Le prêtre et l’enfant.

Le Père V. regarde les enfants assis au premier rang. Il admire la pureté de leur voix quand leur cantique s’élève dans la petite chapelle. Chaque soir, son âme se sent portée par le chant mélodieux qui s’échappe de leurs gorges, ressent la douce impression qu’une grâce divine l’enveloppe dans ce nuage de notes. Le Père s’évade alors dans une prière où se mêle le souvenir de ne plus accéder au temps où lui-même faisait la fierté de ses parents, du curé du village qui s’étonnait de tant puissance dans un être aussi frêle,  et le regret de n’avoir pu garder la voix que ses jeunes années lui promettaient.  Debout face aux enfants, son bras bat la mesure et désigne tour à tour le soliste, et les petits groupes qu’il a savamment disposés autour du chœur. Derrière les enfants, les paroissiens savourent ce moment où, la messe presque dite, l’Esprit Sain leur est envoyé par l’intermédiaire des plus belles voix du village, sous la conduite habile du Père V. Tous, dans le village, admirent le Père, sa patience, son humour, sa gentillesse envers les enfants autant que vers les parents. Chaque dimanche après l’office, on se bat pour l’accueillir à diner, et le Saint Homme se mortifie de refuser sa présence à ces âmes simples qui mettent en Dieu leur espoir de salut, et en lui leur confiance d’intercession.

Parmi les enfants, le Père apprécie particulièrement Joseph, dont la fragilité l’émeut. En culottes courtes, l’enfant parait juché sur deux allumettes, ses bras ne sont pas plus épais que les brindilles avec lequel on allume le feu chaque soir. Joseph flotte dans les vêtements qu’il a hérités de ses frères qui déjà travaillent au champ, remplaçant leur père mort après une mauvaise chute de cheval. Joseph, lui, reste avec les femmes dans la cuisine, où toutes les activités ménagères sont rythmées par des chants ou des cantiques. Sa mère Charlotte et ses sœurs aiment sa présence autour du foyer. Chaque soir, sa voix mélodieuse accompagne le doux son de la soupe qui mijote.

Dans le village, on s’étonne de voir un enfant si petit dans une famille si bien bâtie, et Charlotte a du batailler contre les soupçons qui pèsent sur sa réputation, mais le Père V. veille et fait taire les rumeurs par des explications convaincantes, et au besoin un sermon sur la vertu de la différence, œuvre bienveillante de Dieu.

L’oeuvre de Dieu, ou précisément la sienne, il la façonne désormais, persuadé que Joseph aura la chance qu’il n’a pas eue. Les gênes ne sauraient mentir, et le Père V. sait que de ce petit être sortira un grand ténor. Discrètement, dans le confessionnal, il en parle avec Charlotte, qui s’inquiète pour la santé de l’enfant, que, selon elle, Dieu ne saurait laisser vivre, lui le fruit d’un péché mortel. Le Père la tranquillise en lui citant les enfants de prêtre qui sont devenus célèbres, certains sont même devenus Papes lui confie t’il. Charlotte repart renforcée, et quand sa conviction flanche, elle revient se confesser, sa piété faisant cette fois l’admiration des villageois.

Joseph n’a pas grandi, Dieu l’a ramené à lui avant sa communion solennelle, et c’est sans lui que le Père V., derrière l’évêque venu spécialement pour l’occasion, voit s’avancer les enfants du village pour le sacrement. Lors des chants, le Père se rend compte que la beauté des voix s’évanouit, rendant encore plus cruel le souvenir du petit Joseph. Charlotte ne vient plus au confessionnal. Avec la mort de Joseph, elle a perdu le goût de vivre, son visage s’est raviné par les pleurs et des vêtements noirs ont remplacé les jolis fichus bleus et verts, qui faisaient la fierté de sa tenue. Chaque dimanche, au lieu d’écouter les enfants, elle se traine au cimetière, vers le carré des anges, où Joseph dort désormais dans un enclos blanc sous un hêtre où viennent chanter les oiseaux.                               

Posts les plus consultés de ce blog