L'invitation de Chirac

La Chiracomania étant retombée, presque aussi vite qu’elle n’était arrivée, je m’autorise une troisième mi-temps

pour revendiquer ma petite part de ce soufflé médiatique, et ce légitimement, car j’ai réellement rencontré Jacques

Chirac. J’ai même mangé avec lui, au moment où peu de français rêvaient d’être à sa table...

Alors Premier Ministre et Maire de Paris, Chirac avait eu l’idée d’inviter à sa table, ou plutôt à ses tables, tous les

volontaires qui partaient cette année-là en Afrique. La coïncidence fut que cette invitation tomba exactement le jour

de mon anniversaire, et quand le carton du Maire de Paris arriva à la maison, on crut à une blague déplaisante :

‘Monsieur Jacques Chirac, Premier Ministre, Maire de Paris invite à sa table M. Jean Pierre Mahé, à l’hotel de ville de

Paris le 7 septembre 1987’. Et en petit ‘ tous les frais seront pris en charge par la Mairie de Paris’

Il fallut plusieurs coups de fil à Paris pour convaincre mes parents que la chose était sincère. La montée à la capitale,

de la Bretagne, étant une occasion rarissime, je ne me suis pas fait prier. A l’époque, la seule occasion que j’avais eu

d’y aller était pour un colloque offert par l’école, où j’avais mangé, avec grande honte, mon premier Mac Do. Le

repas promettait cette fois d’être meilleur.

Je suis donc ‘monté’ à Paris pour me retrouver avec une bonne centaine d’autres jeunes volontaires comme moi, en

présence de plusieurs ambassadeurs africains et du maître de céans, M. Jacques Chirac en personne. Après un

discours rapide, Chirac a fait le tour de toutes les tables, avec une tape dans le dos pour presque chacun d’entre

nous : ‘Alors mon garçon, on va où ? on est bien prêt ? Tu sais moi j’aime l’Afrique, et elle me le rend bien’. Jacques

était aussi à l’aise entre les jeunes que parmi du bétail, ce qui pour moi était un honneur, vu d’où je venais.

Le bétail, la ferme, la voila la raison de ma bienveillance, qui se transformera avec le temps en indulgence pour

Jacques Chirac. Avant de quitter le gouvernement fin Aout 1976, l’une des dernières mesures de Jacques Chirac avait

été de mettre en place l’impôt sécheresse en faveur des agriculteurs frappés par la canicule. Jacques avait été le

premier à oser utiliser la solidarité nationale pour venir en aide aux paysans, alors aussi dénigrés que maintenant par

la population, mais pour d’autres raisons. Jacques était devenu, en un seul décret, le porte-drapeau de ce qui se

lèvent tôt, travaillent tard, mangent en silence de leurs mains calleuses et subissent amèrement le mépris des

urbains. Jacques avait gagné le coeur de ceux qui ne le montrent pas, et saura s’en servir en fin politique qu’il était,

car même si les paysans étaient de moins en moins nombreux, ils représentaient encore, à la fin des années 70, plus

d’un tiers des élus locaux, ce qui compte quand il faut peser sur le Sénat.

J’appréciais donc Chirac à un moment où le reste de la France le fuyait. Spécialiste es-trahisons, Chirac avait torpillé

Chaban Delmas en 74, abandonné Giscard en 76, cloué D’Ornano au pilori en 77, re-trahi Giscard en 1981, soutenant

en douce Mitterrand contre le candidat de son camp. Longtemps manipulé par deux cyniques, Pierre Juillet Marie-

France Garaud, il était alors le roi des actions d’éclats et des coups bas.

Les français sont souvent aveugles concernant les grands hommes, mais les ficelles étaient trop grosses pour ne pas

être détectables. Avec ses grosses lunettes, ses super costards, ses signes un peu agressifs de victoire, ses CX de luxe,

ses conquêtes, Chirac n’était pas le chouchou des français. On le moquait volontiers, à l’image de Thierry Le Luron,

avec son Chichi Valentino. Etre jeune et aimer Jacques Chirac était alors quasiment une tare.

Après une belle baffe aux élections présidentielles de 1988, Chirac n’évita l’abandon populaire définitif que grâce à

son arme favorite, la trahison, mais cette fois retournée contre lui. En 1995, Balladur, Sarkozy et quelques autres

réussirent en quelques mois à faire de Chirac une victime de la politique. Mitterrand, pris de pitié, lui renvoya

l’ascenseur de 1981 avec quelques bons conseils et surtout un très bon conseiller en communication. Chirac refit

surface. Il n’oublia pas les paysans, ni sa belle CX, ni les complets vestons chics, mais cette fois cela faisait de l’effet

aux Français…

2019.

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