Adolescent révolté contre le vieux monde...

Les viandards.

Puisque le pouvoir de changer le monde est désormais dans les mains des jeunes, forcés d’imposer au monde une cure d’amaigrissement après que les boomers se sont gavés sur le dos de la planète, il est temps de mettre fin au bétail qui pète et fait sauter le compteur climatique, aux cochons entassés dans leur caca, aux forêts de l’Amazonie transformées en terres à soja.

Moi, Augustin, 15 ans, en pleine croissance de mes moyens physiques et politiques, décide que : 1. les cochons doivent pouvoir vivre en toute sérénité, choisir librement de vivre une vie d’obèses vagabonds ; 2. Les  vaches, quelle que soit leur couleur de peau, doivent pouvoir garder leur lait et élever leurs veaux dans l’amour maternel ; 3. les lapins ont le droit de se reproduire sans honte au grand air, au risque de finir sous les dents d’un renard affamé ; 4. les poules, malgré la taille limitée de leur cerveau, ont le droit à la coquetterie d’un joli derrière bien plumé, au lieu de l’user à pondre sans discontinuer des œufs qui finissent décalottés et violés par des bouts de pain couverts de jambon. En bref, la nature doit décider par elle-même de ses cruautés.

J’ai engagé la lutte il y a juste quelques semaines. Après avoir inondé mon entourage de propos théoriques, j’ai décidé de m’attaquer à du gros gibier : les oncles et tantes, les amis, les collègues de mes parents inconscients du danger qu’ils font courir à la planète. En premier lieu, Tonton Gérard et Tatie Véronique, associés dans leurs abus de consommateurs de ressources naturelles depuis leur naissance, et qui n’ont pas varié dans la constance qu’ils ont mis à ravager le monde animal de leurs excès alimentaires. Depuis leur naissance, selon mes calculs, c’est le volume de viande de 365 agneaux qui sont passés sous leurs fourchettes, que j’imagine les uns derrière les autres, dans leur jolie laine blanche, égorgés uniquement pour leur plaisir buccal et bestial.

Mais en fait, Tonton Gérard ne mange pas d’agneau. Il se nourrit principalement du gibier qu’il fusille chaque dimanche sur une route communale couverte de feuilles mortes, assis sur une chaise pliante à côté de son Land Cruiser couleur kaki rempli de chiens sales et gueulards. Tonton a le ventre presque aussi rond que les sangliers qu’il pourchasse, ou du moins qu’il prétend chasser car il en est devenu incapable, rapport à sa largeur, peu favorable à la course dans les taillis. Le week-end, après la chasse, la place favorite de Tonton Gérard est devant son barbecue, une fourche à viande à la main, prêt à foncer vers un morceau de barbaque à retourner, une saucisse à replacer dans l’alignement parfait des grilles, un charbon ardent à remettre au centre du jeu. La symbiose entre Tonton et sa machine à griller est telle qu’il est probable que sa tombe sera ornée d’un large barbecue gravé dans le marbre couleur cendre. Ce ne sera d’ailleurs pas plus idiot que ceux qui se font représenter poussant une tondeuse ou jouant au ping-pong, signifiant ainsi leur souhait de prolonger leur activité de week-end pour l’éternité. Devant sa machine, tonton Gérard ne voit pas passer le temps, les jambes légèrement écartées, la main à portée immédiate d’un verre de pastis, le visage couleur braise, les yeux fascinés par la chair grillée et les oreilles attentives à la viande qui gémit. A chaque portion cuite, il gueule comme un boucher d’Intermarché s’essuyant les mains sur son tablier plein de sang : « À qui le tour ? » en jetant une infortunée côtelette dans l’assiette d’un invité, qui, en connaisseur, coupe la viande et s’étonne de trouver tendre la chair d’un jeune porcin qui n’a pas eu le temps de grandir. L’exercice se poursuit dans une allégresse graisseuse arrosée d’un lourd Bourgogne, générant la satisfaction du spécialiste de la science crématoire dominicale.

