A la mémoire d'un mendiant amateur de livres...
Marlboro.
J’imagine qu’à un moment, mon
père m’a regardée au fond du berceau, et qu’il a dit quelque chose comme :
« qu’il est beau ce bébé ». En tout cas, c’est ce que je voudrais
croire, et puis tant pis si, aux autres pères, au comptoir du bar, il a lâché
que ce bébé, moi donc, n’était pas vraiment beau. Il est même probable que les
autres lui ont répondu : « Ne t’en fais pas, les bébés, en général
cela ne ressemble à rien, il y en a qui naissent malades, tout jaunes ou fripés
comme un chemisier en lin après une journée d’été ».
Même moche à la naissance, je
crois que mon père m’a aimée. Sur les photos qui restent de lui, on voit qu’il
s’est même très bien comporté dans les premières années. Il me porte
délicatement, en souriant, bien au-dessus du berceau, de peur de me laisser
tomber, dira perfidement Maman. Sur chaque photo, effectivement, il y a toujours, juste en dessous de moi, un coussin
ou un lit en cas de défaillance paternelle, et à l’affut, dans le coin, ma
mère, prête à intervenir et qui semble dire : « Bon là, mon gars, trente
secondes d’effort avec la petite, c’est un peu trop pour tes larges épaules,
pose-la un peu avant de risquer une crampe ». Plus tard les photos se raréfient.
Quelques clichés autour de l’étang, lui me poussant sur un vélo à quatre roues,
ou moi sur ses hautes épaules un jour de fête foraine. Et puis mon père quitte les
photos familiales. J’avais 6 ans, je crois, je ne me souviens pas bien. Selon
ce que j’ai réussi à comprendre, un soir de dispute avec maman, il est parti, une
première fois, prendre un verre au bar du coin, puis une autre fois, puis une
autre fois encore pour finalement devenir une sorte de roi en son domaine, avec
autour de lui une cour de camarades
assoiffés. En fin de soirée, mon père proposait l’asile à ceux dont la voiture
ne connaissait pas le chemin toute seule, et toute la petite troupe venait
dormir à la maison, réveillant ma mère par leurs cris et leurs chutes dans le
salon. Le matin pour accéder à la cuisine, je devais enjamber les amis de papa
étalés sur le sol parmi les bouteilles. Un soir, je suis rentrée de l’école, le
lino tout était propre, sentait la Javel. Tout d’ailleurs sentait la Javel, la
vaisselle, les meubles, ma mère sentait la Javel. Papa n’a jamais plus posé un
microbe à la maison. Je pense qu’il doit
y avoir des livres expliquant aux femmes la manière de se passer d’un homme,
car ma mère y est arrivée très rapidement. Il est même possible que les femmes
reçoivent ce manuel quand elles se marient. Au moment où le maire leur dit
qu’elles devront vivre avec leur mari jusqu’à l’écœurement, il leur fait un clin
d’œil, en glissant la méthode sous le livret de famille au cas où… Revenons à moi. Mon enfance a coulé
tranquillement entre des montagnes de questionnement que je n’osais gravir de
peur de voir le visage de ma mère s’assombrir. Mais l’adolescence est venue et
avec elle le temps de la vengeance contre la docilité de l’enfance. Les digues qui contenaient le flot de mes
questions inassouvies rompirent les unes après les autres arrachant toutes les
certitudes sur leur passage, dans le désordre le plus complet, puissance
inconsciente qui revendique d’exister, de frapper, de mitrailler. Sans père,
pas de ligne de front, pas de barbelés qu’il faut passer en se déchirant l’âme,
pas de moments de réactions intenses. Ma mère n’osait pas sortir l’artillerie
pour repousser mes attaques. Si elle le faisait, c’était pour viser partout
mais jamais dans la cible. Une mère te regarde au fond de ton berceau toute sa
vie, tout innocente, même quand tu hurles à faire éclater les vitres. Quand
j’aurai 70 ans, ma mère, si Dieu lui prête vie, me regardera avec des yeux
remplis de rides, essayera de se souvenir de moi calée dans mon couffin et me
reprochera d’être aussi pénible qu’au temps où je refusais d’avaler un biberon.
