Amours de lycée dans les années 70
Les années 70 finissaient en rangeant le désordre dans
lequel elles avaient commencé. Les comportements débridés de Mai 68 décantaient
doucement, le romantisme avait de nouveau droit de cité, sous les traits d’un
jeune mauvais garçon américain séduit par une blonde trop sage, et sous la
mélodie de la voix de Cat Stevens dans les autoradios de 4L poussives, vitres
ouvertes sur les routes du Larzac ou d’Espagne.
L’environnement n’était pas à l’ordre du jour même si
un pétrolier géant avait ravagé la moitié des côtes bretonnes. La peur des
jeunes générations se focalisait sur le nucléaire, civil ou militaire. Côté
politique, la décennie terminait sa vie dans les restrictions et la suspicion.
Un président à particules, usé par les affaires, alourdi par des diamants
africains, se débattait avec un chômage grandissant et une popularité
descendante après avoir pourtant donné aux femmes le droit sur leur corps et
aux jeunes le vote à peine le bac en poche. De nombreux français mettaient leur
espoir dans un politicien vieillissant, spécialiste des manipulations, qui
mettrait fin, quelques années plus tard, à la peine de mort qu’il avait
pourtant largement utilisée vingt cinq ans avant, envoyant au peloton
d’exécution des dizaines de résistants algériens. La France était coupée en
deux par une ligne idéologique héritée d’un siècle de luttes ouvrières, de
revirements et de coups bas politiques, d’affaires de meurtres et de mœurs au
plus haut sommet de l’État.
Pour moi, la politique était une affaire lointaine.
Abreuvé de chansons faciles apportées chaque samedi soir par Maritie et Gilbert
Carpentier, j’attendais bien sagement qu’une fille s’intéresse à moi. J’en
avais repéré une lors d’un bal, dans une robe à fleurs, dansant sagement avec
un garçon boutonneux et insipide, qui avait pour seul avantage de faire la même
taille qu'elle, ce qui était loin d’être mon cas. Organisant une filature en
bonne et due forme, je finis par localiser la mobylette de la jeune fille dans
le lycée d’à côté. Je me décidai alors à convaincre mes parents de m’y
transférer.
L’affaire ne se fit pas sans mal, car mon père avait
une aversion farouche contre tout ce qui pouvait représenter une entorse à
l’ordre catholique dans lequel il nous avait fait vivre depuis notre tendre
enfance. Ma mère, suivant le mouvement, nous avait sagement conduits au
catéchisme tous les mercredis et tous les samedis, s’attendant à faire de
dociles brebis. Le spectacle que donnait notre troupe à la sortie des séances
sur la vie de Moïse et les dix commandements l’eut certainement horrifiée. A
peine libérés des obligations religieuses, nous
visions à coup de pierres toutes les vitres des maisons en construction,
cassions les bouteilles de cidre du Père Ménard au travers de la lucarne de sa
cave, ou torturions avec finesse les malheureuses tourterelles qui avaient la
malchance de croiser notre chemin.
Pour sortir du contrôle des bons curés de
l’institution, j’avais inventé pour mon père la présence un peu trop
insistante de l’un d’entre eux aux vestiaires à la fin des cours de sport où
tous les garçons devaient se défaire en hâte de leurs shorts trempés de sueur.
L’argument avait porté et il avait pris sa plume pour expliquer au directeur
que nos revenus ne nous permettaient plus de profiter de la qualité remarquable
de leur enseignement. Je rejoignais donc, l’année du Bac, le Lycée mixte Louise
Michel, où m’attendait ma belle, parmi une armée de jeunes filles s’essayant
aux jeux de la séduction.
Malgré ma petite taille, j’offrais quelques arguments.
J’avais de beaux yeux verts, j’étais plutôt épargné par l’acné et j’étais en
Terminale C, ce qui pour les filles des sections professionnelles, où était mon
élue, était un gage de promotion sociale immédiate. On les voyait négligemment
sortir le long de notre bâtiment, au moment où la grosse cloche sonnait la fin
des cours, espérant y accrocher du regard un membre de l’élite du Lycée.
Malheureusement le leur portait largement au dessus de mes cheveux frisés et il
allait me falloir trouver une stratégie
plus conquérante que le simple fait de savoir faire, sans broncher, plusieurs
heures de maths d’affilée.
