Destin d'un jeune français au Cambodge dans la fin des année 90 (histoire vraie)...
Petite Fleur.
Pourquoi, de ma banlieue de Villeurbanne, suis-je venu au Cambodge ?
Tout a commencé à l’occasion d’un stage de désintoxication, à Lyon, j’avais
rencontré un jeune homme qui s’était promis, s’il s’en sortait, d’aller faire
un voyage au Cambodge, le pays aux mille mystères où on disait que des fous
dangereux avaient amené le quart du pays à l’abattoir en gardant le sourire.
Dans les journées vides du centre, Joël me parlait du Cambodge et m’étalait
pendant de longs moments les bribes de savoir qu’il avait sur ce pays. Il
commençait par les temples de pierres au visage énigmatique, qui, selon lui,
avaient consommé des substances hallucinogènes. Il enchainait sur les danseuses
qui ornaient les temples de leurs corps gracieux et de leurs doigts fins. Il
parlait d’un roi excité et d’un dictateur taciturne, qui se fait appeler pote
No1. Joël avait des informations douteuses mais l’enthousiasme communicateur,
et je jurais de le suivre, quand mon corps torturé reviendrait à la forme. Je
le devais pour moi mais aussi pour ma mère, toujours souriante malgré la vie
infernale que lui avait fait vivre mon père, exilé dans les plaisirs de la
bouteille depuis que la compagnie des bus l’avait viré lors d’un contrôle de
santé. Je le devais pour ma copine, dont la patience n’avait d’égale que
l’épaisseur de mes mensonges. Je le devais pour tous ceux qui m’attendaient et
espéraient de moi une autre vie, des jours lumineux où la vitre opaque de mes
yeux serait lavée par un avenir radieux.
Chaque jour, j’y pensais, je regardais Joël et ses gesticulations, et je
m’imaginais le devancer sur la route de l’orient, faisant de ma vie un océan de
bonnes actions, rattrapant le temps perdu, dégageant devant moi un futur aussi
large que mon présent semblait étriqué et incertain.
C’est à ma mère que j’ai annoncé la bonne nouvelle en premier. Les médecins
m’autorisaient à sortir, avant Joël qui stagnait dans ses idées et ses cachets.
Libéré par les espoirs qu’il m’avait distillé, je lui annonçais mon départ. Sa
moue amère me réjouit intérieurement. Je n’étais pas mécontent, après m’être
alimenté des paroles, d’aller tester mes nouvelles forces pour la dernière
étape de ma rédemption. Ma mère, fatiguée d’une journée de travail semblable à
mille autres, ne partagea pas immédiatement mon enthousiasme, mais peu à peu ma
vitalité la gagna. Au bout de quelques jours nous parlions ensemble de ce
projet qu’elle fit sien, et une part de ses économies vint accompagner l’achat
du billet pour Phnom Penh. Il faut que je vous parle un peu plus de ma mère,
caissière au Franprix de Tonkin Nord à Villeurbanne. Chef caissière précisément
et fière de l’être. La fierté de ceux qui savent qu’ils ne sont pas réellement
à leur place et qui attendent, souvent en vain, qu’on reconnaisse leur vrai
mérite. Elle brillait, dès le matin, d’un sourire permanent. Si elle avait fait
payer tous les sourires à la juste valeur de ceux qui les acceptaient en
passant leurs articles devant elle, elle aurait été millionnaire. Pendant que
ses doigts dansaient sur le clavier de la machine, en tapotant les chiffres et
les codes, son sourire s’envolait vers les clients médusés de la voir agir si
rapidement. Elle commentait chaque article, connaissait chaque client du
quartier. Ses ‘Au revoir’ chantants illuminaient la ménagère blasée, l’homme
pressé ou l’alcoolique odorant qui quittait la caisse. Enfant, le mercredi
après-midi, il m’arrivait de me caler dans un coin pour regarder travailler ses
mains expertes tout en jalousant ses marques de bonne humeur, distribuées,
selon moi, trop légèrement.