Mon père, lui, serait allé au combat, on se serait battus. Le soir je l’aurais
attendu tranquillement, blottie dans un coin du couloir, attendant un reproche
sur ma tenue ou mes notes pour l’attaquer frontalement, en lui reprochant
d’être fringué comme un plouc, d’avoir une vie de merde et d’avoir menti sur
ses résultats scolaires. Il aurait accusé le coup, cherché des arguments qui
seraient venus trop tard, et alors il m’aurait mis une belle baffe, une de
celles qui vous servent à jalonner une enfance, dont on peut dire beaucoup plus
tard : « Cet hiver-là, Papa, il y a trente ans, tu m’as mis une
baffe, et je la sens encore », en désignant l’endroit exact de l’impact.
En retour, je lui aurais juré une haine éternelle qui se serait terminée le
lendemain matin au moment de partir à l’école. Tu vois Papa, c’est que tu
aurais fait si tu avais été là : garder une ligne de front. Mais il y a eu
ta désertion. Quelle que soit la raison, tu as déserté, et moi je t’ai fusillé de
reproches toute ma jeunesse.
Dans toutes les maisons, on devinait
la présence du père, des chaussures de sport mal rangées, une bière entamée à
côté d’un canapé, un paquet de Marlboro oublié sur un buffet, que je
réussissais parfois à subtiliser. Le
soir venu, je mettais le paquet rouge sur ma poitrine, et je m’inventais des
chevauchées interminables avec lui dans les grandes steppes d’Arizona. On
s’arrêtait, épuisés, à la nuit tombée, entre les cactus, autour d’un feu pour
se protéger des reptiles. Allongés côte à côte sur des nattes, on entendait la
nuit craquer, les coyotes hurler, les serpents sonner. Je lui tendais le paquet de Marlboro que je sortais d’une
belle selle en cuir gravée de mes initiales.
Il extrayait une cigarette, lentement, et d’un œil complice approchait
son visage buriné de mes lèvres pour allumer sa cigarette sur la mienne. Ses paroles
enfumées me berçaient jusqu’au sommeil. Enveloppée dans l’odeur tenace de la
liberté, je m’endormais, avide de conquêtes. Au matin, la chevauchée reprenait.
Au pas des chevaux, il me racontait l’ouest indomptable, un monde d’hommes, de
courage, de fraternité, où seule, dans toute l’immensité des espaces et
l’intimité des canyons, une seule fille était admise, Moi, la plus belle, la
plus farouche, la plus courageuse. Malheureusement, ces escapades se terminaient
souvent par le cri sauvage de ma mère me demandant d’éteindre. Je tentais de
résister, regardais encore une dernière fois la lune dans l’ampoule au-dessus
du lit, glissais le paquet de Marlboro sous l’oreiller en l’embrassant. Puis ma
vie reprenait, étriquée jusqu’aux rêveries du lendemain soir. Mes escapades
nocturnes se sont poursuivies longtemps mais mon père n’est jamais revenu,
disparu dans l’univers inaccessible de tous les papas en fuite. Le temps a
passé au galop, l’oubli a fait son œuvre insidieuse. Mais, aujourd’hui
l’anonymat n’est plus possible. L’internet l’a tué. Fini le trait de blanco
tiré sur une vie. Toute chose, même la plus cachée peut être révélée. La vie de
mon père n’aurait pas dû résister longtemps à l’abnégation mémorielle.
