Mémoire de guerre, mal cicatrisée...
Le Front.
Grand
Père avait vécu un siècle. Né à l’orée du 20 ème, il avait eu la chance de
tirer son corps jusqu’à l’an 2000 en relative bonne santé, laissant derrière
lui sa femme, tous ses frères et la majeure partie de ses amis. Son objectif n’avait
jamais été de finir centenaire, il n’avait d’ailleurs rien fait pour cela. Il
avait traversé sans dommage nombre de pratiques mortifères : Il avait trop
bu, trop mangé et il avait toujours eu plus d’amour pour la viande de ses
cochons que pour la chair de sa femme. Ses seuls exercices étaient ceux des
travaux des champs. Ses poumons devaient être aussi noirs que le fond d’une
mine tant il avait fumé, couvrant consciencieusement de charbon chaque veine.
La
blessure de sa vie, mon Grand Père l’avait sur le front, carapace derrière
laquelle il gardait le long livre de son histoire. Une large calvitie l’avait
dégarni tel un champ de bataille dans une forêt des Ardennes. De la première
guerre mondiale, il gardait une profonde cicatrice, qui partait du nez et se
finissait au niveau de la tempe droite. Grand Père racontait que sa cicatrice
le faisait souvent souffrir, surtout quand la pluie s’annonçait. Lors des
moissons, il n’était pas rare que les gens lui demandent comment il sentait sa
blessure, et selon sa réponse, on sortait la faucheuse, on commençait le graissage de la batteuse.
Sa
cicatrice traçait son chemin dans des rides persistantes, dont mon grand-père
faisait varier l’ondulation pour montrer son humeur. Un front entièrement
plissé annonçait un temps de chien où il valait mieux ne pas essayer de placer
une demande difficile. Son front restait creusé de profonds plis tant qu’il
était insensible à tout argument, fut-il le plus intelligent. Il fallait
attendre que les ondes se fassent plus douces pour entamer une discussion.
Lors
des repas familiaux, quand les propos de table tournaient à la politique, on
voyait son front se lever, sa peau se tendre, ses yeux s’écarter dans leurs
orbites comme s’ils étaient à l’affût d’un gibier. Tout le monde devinait que le gros temps
arrivait. Ses filles rangeaient prestement la vaisselle qui aurait pu finir
dans (les voiles ou) les rideaux et les gendres se préparaient au combat avec
le vieux lion. Entre ce qui restait de sa crinière blanchie, les reliefs de son
front se crispaient et toute la chaleur contenue dans son visage semblait
sortir de sa balafre.
Grand
Père se levait, plantait ses yeux dans son auditoire et disait ce que tout le
monde attendait pour déclencher les hostilités : « le maire est un
con, un crétin, un lâche, qui n’a rien dans le pantalon, et il est entouré
d’aussi incapables que lui ». L’affaire, répétée à chaque repas de famille, aurait pu prêter à sourire si le premier de
ses gendres n’avait pas été l’adjoint du maire, obligé de répondre pour ne pas
sortir humilié de l’affront. Fier de son effet, Grand Père se rasseyait et
contemplait son ennemi avec un sourire narquois, des yeux plissés et malicieux
sous un front apaisé, attendant tranquillement la charge.
En
général, il fallait attendre quelques secondes pour que l’autre relève le gant,
en rappelant à Grand Père que jadis il avait été le meilleur ami du père dudit
maire et qu’il avait même fait le conseil de révision avec lui. Ensemble, ils
avaient exhibé leurs corps nus au médecin, à l’instituteur et au maire de
l’époque, examen obligé pour avoir le droit d’aller combattre. Ensemble, le
soir même, ils s’étaient saoulés et ils avaient fait le tour des maisons du
village où se trouvaient des filles à marier. Ensemble ils étaient partis au
front, et revenus tous les deux abîmés, l’un avec une entaille au visage et
l’autre avec une jambe en moins. Ils s’étaient juré alors fidélité jusqu' à 3
générations, engageant ainsi leurs enfants et petits -enfants dans une
fraternité de soldats abandonnés par la nation. Sûr de son effet, en cultivant
la profondeur du passé, le gendre lui
rappelait ainsi que c’est lui qui brisait ce serment en s’attaquant ainsi au
fils de son meilleur ami.
Grand
Père se levait alors, et de ses mains
nouées, se massait longuement le front comme pour apaiser sa cicatrice, et
calmer celle, encore plus profonde, qui l’avait séparé de son ami et libéré,
selon lui, de son engagement de fidélité. Il se souvenait alors de cette vente
aux enchères où les deux amis convoitaient la même terre. Avant de s’y rendre
ils avaient conclu un pacte de non-agression, se promettant, s’ils étaient les
derniers à enchérir, de tirer au sort le vainqueur. Grand Père avait gagné, et son
ami avait cessé d’enchérir, mais au moment où la flamme qui marquait la fin de
la vente allait s’éteindre, il avait, dans un réflexe incontrôlé, levé la main
pour emporter la partie. Touché au cœur, Grand Père était sorti en silence de
la salle des ventes, en cachant son visage dans sa casquette et n’avait plus
jamais, de ce jour, parlé à son ami.