Je me demande encore comment se battre dans la vie quand on a une mère
comme ça, qui vous pardonne tout sans savoir votre forfait, qui vous envoie de
l’amour, pourtant si peu souvent reçu en retour ? C’est donc un peu grâce à
elle qu’un matin je me retrouvais, en 1998, à Phnom Penh, ayant répondu à une
annonce d’une petite association de soutien aux femmes en difficulté de Phnom
Penh.
Le Cambodge de cette époque venait de vivre la mort de Pol Pot qu’on avait
incinéré, à la frontière thaïlandaise, avec quelques vieux pneus. Les derniers
Khmers Rouges, après avoir tué une bonne part de la population de 1975 à 1979,
puis harcelé les frontières du pays grâce à l’aide des américains et des
chinois, se rendaient peu à peu au plus intelligent d’entre eux, le premier
ministre, qui avait compris avant ses frères d’armes, qu’il fallait changer de
camp. Depuis 1983, avec les vietnamiens, Hun Sen avait essayé de redresser un
pays exsangue, en y appliquant des méthodes d’acier. En 1993, Les Nations Unies
l’avaient obligé à épouser la démocratie, et à accepter la présence, à ses côtés,
d’un vice premier-ministre, prince royaliste insipide, amateur de luxe et de
jeunes femmes. En 1997, après une querelle sanglante entre les deux hommes dans
les rues de la capitale, le prince fut battu par l’ancien Khmer Rouge, qui
depuis régnait seul, envoyant ses ennemis derrière les barreaux ou parmi les
âmes errantes, comme on appelait les fantômes de ceux dont la mort avait été
violente.
Comme beaucoup de jeunes expatriés je débutais ma vie cambodgienne autour
du Boeung Kak, un lac d’une centaine d’hectares situé au centre de Phnom Penh.
Mélange de vies, d’habitats en tout genre, le lac respirait tout ce que le
Cambodge pouvait offrir. Son eau trouble fournissait poissons, cressons et
terrain de jeu pour les enfants. Ses berges abondaient d’échoppes, de
restaurants et guest-houses. Tout Phnom Penh se frottait autour de lui, dans
des ruelles étroites et humides. On y circulait, les jours de pluie, sous une
nuée de toits rendus bruyants par les gouttes agressives. La journée, il
offrait des terrasses accueillantes flottant sur l’eau pour boire un verre de
jus de canne à sucre. La nuit, sur ces mêmes terrasses, les esprits et les
économies des jeunes étrangers étaient emportés par les vapeurs d’alcool et la
drogue. Le cœur de la ville battait dans ce lieu étrange chargé de passion,
mais le Boeung Kak vivait ses dernières années. Quelque temps plus tard, il
serait vendu à une compagnie immobilière sans scrupule. Le Premier Ministre,
comme il l’avait trente ans auparavant en tant que communiste, viderait les
habitants pour, cette fois, imposer le capitalisme. A coup de matraques et de
mitraillettes, et finalement de bulldozers contre une population implorante,
les berges du Boeung Kak furent détruites dans un décor de zone de guerre, et
les eaux poissonneuses du lac remplacées par une boue nauséabonde amenée par un
énorme tuyau.
Au côté nord du lac, se trouvait la rue des petites fleurs, où des
centaines de jeunes filles abandonnées ou vendues par leurs familles vivaient
dans de petites maisons en bois, affichant des visages à peine sorties de
l’enfance. A trois ou quatre sur un petit banc, dans des couleurs désordonnées,
elles souriaient timidement aux passants, possibles clients, qui pour moins
d’un dollar, vidaient leur trop plein de semence dans leurs corps frêles, à
peine capables de supporter les corps graisseux des hommes pressés. C’est là
que je commençais à travailler.
