Par avance, mes excuses à tous les Philippe...
Le prénom.
Je ne suis pas né Philippe, je le
suis devenu. Je suis entré dans ce prénom à reculons, au moment le vainqueur de Verdun, qui m’avait précédé dans
l’appellation, jouait sa tête devant les français qui pourtant l’avaient adulé
quelques mois auparavant. Vieilli, le maréchal essayait de cacher par sa
prestance, la défaillance de sa conduite et de sa morale, alors qu’il venait de
s’agenouiller devant l’occupant allemand.
Il trônait encore au dessus de la
table à manger de mes parents quand ils me donnèrent ce prénom. Imprudents ou
arrogants, ils avaient oublié de le ranger quand les résistants étaient entrés
dans la maison. Voyant le maréchal au mur, l’un deux s’énerva et le portrait
éclata sous les balles de sa mitraillette, juste avant la poitrine de mes
parents. Je ne peux m’en souvenir, mais la tante qui m’avait recueilli m’avait
transmis ce lourd secret le jour de ma communion solennelle, pensant
certainement que je pouvais commencer à entendre les secrets d’adulte.
La fête fut évidemment gâchée, et
c’est à peine si je réussissais à finir le gâteau qu’on avait spécialement fait
pour cette occasion. Je regardais la gourmette en argent qu’on m’avait offerte et
me promis d’en limer quelques lettres pour changer de prénom. Dans ma tête, j’essayais
de voir ce qu’on pouvait faire de ses 8 lettres, mais rien n’y faisait.
Philippe est un prénom dur à transformer, on est condamné à l’accepter quelque
soit son passé. Au bout de quelque temps, je me rassurais en remarquant que le
général de gaulle avait appelé son fils Philippe, réhabilitant du même coup le
prénom, et créant, juste après guerre, une première fournée de Philippe dans
les maternités.
Porter Philippe en Belgique dans
les années 50 où ma tante m’avait amené pour fuir la réputation de collabo de
ma famille, était plus facile, un peu bourgeois même. Nous profitions des
économies qu’avaient constituées mes parents pendant la guerre, en vendant
beurre, viande et œufs au marché noir, pour vivre un après-guerre aisé, quand
la masse des bruxellois attendait les tickets de rationnement dans de longues
queues. Nous snobions les pauvres en léchant, elle les vitrines et moi des
friandises au chocolat, ce qui me valu les moqueries de mes camarades de
classe, et Philippe devint synonyme de dédain bourgeois dans toute l’école.
Adolescent, je trainais ma
mélancolie sur la Grande Place de Bruxelles. Ma tante n’arrivait pas à dominer
mes idées gauchisantes et je passais le clair de mon temps à rechercher des
conquêtes parmi les milieux libérés de la capitale belge. Mon statut de réfugié
français me permettait quelque succès mais mon prénom générait une certaine
gêne. Ma première copine passait alors son temps à colorer mon prénom de nouvelles
voyelles, et, au gré de ses humeurs, je
devins Phalèpa, Philopa, Pholépi, Phlipé…
Le jeu se répandu dans notre cercle d’amis et je devins la risée de nos soirées,
arrosées par toutes les abbayes du pays.
Ma revanche advint quelques temps
plus tard, quand un certain Jean-Philippe perça le monde de la musique post-adolescente
avec ses pantalons serrés et ses imitations approximatives d’Elvis Presley.
Jean-Philippe donna à notre prénom un souffle inattendu, et de nouvelles sages-femmes
durent s’appliquer à l’écrire sur les livrets de famille, en oubliant des P, en
rajoutant des L, en le modifiant à leur guise. C’est ainsi que nombre de mes
homonymes se retrouvèrent estropiés à peine nés.
Parmi les écrivains de cette
époque, nombreux étaient les Philippe. Avaient-ils tous eu des parents
Pétainistes ? Cela mériterait une enquête approfondie. Dans tous les cas,
ce prénom n’était pas une tare dans ce milieu, et je décidais de m’y faire une
place, grâce à des petits écrits décalés, à la mode de Raymond Queneau, à qui
je finis par transmettre mes premiers écrits. Ses ‘exercices de style’ devinrent
les hôtes permanents de mon chevet, jaunis de thé et de Gitanes. Ma dégaine de faux-bourgeois,
la clope en berne, me valait les regards amusés de la gente bruxelloise mais
aucun éditeur ne s’intéressait à ma prose, ou simplement pensaient ils que le
milieu avait déjà assez de Philippe pour en rajouter un.
J’étais persuadé que la
médiocrité de mon prénom collait à ma personnalité. D’ailleurs force était de
reconnaitre qu’il était assez difficile de trouver des Philippe de valeur, même
parmi les écrivains. Tous les Philippe que je rencontrais étaient ternes ou
bouffis d’orgueil, stupides ou perfides, et à trop les fréquenter je craignais
de finir dans leur état. Je commençais alors à les fuir, tout en réalisant que
d’autres prénoms étaient frappés du même mal, les Jean-Pierre, Gérard, Roger montraient
leurs limites dès l’affichage. Raymond Queneau ne s’était même pas donné la
peine de me répondre, alors qu’on le savait plutôt prolixe de remarques et de
conseils pour les jeunes auteurs. Son œil avait sans doute juste glissé sur mon
prénom sans accrocher une seule phrase de mon livre.
Je décidai donc de trouver le
rôle à ma dimension. Avec quelques amis, je créai l’association internationale
des Philippe anonymes. Nous nous rassemblons tous les samedis après-midis dans
les ruines de l’ancienne usine Renault de Vilvoorde, où nous organisons chaque
année le PITR, Philippe International Trophy, une course de R12 réputée
internationalement. Nous intervenons aussi dans des décisions de haut niveau. Notre
plus belle réussite a été de faire accéder au trône en 2013 le prince
Philippe - une sacrée affaire vu le niveau intellectuel du personnage et
sa faculté à mettre les pieds dans tous les plats qu’il trouve. Mais, par
honnêteté, je dois avouer que le Premier Ministre français actuel, ce n’est pas
nous.
2020