Je résolus d’en savoir plus sur la demoiselle par une
enquête plus poussée. En approchant une petite brune bavarde toujours attachée
à ses talons, j’appris qu’elle était fille d’un communiste, syndicaliste CGT de
la Régie Renault, ce qui augurait de biens mauvaises soirées familiales si le
rapprochement réussissait. Chaque été, la famille partait dans la vallée de
l’Eure dans un des clubs de vacances du Comité d’Entreprise de l’usine, où les
rejetons des métallos de la marque se narguaient à coups de plongeons dans une
eau sale, ou de mauvais coups dans des toilettes communes mal lavées. Les pères
avalaient leurs pastis en comparant avec conviction les avantages de la
dernière R5TS, le dernier carburateur de la R16TX, l’avantage de la R30 sur la
dernière limousine de chez Peugeot. Après quelques disputes, ils se
retrouvaient tous d’accord pour cracher sur les premières Toyota qu’on voyait
poindre dans quelques concessions inconscientes d’Île de France. Les mères
commentaient la cherté grandissante des tomates françaises par rapport aux
espagnoles, l’arrivée des tissus à bas prix de Chine, et le dernier épisode de
Dallas, nouvelle série télévisée venue du Texas. Elles plaignaient amèrement le
sort de Sue Ellen, et se rêvaient, avec quelques arrangements mineurs, en
Victoria Principal, conquérante aux bras de son Bobby. Pendant quelques
minutes, elles oubliaient le maillot de corps et le slip taché de leur mari
qu’il leur faudrait frotter à la main, faute de machine à laver dans le
camping. Cette ambiance forgeait la conviction d’une supériorité ouvrière sur
le reste de la masse des travailleurs. Les syndicalistes de la CGT tenaient le
haut du pavé de la petite assemblée, et ne dédaignaient pas rappeler aux
camarades la persistance de la lutte des classes, la supériorité du modèle de
vie soviétique et rabrouaient au passage ceux qui avaient osé flirter avec la
tentation co-gestionnaire de Force Ouvrière.
A l’inverse,
avec son statut d’agent d’assurance, mon père faisait figure de
capitaliste. Il avait, avec ma mère, fait construire une maison équipée d’un
sous -sol aussi large qu’un hall de gare. Ils avaient récemment équipé la
maison d’une cuisine moderne et d’une salle à manger que nous utilisions
uniquement pour les grandes occasions. Le reste du temps nous mangions au
sous-sol où mon père avait fait descendre le mobilier en formica blanc de
l’ancienne cuisine, et où ma mère n’avait plus de scrupules à faire des frites
dont l’odeur ne risquerait pas d’imprégner la moquette de la salle à manger.
Même la nouvelle salle de bains nous était quasiment interdite. Avec son
magnifique carrelage noir luisant, elle ne supportait aucune tache d’eau un
tant soit peu calcaire, et mon père avait décidé de construire un cagibi à
l’extérieur de la maison pour les commissions non ‘urgentes’. Il avait fallu
les premières indispositions féminines de ma sœur pour qu’il accepte de laisser
la clé de la salle de bains accessible à la piétaille que nous étions.
Notre différence de statut avait été confirmée par
notre nouvelle voiture, une belle Citroën CX grise, objet de convoitise du
voisinage et de jalousie mortelle des ouvriers de la régie Renault, qui
n’arrivaient par à sortir un modèle qui eut plus d’aérodynamique qu’une boite
de sardines. L’été venu, nous chargions la voiture et nous partions aussi dans
l’Eure, à quelques kilomètres du camp de vacances de Renault, dans la résidence
secondaire que mon père avait déniché auprès de son frère, administrateur de biens
à Pacy-sur-Eure. Ancien notaire, interdit d’exercer depuis une manœuvre
frauduleuse d‘héritage, celui-ci servait d’intermédiaire entre les vieux normands et les nouveaux riches
parisiens. L’hiver, il écumait les campagnes cherchant les propriétaires de
fermes décrépies et l’été venu, il écumait les lieux de villégiature chics pour
proposer ses ‘prestations’. Mon père ne l’aimait guère mais devait reconnaître
qu’il connaissait son affaire, et nous fûmes rapidement propriétaires, après un
viager de courte durée, d’une petite maison de belles pierres blanches,
couverte du plancher au plafond de lambris, sentant l’humidité du début du
notre séjour jusqu’à la veille du départ. Le lieu était idéal, jusqu’au jour où
un petit fromager du coin décida d’y construire une fabrique de fromage, qui
allait faire le bonheur des réclames, le Boursin. En plus de l’humidité, nos
vacances se mêlèrent alors à l’odeur des ails et fines herbes, mais elles nous
permettaient d’échapper à la propreté dictatoriale de nos parents, puisque la
maison n’avait qu’une salle de bains et qu’une cuisine.
Pour un observateur sociologiquement avisé de cette
époque, la situation entre moi et Liliane, puisqu’il faut bien la nommer, était
bien mal engagée.