Sur la rue des petites fleurs, je retrouvais ma dignité. Ces jeunes filles
étaient mon passé. Leur déchéance était la mienne, leur air triste était mon
miroir, leur détresse réclamait mon aide. L’ONG, dans laquelle j’exerçais
bénévolement, leur prodiguait des conseils de santé, et les aidait si elles
parvenaient à s’enfuir de cet enfer, ce qui n’était pas sans risques. Des
matrones aux manières brusques, des mafieux aux revolvers visibles sous leurs
Tee-Shirts gardaient jalousement leurs troupeaux. Si une jeune fille parvenait
à s’extraire et faisait appel à des policiers, il n’était pas rare qu’ils la
ramènent eux-mêmes à la place qu’elle n’aurait pas du quitter. Elle vivait
alors un enfer, devant subir l’assaut répété de ses garde-chiourmes. Pendant
plusieurs jours, tous les clients lui étaient destinés, et ses collègues
d’infortune attendaient sur leurs bancs que son calvaire se termine.
Mon rôle de logisticien se bornait à accompagner les sages-femmes et les
infirmières de l’organisation lors des tournées de prévention ou de
distribution de préservatifs. Assis tranquillement dans la voiture, je passais
le plus clair de mon temps à attendre chaque inspection. Alors que les
employées de l’organisation locale auraient pu être malmenées, qui aurait osé
attaquer une voiture avec un blanc, arborant des muscles que j’essayais chaque
soir de renforcer avec des haltères improvisées. Notre tournée chez les petites
fleurs durait environ 2 heures. Toute l’équipe remontait en silence dans la
voiture, sans un mot jusqu’au bureau de l’organisation, situé sur l’avenue Mao
Tse Toung, dont l’une des occupations favorites, disait-on, était de se baigner
dans sa piscine avec des jeunes filles pré-pubères. Chaque journée se terminait
par un briefing, en présence d’un médecin français qui prenait des nouvelles de
chaque nouvelle petite fleur, des ennuis de santé de l’une ou l’autre, des
décisions à prendre vis-à-vis d’un cas précis, d’une intervention à faire
auprès d’une mère maquerelle. Malgré sa saleté et son inhumanité, cet univers
me plaisait, j’y terrassais chaque jour le mal.
Après quelques mois, mon bénévolat se termina. On m’octroya un petit
salaire, ou plutôt une indemnité de volontaire, qui m’autorisait à rechercher
un logement en dehors du dortoir de l’organisation, où s’entassaient chaque
soir, avec force bières et ennuis, les nouveaux volontaires venus de France.
Ces quelques sous me permirent de louer une petite maison en bois, en dehors de
la ville, dans un quartier marécageux, le Boeung Tumpun. On y trouvait alors
essentiellement des familles d’anciens paysans venus s’installer au départ des
Khmers Rouges de Phnom Penh. Les familles avaient conquis cet espace insalubre
infesté de moustiques, sur les berges des d’un étang, qui obligeait parfois les
habitants, en période de crue, à se déplacer en barque. Rares étaient les
Barang, ainsi qu’on appelait les expatriés, qui vivaient dans cet espace. Les
plus téméraires, les moins fortunés, ou ceux qui voulaient vivre au pas lent du
Cambodge y avaient loué des maisons en bois rouge et aux volets bleus, perchées
sur de frêles pilotis.
Une vieille femme, cassée au niveau des reins, accepta
de me louer sa maison pour quelques milliers de riels, la monnaie du pays,
héritée du réal, monnaie des premiers colons portugais. Sa maison, haute sur
pattes, était composée d’une pièce principale et d’une petite pièce attenante.
On y accédait par un escalier en bois aux marches rendues glissantes par la
pluie. Le mobilier se composait uniquement d’un lit, d’un matelas en mousse
fine, et d’une armoire en bois verni. Au mur, un autel pour les ancêtres croulait
sous les bâtons d'encens. Sous la maison, entre les pilotis, une sorte de
sommier en bambou, où les habitants mangeaient, devisaient, dormaient ensemble
ou à tour de rôle. La vieille, qui vivait désormais chez sa fille dans la
maison d’à coté, passait souvent, le dos courbé, en marmonnant, en ramassant
par ci par là quelques fruits tombés des arbres qui entouraient la maison.
Mangues, ramboutans, longanes, mangoustan, fruits exotiques inaccessibles dans
le super marché de ma mère, faisait ici l’ordinaire des habitants.
