Souvenirs de dortoir

Il pleure, dans le silence de la nuit, sa respiration est saccadée. C’est comme une hémorragie, il voudrait s’arrêter mais il ne peut rien faire, les pleurs coulent comme du sang. Il se retourne dans son lit, et même s’il est à plusieurs mètres, sa peine est palpable, il pense à sa mère, ses frères et sœurs, se rappelle le temps d’avant. Il compte les jours jusqu’au vendredi, les semaines avant les vacances, les années jusqu’à la fin du pensionnat, et comme pour augmenter son désarroi, s’inquiète de s’imaginer si vieux en l’an 2000.

La rentrée à eu lieu quelques jours avant, sa mère est venue l’amener dans une belle voiture. Il a fait le tour de la cour avec elle, a regretté qu’elle ne parte pas plus vite et maintenant voila qu’elle lui manque.

Du lit douillet de la maison, il connait maintenant le lit en métal froid du dortoir, en lieu et place de la grande armoire de sa chambre qu’il avait fini par apprivoiser, la table de nuit du dortoir, dans lequel 2 pantalons et deux chemises tiennent à peine, et dans laquelle il doit y avoir un ordre impeccable, sous peine de voir le tout étalé par le surveillant devant tout le monde.

Nous retenons notre souffle, pourvu qu’il s’arrête de pleurer, car il sera difficile de dormir avant. L’épuisement des pleurs fait son effet, il s’endort, il règne alors un silence blanc sur le dortoir, à peine quelques bruits de mastication de bonbons, pourtant interdits après l’extinction des feux..

Le matin, le pensionnaire se lève comme un robot, réveillé par la lumière des gros néons qui trônent, dans leur prison grillagée, au plafond et la grosse voix du surveillant qui demande à tout le monde de se mettre au bord du lit, et ne pas bouger : ‘Première rangée, aux lavabos, les autres vous pouvez faire votre lit, je ne veux pas entendre un bruit’

Les lavabos, il faut les atteindre en marchant pied nus sur le carrelage froid du dortoir, froid comme le robinet, qui été comme hiver, s’obstine à ne pas fournir d’eau chaude. ‘Torse nu tout le monde’ a dit le surveillant, mais comment se laver quand même se frotter les dents vous donne froid.

Mais aller aux lavabos, c’est aussi un bon moment, le lieu des discussions furtives, des représailles quelquefois, par un exemple un gant plein d’eau froide sur le dos d’un cafeteur ou d’un fayot, une béquille dans la cuisse. Un espace de liberté avant le retour dans le dortoir, où la loi du silence règne encore, et ou même pour parler à son voisin, il fut se baisser et faire gaffe au pion.

Quand on a été l’unique sujet, ou presque de sa maison, se repérer dans le dortoir est assez déroutant, des rangées de lits identiques, une mosaïque impersonnelle au sol. Il faut apprendre à trouver son lit, facile si on est au bout, il suffit de compte les place en partant du mu, mais cela se complique au milieu.

Chaque rangée fait 20 lits, alors savoir de tête si on est au 6 ème ou 7 ème,  ou 12 ème, ce n’est pas simple quand tous les lits ont la même couleur, jaune pale, les couvertures, grises, les couvre-lits, blancs c’est obligatoire même si ces couvre lits sont fournis par les familles. Alors on se trompe souvent, on atterrit chez le voisin, et on réalise sa méprise quand il revient. Après quelques semaines, la distance s’installe dans le cerveau et sans réfléchir, on tombe exactement sur sa place, sans coup férir.

Le surveillant est le pont de focalisation de l’attention des élèves, il y en des sévères, des durs, des justes. En ce début d’année 1976, on a épuisé plusieurs. Les deux premiers jours le chahut est tel qu’ils renoncent, ou qu’on les renonce. Le plus dur c’est Serge, un colosse, intraitable devant des 6èmes. Il n’autorise aucun mot, vérifie les livres qu’on lit et les signe pour s’assurer qu’on doit passer à la censure, rallume les lumières s’il entend un bruit de papier de bonbon ‘Qui mange un bonbon ? qu’il se lève immédiatement !’, mais souvent terré au fond de sn lit, le coupable atteint la fin de l’orage sans broncher.

Il y a le Père, silencieux, discret, il ne nous surveille que le dimanche soir. Avec lui, pas de cris, pas de bruit. Le Père à l’autorité silencieuse. Sa silhouette longiligne glisse dans la pénombre, une fois les lumières éteintes, et tout le monde s’endort dans l’ambiance d’un petit séminaire.

Et Manu. Il est arrivé un dimanche soir, habillé en tenue de marin. Nous, juste de retour de week end, on a fait un chahut d’enfer, la foire totale, jusqu’à et même après l’extinction des feux, vers 10 heures. La joie de la transgression, on était tous contents, Manu promettait du bon temps, la fin de l’ordre établi, le début de l’anarchie, enfin un qui nous comprenait, ou faisait semblant…

Le lendemain matin, 1 heure avant l’heure habituelle de lever, les lumières se sont allumées. Le même Manu, hier totalement débordé, s’est métamorphosé. Il est là, droit comme un piquet, il marche dans les allées, et intime à tout le monde l’ordre de s’agenouiller sur la barre du lit, devant le couloir. Les plus téméraires trainent, fon semblant de n’avoir pas compris, mais c‘est un mauvais calcul, Manu les sort du lit d’une main alerte. En quelques minutes les 60 gamins, sont, en pyjama, tremblants, agenouillés sur la barre ronde de leur lit, faisant face au couloir.  Manu a gagné, une heure après ce traitement, il a un groupe au pas, discipliné comme un régiment de la légion étrangère, sur lequel une petite dose de discipline quotidienne suffit désormais.

La journée peut commencer, rangée par rangée, les pensionnaires descendent au réfectoire, partager un broc de café au lait dans des bols transparents. La journée peut commencer, le dortoir est oublié jusqu’au soir.

 

2016

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