Tatie Véronique a de gros yeux, probablement assez semblables à ceux des animaux que son mari fait griller, ce qui les a peut-être rapprochés un jour. De près, on dirait que des petits fils de saindoux ont remplacé les veines de ses paupières, qu’elle lève au ciel à chaque juron de son mari. Quand elle plonge ses mains dodues dans le plat de poitrines de porc savamment enroulées autour d’un pruneau, j’imagine les bouchées finir broyées par la paroi de son estomac, le seul muscle vraiment fonctionnel qu’il lui reste encore. Soyons honnête, son cerveau n’est pas encore totalement envahi par les toxines animales et elle est capable de belles réparties aux dépens de son mari, qui font rire toute la tablée. Gérard se tasse, fait le dos rond, et retourne se consoler près du feu où cuit sa raison d’être, écoutant de loin les éclats de sa femme se moquant de ses performances de tireur du dimanche.  Julien, le fils de la maison, fait de brillantes études de commerce. Il finira directeur d’une entreprise de nettoyage industriel, où le personnel sera géré comme du bétail, ce qui lui rendra tout naturel le fait d’en croquer à chaque repas. Julien n'a pas conscience que la planète qui le porte souffre un peu de la présence des multinationales et de ses soldats, les diplômés d’écoles de management. L’aborder sur une question qui sort du cadre des pages économiques du Figaro, reviendrait à extraire un astronaute dans le cosmos sans filin. On verrait Julien s’écarter de son vaisseau, se débattre dans tous les sens comme un pantin désarticulé et plonger inexorablement dans le trou noir de la pensée, qui, sur le sujet de l’environnement, a l’avantage de la simplicité : quand la terre sera épuisée, le marché saura trouver des solutions à bas coût. Océane, la cadette, aussi insouciante d’un atoll du Pacifique avant l’arrivée de la bombe atomique, imperméable à tout raisonnement dépassant le bout de son smartphone, mais prête à pleurer à toute suggestion de cruauté, serait une bonne candidate pour apporter de nouveaux comportements dans sa famille. Mais, persuadée que tout ce qu’elle mange, consomme ou dépense est de la génération spontanée, la seule vision d’un film de la chaîne L214, où des vaches sont découpées par de grands couteaux tenus par des Jack Nicholson en tabliers blancs couverts de sang, pourrait la conduire à une profonde dépression voire au suicide, ce que je ne lui souhaite pas, malgré la solidité de mes convictions. Je laisse donc Océane en paix en la regardant s’acharner sur un saucisson sec avec un couteau émoussé, ou engloutir une tranche de jambon livide trempée dans une mayonnaise dont on doute qu’elle n'ait jamais vu un œuf bio de près. Pour terminer le tableau, il serait injuste de ne pas mentionner le chien, un boudin soufflant et odorant, dont la forme rappelle celle d’un rôti de porc ficelé dont on aurait oublié d’ôter les poils ainsi que le chat castré sur-nourri qui se traîne du canapé à sa gamelle, avec une allure de lion blasé devant une gazelle éventrée laissée aux hyènes. Et moi, tapis dans un coin de la table, atterré devant le désert de compassion animale qui m’entoure, je laisse mon esprit s’évader et glisser dans l’irréel :

Alors que la viande de tonton Gérard atterrit dans mon assiette, je la renvoie manu militari à son propriétaire, sous le regard ébahi et réprobateur de l’assistance. Le morceau de viande vient se perdre sur le gravier à ses pieds. Gérard se baisse pour constater les dégâts, le soulève délicatement pour juger s’il est récupérable. J’en profite pour menacer d’égorger le chien en rappelant à tous l’horreur de leur comportement. Choquée, tante Véronique s’étrangle avec le morceau resté dans son gosier, tandis que Julien essaie de se rappeler le coût d’achat du chien et d’évaluer l’intérêt de le sauver. Océane s’approche doucement de l’animal apeuré et l’embrasse comme un condamné à mort. Gérard furieux, attrape méchamment l’animal, et jugeant que sa viande vaut mieux que des sentiments humanitaires, le pose d’autorité sur la grille brûlante…

Le hurlement du chien me sort de ma rêverie, je regarde la belle côtelette que Tonton Gérard vient de déposer au fond de mon assiette, et, une fois de plus, ma force vacille.


Posts les plus consultés de ce blog