La maison me plaisait même si le plus clair de mon
temps se passait en ville, aux bureaux de l’organisation ou dans la rue des
petites fleurs. Mon salaire m’autorisait désormais quelques extras dans les
bars du Boeung Kak le soir. C’est là que j’y revis Joël. Son œil vitreux ne
l’avait pas quitté. Son rêve d’orient s’était brisé sur ses addictions. Les
kilomètres qu’il avait mis entre lui et son ancien monde ne lui avait servi à
rien. Il avait cédé rapidement à l’héroïne du lac, dont on disait qu’elle était,
en ces temps-là, la moins chère et plus pure du monde. Les étrangers venaient
de loin pour tester la poudre blanche du triangle d’or qui, une fois à Phnom
Penh, se vendait librement, alors que sa simple consommation pouvait valoir la
peine de mort dans les pays voisins. Joël trainait désormais sa carcasse entre
les bars et les rues du Boeung Kak. Il ne venait probablement jamais aux
petites fleurs, tant il était probable que ce genre de désir ne devait plus
traverser son corps usé.
Nous nous voyions le soir. Entre deux verres, il me
demandait comment il pourrait se rendre utile. Mais l’élève avait largement
dépassé le maître dans la vertu et ne voulait plus se faire rattraper. Je le
voyais tranquillement s’enfoncer dans son destin, lui glissant de temps en
temps un billet pour le laisser sombrer décemment dans une soirée. Joël
s’étonnait de me voir si sobre, buvant à peine une bière, en regardant avec
gêne ses bras maigres recouverts d’une chemise à manches longues si usées,
qu’on voyait à travers ses veines piquées.
Le lendemain me faisait oublier ces soirées
pathétiques. Je retrouvais l’équipe féminine de l’organisation, son énergie
inépuisable. Je conduisais la beauté tranquille de ces femmes dévouées, les
couleurs de leur sarong, le vêtement traditionnel Khmer qui entouraient leur
taille, à l’inspection de l’abattoir sexuel de Phnom Penh, dans l’indifférence
des autorités, à quelques dizaines de mètres de l’Ambassade de France. Cette
prostitution avait été transmise aux Cambodgiens par les Nations Unies. Les troupes
onusiennes avaient séjourné pendant deux ans au Cambodge pour ‘installer’ la
démocratie. Le prix à payer de cette transition avait été la création d’un
commerce sexuel de masse en faveur du contingent des casques bleus, dont les
petites fleurs étaient le souvenir écorché le plus visible.
J’avais remarqué, depuis plusieurs semaines, une de
ces petites fleurs. Son visage m’avait frappé, sa mélancolie blessée sur le
banc de bois laissait entrevoir une volonté que les coups et les passes
n’avaient pas encore achevée. Chaque jour, j’essayais avec elle un sourire une
fois que les filles de l’ONG s’étaient éloignées, car il était strictement
interdit d’avoir des rapports personnels avec les jeunes victimes. Je décidais
de commencer un nouveau combat. Si je ne pouvais pas sauver l’ensemble de ces filles,
je devais essayer pour au moins l’une d’entre elle. Le secours que son visage
appelait m’était destiné, et je ne voulais pas m’y défiler. Je n’avais personne
à qui me confier dans l’organisation, et c’est donc à l’extérieur que je
recherchais un avis. Joël, qui y vit certainement un moyen de me ramener dans
le chemin des problèmes, m’encouragea. J’osais, les jours suivants, en parler
ouvertement à une infirmière de l’organisation, qui me rappela les usages, et
les règles qui faisaient les relations entre les personnels et les petites
fleurs. Si les filles de l’ONG pouvaient entrer dans une certaine intimité avec
les victimes, ceci était strictement interdit aux garçons. Je le comprenais
alors que j’envisageais déjà alors clairement ma transgression. Celle-ci
commença quand elle me rendit mon sourire, alors que je retournais déjà pour
repartir avec la voiture de l’organisation. Sourire à peine esquissé mais
suffisamment éloquent pour que mon sommeil en soit troublé et que j’attende la
prochaine tournée avec impatience. Son sourire revint, avec plus de force
chaque jour, forgeant ainsi ma décision.