Mais décidé, armé de mon vélo de course, dernier-né de
chez Gitanes, je tentais quelques incursions du côté du centre de vacances de ses
parents, où prétextant une crevaison, je restais des heures devant la guérite
d’entrée, espérant la voir sortir, en l’imaginant émerveillée de ma présence,
si loin du Lycée. J’avais prévu tout un argumentaire correspondant à
l’extraordinaire coïncidence, mais je réalisais vite que Liliane ne quittait
jamais le centre, occupée à discuter avec son amie Évelyne le long la rivière,
ou à ranger les truites d’élevage que leurs pères attrapaient toute la journée.
Armé d’un appareil photo Zénith, directement importé d’URSS, son père
photographiait chaque prise, composant ainsi un stock de victoires estivales à
échanger, le reste de l’année, sur sa chaîne de montage. Liliane, gentiment
allongée avec sa copine sur une nappe aux couleurs criardes regardait dans
l’eau les truites frétiller, et
imaginait au fond d’elle-même les occasions qui lui permettraient d’en faire
autant.
Le soir venu, Liliane et Évelyne se transformaient en
vamps, traversaient silencieusement le centre, enjambaient la grille et
venaient passer une partie de leurs soirées dans les bistrots, à regarder les
garçons au flipper ou au Baby-foot, engloutir toutes les pièces de 1 Franc
qu’ils avaient réussi à subtiliser à leurs parents en allant chercher du vin ou
du pain. Liliane, armée d’un Jeans impeccablement bleu et d’un pull à mailles
larges qui lui couvrait admirablement le fessier, testait son charme devant les
garçons du coin sans se soucier le moins du monde de leur origine sociale. Sa
fausse timidité en bandoulière, ses cils rehaussés de mascara, son nez
habilement décoré de taches de rousseur et sa coupe à la Jean Seberg ne
laissaient pas indifférents les jeunes hommes du coin, qui finirent par faire
chauffer le Juke-box en son honneur. Les 45 tours en vinyle n’en finissaient
pas de glisser pour elle dans la grosse machine multicolore. Ainsi, pendant que
je brûlais au soleil pour l’attendre devant le portail, elle offrait son
sourire bronzé à des inconnus qui n’avaient même pas idée de ce que pouvait
être un lycée. Le peu d’effort que ces jeunes mâles mettaient à conquérir ma
biche alors que j’y épuisais mes jours, m’aurait désespéré de la gente féminine,
si la chance ne s’était finalement pas montrée plus clémente à mon égard.
Tout se passa un jour pluvieux d’été comme la
Normandie aime à en fabriquer. Le ciel se vidait par seaux entiers sur la route
qui reliait Évreux à Pacy. Ma mère avait insisté pour que nous allions faire
les courses au Mammouth d’Évreux, qui commençait à y écraser les prix, et nous
revenions, satisfaits de notre devoir de consommateurs modernes. Sous la pluie,
au niveau de la base aérienne abandonnée par les américains dans les années 60,
mon père évita de justesse une famille affairée à sortir d’une voiture en panne
sur la chaussée. Mon père aurait certainement continué sa route, mais nos
années de catéchisme le forcèrent à stopper pour s’enquérir des pauvres gens
ainsi maltraités par leur mécanique et la météo.
La vue de Liliane terrée, avec sa mère, sur le
parapluie publicitaire de la dernière caravane du tour de France, gagné par
Bernard Hinault, me fit l’effet d’un thé chaud sur un sucre attendant au fond
d’une tasse. Je fondis de gratitude de la voir ainsi à ma portée. Des mois à réciter en vain des Notre Père se
concrétisaient. Tassé au fond la CX, qui n’en finissait pas d’onduler autour
de nous, je fis le tour du monde des
possibilités de retenir ce moment, ma cuisse contre la sienne. Sa mère assise de l’autre coté se confondait
en remerciements, pendant que son père, resté au chevet de sa voiture, avait
refusé toute assistance et se jurait de nous retrouver très vite. Hélas pour
lui, la mécanique se montra récalcitrante, et
nous pûmes garder Liliane et sa mère une bonne partie de l’après midi.
Une fois à la maison, ma sœur, qui avait repéré mon
émoi, me coinçait derrière les portes pour me charrier, puis se mit à m’aider à
trouver un stratagème pour éloigner Liliane de sa mère. Autour d’un chocolat
chaud, les deux mamans n’en finissaient pas de parler et Liliane ne semblait
pas vouloir rechercher un moyen de s’échapper de la profondeur insondable de
leurs échanges de mères de famille. Le
temps m’était compté par la grande horloge qui se balançait sans se presser,
sonnant toutes les demi-heures les rounds perdus par mon inaction.