pleurs. Stanislas J. a fait don de ses derniers objets
au musée national des prisons de Fontainebleau, dont une édition, reliée cuir, de
Crimes et Châtiments de Dostoïevski, offerte par son avocate. La femme de robe
a indiqué aux journalistes que le condamné à mort y a annoté chaque page de commentaires
se référant à son propre crime, à la perception de sa culpabilité, comparant
ses faiblesses et émotions à celles de Raskolnikov, le héros du livre. Dans les
dernières pages, il y livre la volonté de voir publiées ces notes, quand le
temps et l’oubli le permettront, et termine par une sentence de l’écrivain
russe : ‘Le criminel, au
moment où il accomplit son crime est toujours un malade’