Ma mère, que je mis au courant, s’inquiéta des risques
d’une telle décision ; la possible déchéance professionnelle que j’imaginais
aisément compensée par une satisfaction personnelle. Ma frustration de n’être
qu’un point mineur dans l’organisation n’avait fait qu’augmenter et mes accès
de caractère m’avait valu plusieurs rappels à l’ordre. Je sautais le pas lors
de la fête des eaux, en Novembre. A cette occasion, qui voit le fleuve de Phnom
Penh, le Bassac, changer de sens après la saison des pluies, les petites fleurs
étaient invitées à rejoindre les festivités, bien encadrées toutefois. Averti
de la chose, j’avais préparé, avec Joël un scénario visant, lors des nombreuses
bousculades qui accompagnaient les mouvements de foules autour du rivage, à
proposer à la jeune fille de nous suivre. Elle ne montra aucune hésitation et
nous suivit sans mot dire. Je l’installais dans la petite chambre de ma maison
de bois. Le lendemain matin, en reprenant mon rôle de chauffeur, je remarquais
l’agitation autour de la cabane de ma petite fleur. La mère maquerelle
discutait bruyamment avec un homme qui la menaçait. Mon sourire ne quitta pas
l’intérieur de mon visage, mais je vis que mes collègues étaient forts ennuyées
de la situation, et tournait des regards appuyés vers moi. Il m’avait en effet,
été impossible ces dernières semaines de feindre l’indifférence en permanence.
Convoqué par la directrice de l’ONG, je fus sommé de me justifier, et invité
séance tenante à quitter l’organisation. Je passais désormais mes journées avec
la petite fleur à Boeung Tumpun. La propriétaire affichait un mécontentement
sourd en voyant la jeune fille s’installer progressivement dans la maison, mais
ne parlant quasiment pas Cambodgien, je me préservais d’interroger les deux
femmes. Mon indemnité épuisée, mon chemin ramena au Boeung Kak, à deux pas de
la rue des petites fleurs, pour tenir le comptoir d’un bar. Je ne revenais que
très tard à la petite maison de bois où m’attendait la mienne.
Ma petite fleur s’appelait Chantha.
De son village natal, le long du Mékong, elle ne gardait qu’un vague souvenir.
Elle savait juste que son père était un soldat vietnamien, qu'il avait quitté
sa mère lorsque les troupes de l’oncle Ho était rentrées à la maison, vers la
fin des années 80. Sa mère l’avait alors confiée à sa tante, à Phnom Penh. La
tante avait malheureusement la maladie du jeu, et avait vendu Chantha pour
rembourser une dette d’à peine 40 dollars. Par l’intermédiaire d'un ami
cambodgien, je finis par la convaincre de rejoindre une association qui offrait
une formation de couturière aux anciennes prostituées. Elle y prit goût et
quitta la maison pour s’installer en ville à proximité de petits ateliers qui
fabriquaient des vêtements pour les étrangers. Son ordinaire s’améliora
doucement et elle finit par acheter une petite moto avec laquelle elle venait
me voir, mais de moins en moins souvent.
Je retrouvais ma vieille amie du
soir, la solitude, que je diluais dans de longues soirées à bières et de vaines
discussions qui se finissaient souvent en querelles. J’envisageais le retour en
France de plus en plus, pour éviter de glisser sur la pente qui guettait
perfidement les noctambules du lac. Je fis avertir ma propriétaire que je
quitterais bientôt la maison, ce qui sembla lui convenir car l’épisode de la
petite fleur ne lui avait pas plu. Mais le Boeung Kak ne laissait personne
sortir sans payer son dû. De ses ruelles sombres, émanait une telle force vers
l’abîme que nul ne pouvait y résister longtemps. Et au bout de quelques
semaines je n’y fis pas exception. La première piqûre me ramena deux années en
arrière, quand j’arpentais les rues de Villeurbanne à la dérive. Dans mes
flashs, je revoyais ma mère, que je n’osais plus appeler, ma copine, qui ne me
donnait plus de nouvelles, ma sœur, qui venait de terminer ses études
d’infirmière, et qui accaparait désormais la fierté de ma mère.