Pourtant, je n’ai trouvé aucune trace de lui, aucun article en ligne, pas un
nom sur un site d’anciens élèves, sur un avis de décès, sur une feuille de
choux en ligne. Mon père était une des rares personnes passées à côté du filtre
indiscret des réseaux sociaux. Invisible pour l’ensemble de la société, mais
pas, comme je l’appris bien plus tard, pour les habitués d’un parking souterrain
du sud de la France, roulant mécaniquement chaque matin sur le bord des cartons
qui lui servaient pour dormir dans la chaleur des tuyaux du chauffage urbain, parfumé
par les gaz d’échappement des voitures qui démarrent au petit matin. Aussi habituel
que le journal du matin de France Inter, il l’était devenu pour ceux qui,
entrant dans la grande bouche de béton souterraine, se demandaient de quelle
vacuité serait leur vie aujourd’hui. Voyant mon père, ils cessaient de se
lamenter sur leur sort en contemplant le sien, pauvre hère victime de la chasse
aux déserteurs refusant de servir sur la ligne de front de la consommation. De
lui, là-bas, on ne savait rien, sinon qu’il avait été père de famille et que
les livres étaient sa seule raison de continuer à exister. Une passion qui lui créait
des relations, car les habitués du parking lui laissaient fréquemment des
bonnes lectures, qu’il alignait le long des larges gaines de chauffage, en
libre-service. Suivant l’humeur de la maréchaussée municipale, peu portée sur
la dimension culturelle de sa présence, il était chassé et perdait
régulièrement une partie de son stock de livres, qui finissaient leur vie dans une
grande poubelle jaune à l’entrée du parking. Pour lui faire prendre conscience
de sa vanité, la mairie installa, à quelques mètres de son repère, une boite
d’échange de livres, qui resta désespérément vide, le quartier devinant la
perfide attention des services communaux à son égard. Grâce aux livres qu’on
lui tendait, mon père connaissait la vie intime des habitués du parking. Les
femmes délaissées, ou presque, lui remettaient la « Première épouse »
de Françoise Chandernagor, les hommes frustrés « Napoléon » de Max
Gallo. Le SDF du parking a caché le nom de sa fille jusqu’à la fin de sa vie,
interdisant ainsi à quiconque de tâcher sa descendance de sa déchéance. Il est
mort en épargnant l’empreinte de sa vie ratée sur la mienne. A son décès, les
habitants et les sans-abris du quartier ont préparé ses funérailles. « L’homme
qui s’en va aujourd’hui » a dit le prêtre au milieu d’une assemblée pleine
de couleurs et d’odeurs vivaces « n’a pas de passé, mais il a un présent,
celui de la reconnaissance de tous ceux qui sont venus ce matin lui rendre un
dernier hommage., Il n’a pas de famille, mais il a été le père, pendant
quelques secondes, de beaucoup d’enfants qui ont su qu’au-delà des beaux
quartiers, il existe de la misère dans cette ville ». « Il n’avait
pas de toit, mais il a logé dans un parking mieux chauffé que beaucoup d’immeubles
où s’entassent des familles démunies. Il n’a pas demandé à être un exemple,
mais nous a donné une leçon à tous en cherchant, par les livres, à nous
connaître dans un monde anonyme. Sur ses cartons usés et sales, il a vécu le
dénuement et la passion du Christ, ne cherchant rien et donnant le peu qu’il
possédait, l’amour des hommes et des belles lettres. C’est ainsi qu’a fini cet homme,
plus digne dans son abandon et sa pauvreté, que beaucoup d’entre nous dans notre
confort ». C’est par ce sermon de prince pour un homme déchu, diffusé des
dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, que j’ai retrouvé sa
trace, et remonté le fil des dernières années de l’homme qui n’avait pas su
devenir mon père. En discutant avec ceux qui l’avaient connu dans ces derniers
moments, j’ai cherché le lien qu’il aurait laissé pour remonter jusqu’à moi.
J’ai arpenté les lieux qu’il avait fréquentés, et je n’ai trouvé qu’un vieux
paquet de Marlboro.