Discours du Maitre du Monde, le 21 Juin 2850, à la dernière colonie humaine.
Camarade
bipède, regarde ce que tu as fait de ton monde.
Si tu avais laissé tes quatre pattes au sol, comme le font tous les
mammifères sensés, notre terre serait certainement en meilleure posture.
Que n’aurais
tu gardé tes pattes pour marcher que cela t’aurait évité de les utiliser pour
tuer, détruire, et pire pour écrire, la base de tous tes maux ou presque. Si tu
avais utilisé tes appendices frontaux pour te gratter la peau, fouiller le sol,
casser des graines, ou à la grande rigueur pour te balancer dans les arbres, la
planète qui nous porte aurait encore de bons millénaires devant elle.
Quelle hérésie
d’avoir voulu ainsi changer le cours de la nature, qui avait pourtant bien
commencé en n’autorisant les êtres supérieurs à mamelles à se mouvoir que sur
leurs quatre membres, et à ne se lever sur les pattes de derrière que pour
honorer leurs femelles, elles-mêmes condamnées à rester sur leurs quatre pattes
pendant ce temps de communion avec le futur.
Une fois ta
graine plantée dans l’arrière train de ta semblable, tu aurais du rester au
sol, et non, comme tu as cherché à le faire,
te mettre sur tes deux pattes pour chercher de loin une autre femelle,
raison du désordre que tu installas parmi les espèces animales.
Pitoyable
aussi, ta manière de vouloir utiliser tes membres supérieurs pour tailler des
silex et aller taquiner le mammouth avec qui il est pourtant si facile de vivre
tant il est balourd. Tu aurais pu continuer à manger les graines ou des
insectes et te courber comme nous tous pour boire une eau fraiche au lieu de la
porter à ta bouche avec les mains, ou pire avec un récipient qui tue la
fraicheur que la nature donne naturellement à l‘eau qui coule.
Ta nature ne
pouvait t’elle pas s’accommoder d’un sol plat pour que tu ailles chercher à
t’abriter dans des nids qui désormais touchent le ciel, et qui nous donne
désormais, à nous les quadrupèdes chargés de te surveiller, des maux de têtes
et des vertiges.
Tes pattes de
devant n’auraient elles pas du rester souillées de terre, plutôt que de se
perdre à gribouiller des signes incompréhensibles avec un liquide noir, qui
souillent l’esprit des plus simples d’entre vous, et amène les forts à dominer
sans utiliser leur force physique. Tes mains ont créé un monde où les plus
beaux muscles sont ridiculisés par les doigts les plus fins.
Depuis les
temps où nous vous avons laissé vous lever sur vos pattes arrières, et où,
puisse la terre les maudire à jamais, nos ancêtres n’ont pas su vous arrêter en
vous dévorant jusqu’au dernier, vous n’avez cessé d’utiliser vos organes
supérieurs, libérés de saines occupations, commettre des meurtres de plus en
plus graves, sans qu’aucune raison valable ne le justifie. Les premiers
mammouths pacifiques réduits en grillades, vous avez commencé à utiliser vos
silex pour vous raser, et amplifier le massacre des pachydermes pour vous
vêtir. Vos poils soyeux de vous suffisaient t’ils pas ? Vos femmes avaient
elles besoin de voir vos poitrines sous votre chaude toison ? Elles mêmes
avaient elles besoin d’avoir des jambes lisses ?
Les mammouths
disparus, vous avez utilisé vos mains pour attacher de fiers aurochs pour en
faire des vaches paisibles qui aujourd’hui vous ont rendu dépendants de leur
lait, vous avez domestiqué les cochons, que vous avez rendus si nombreux que
nous sommes aujourd’hui les maitres du monde. Et maintenant, sans avoir à se salir les
pattes, nous vous faisons danser d’un signe du groin.
Puis vous avez
décidé de créer des bâtons qui tuent de loin, et là vos mains se sont
surpassées pour votre malheur. Elles se sont mises à commander des bêtes
d’acier de plus en plus féroces, qui ont tué encore de plus en plus de bipèdes
jusqu’à vous faire quasiment disparaître.
Et la chimie,
c’est aussi vos mains qui l’ont créé, en manipulant ce que nous les quadrupèdes
utilisons pour manger et nous soigner. Malheureux bipèdes, vous auriez pu
cacher tout cela mais ces mêmes mains qui tuaient, l’instant d’après, en
faisaient mémoire pour que vos petits sachent comment faire encore pire. Et le
pire est arrivé, elle s’est échappée de vos mains et a ravagé votre espèce.
Alors bipèdes,
comment voyez vous les choses maintenant que vos mains ne sont plus aucune
utilité dans un monde où il n’y a plus rien à toucher, où il faut renifler pour
avancer, mordre pour manger, écouter pour survivre ?
Humains, j’ai
pitié de vous, et j’ai décidé de vous relâcher aujourd’hui. Vous êtes devenus
si peu nombreux, vos mains sont devenus si molles et inutiles, que je ne crains
plus les méfaits de votre prolifération. Allez, courbez le dos et ne le relevez
plus. J’ouvre la porte de votre cage.
Texte déposé en 2020