Mon bras devenait taché de taches
bleues, et moi qui arborait fièrement des chemisettes à manches courtes, en
venait à rechercher des chemises à manches longues au marché des fripes. Ma
démarche se fit plus traînante, mes ressources plus maigres, mais Joël sortait
toujours, dont on ne sait où, le billet qui me permettait un dernier verre.
Habile Junky, il avait réussi à tenir sur le fil ténu de ses excès, combinant
la drogue et l’alcool, et trouvant toujours quelques sous pour surnager.
C’était un soir comme les autres, un
soir comme les jours ennuyeux savent en fabriquer, où on se dit qu’on va
rattraper la langueur d’une journée sèche par la vigueur d’une soirée bien
arrosée. Les deux derniers verres de pastis avaient l’épaisseur du désespoir.
Venus après quelques bières, ils mirent mon corps frêle à genoux. A moitié
allongé sur un canapé devant les eaux noires du Boeung Kak, je regardais Joël
s’injecter sa dose quotidienne. Je lui en réclamais une et nous prîmes un
moto-taxi pour rentrer à Boeung Tumpun. C’est là, inconscient de la pureté de
la poudre, que je me l’injectais. Dans un état mi-comateux, je me souviens de
voir Joël me secouant pour me réveiller et moi de lui répondre que tout allait
bien. Il me mit doucement sur le côté, écrivit un mot qu’il déposa sur le bord
du lit. ‘Je vois que tu vas mieux, je m’en vais, on se voit demain’.
Mais demain n’est jamais venu. Le
lendemain matin, les voisins, inquiets de ne pas me voir levé, ont alerté un
couple de jeunes français qui vivait à proximité. Ils ont forcé la porte, m’ont
découvert entre les mouches et le vomis qui m’avait sans doute étouffé dans mon
sommeil. Informés immédiatement, les gens de l’Ambassade de France sont venus
avec la police locale. La représentante consulaire, qui vivait à quelques
mètres du Boeung Kak, a affiché son mépris devant mon corps maigre en
regrettant qu’on ne renvoie pas ‘ces pauvres cloches venues finir leur vie au
soleil’. Les policiers ont fouillé rapidement la pièce et, ne trouvant ni mon
passeport ni mon argent, ont déduit qu’on m’avait volé, que c’était une affaire
entre barangs.
C’est la
vieille qui m’a fait le plus pitié. Avec moi dans cet état, elle ne pourrait
plus vivre dans sa maison, ni la louer d’ailleurs. Son petit-fils demanda au
jeune couple si la France ne pourrait pas acheter la maison, dédommager la
grand-mère ou trouver un moyen de faire disparaître l’esprit du blanc par
quelque artifice.
Le jeune
couple était fort embarrassé, et demanda à la mission catholique si une telle
cérémonie était possible, et dans le cas contraire, si on pouvait aider la
grand-mère à retrouver sa sérénité par une bénédiction. Mais la mission
catholique se montra fort dédaigneuse, cria à la superstition, alors
qu’elle-même avait adapté le culte catholique aux usages bouddhistes pour mieux
se faire accepter par de potentiels fidèles. La maison fut donc laissée vide,
promise à la destruction, remplacée quelques années plus tard par une
construction en béton couverte de carreaux en céramique.
Ma mère et
ma sœur vinrent quelques semaines plus tard au Cambodge pour découvrir
l’endroit où j’avais vécu. Les services consulaires français s’en
débarrassèrent vite en les confiant au jeune couple. Là, elles furent bien
reçues et pendant presque une journée, racontèrent mon parcours, la difficulté
de comprendre un garçon qui grandit mal, leurs regrets. Il n’y eut pas de
pleurs, ma mère garda même le sourire en se souvenant des bons moments de mon
enfance. Elles demandèrent à visiter la chambre de mon dernier soupir espérant
y dénicher un souvenir. En fouillant l’armoire, elles trouvèrent le tiroir à
double fond où je rangeais mon passeport et le peu d’argent que j’essayais
d’économiser pour me payer le billet retour. Ma mère pressa le tout sur son cœur
le temps d’un long silence. C'est à ce moment que j’abandonnais définitivement
la vie.