Amers regrets au bout des poings...
Coccinelle
Aujourd’hui, je ne suis plus
rien, mon avenir m’aveugle, mon passé m’oppresse et les deux ne me laissent
aucun espace, sinon que celui de rêver à un monde parallèle, avec ma petite
coccinelle.
Dans ma cellule, il m’est impossible d’en accueillir une,
alors chaque jour, quand les autres détenus rejoignent la cour, je reste seul
et je m’invente une bête à bon dieu, que
j’invite sur mon lit. Elle est là, invisible et pourtant si présente, symbole
de cette liberté fantasmée, de cet envol qui ne viendra sans doute jamais. La
petite bête m’est devenue familière. Maintenant elle vient me rendre visite
chaque jour, et ensemble nous créons des moments de félicité, nous fouillons
mon passé pour y installer des moments de tranquillité, dans un pré ou sur une rose
fraiche.
Chez la coccinelle, la fragilité
est une force. Comment écraser un être si frêle qui ne demande que si peu
d’air, si peu d’espace. Si j’avais su être comme elle, ma vie aurait été
tranquille mon esprit si léger qu’une coccinelle aurait pu le porter sur son
dos.
Je la fait avancer sur ma manche,
et avec elle je créé un chemin qui n’est que mien, celui que ma vie aurait du
prendre si des vraies coccinelles l’avaient conduite. Nous volons ensemble au
dessus d’une petite flaque d’eau claire, et, hop, d’un coup d’aile nous
échappons à une punaise assassine. Nous longeons ensemble un petit chemin de
terre sous le soleil des moissons, profitant d’un quelques chaumes épars pour
manger quelques pucerons imprudents, nous glissons sur une herbe folle pour atterrir
doucement sur une mousse chaude, par une belle soirée d’été.
Avec elle, tous les jours, nous
allons voir Maman, nous nous installons ensemble sur une pierre taillée, juste
devant la porte d’entrée, et nous attendons pendant des heures qu’elle sorte
étendre son linge. Finalement Maman passe le seuil, jette un regarde au loin
vers la barrière, espérant sans doute mon retour, et se dirige d’un pas lent
vers le fil. Alors avec la coccinelle, nous nous approchons et nous sautons sur
un torchon à damier, rouge et noir et nous jouons à cache-cache, jusqu’à que la
sirène de la prison nous oblige à rentrer.
Parfois, je l’autorise à grimper
sur les murs sales de la cellule, et j’en ai presque honte. Quelle indécence,
ce petit être si joli sur des murs jamais repeints, qui sentent la peur et la
sueur des hommes reclus ici depuis des années.
S’ils savaient que j’utilise le temps de sortie pour mes rêveries, c’est
sûr, mes compagnons de prison se moqueraient de moi, et je devrais encore
sortir les poings pour me faire respecter. Alors le lendemain, je devrais me
justifier auprès d’elle, lui expliquer que je ne voulais pas frapper, que
j’avais promis, que je voudrais rester aussi faible et innocent qu’elle, pour
mériter sa compagnie dans ma rêverie.
D’autres jours, nous allons aussi
voir Eulalie, ma chère Eulalie, au temps où les jours pouvaient encore se
compter sans déprimer. Eulalie aimait les coccinelles, c’est d’ailleurs elle qui
m’avait appris à les apprivoiser, à les regarder pendant des heures, au lieu de
mettre fin à leur courte vie de ma botte épaisse. Eulalie avait le sens de la
formule, elle disait : ‘Ton ombre de lourdaud ne pèse pas plus que celle
de la coccinelle, tu n’a pas de droit sur elle, ni sur moi, ni sur personne
d’ailleurs’ mais je ne comprenais pas bien ce qu’elle voulait dire. Eulalie
était tellement jolie, si frêle, je l’aimais à
croquer. Quand sa robe rouge à pois noirs volait dans le vent, mon
esprit s’affolait. Mais ma raison noircissait quand je la voyais approcher les
autres garçons et mes poings devenaient plus fous que mon amour.
Aujourd’hui, je la sens avancer doucement
sur mon bras musclé, si petite, si douce, si fragile. Viens, viens, ma petite
coccinelle, je te promets, cette fois, je ne t’écraserai pas.