Au temps futur des regrets d'abondance...
Dis-moi Mamie, c’était comment avant les quotas ?
-
Dis-moi Mamie c’était comment avant, dans le
vieux temps comme tu dis, le temps d’avant les quotas ?
-
A ma petite Lisa ! On vivait largement, on
ne comptait pas, on était insouciant. On disait ‘je veux’ on allait sur
internet pendant des heures, et on avait ce qu’on voulait le lendemain
-
Sur le
net pendant des heures Mamie ! tu me charries. Maintenant si je
dépasse 1 heure, Papa me punit !
-
Et si on ne voulait pas attendre, on sautait
dans la voiture vers la ville. On allait dans des magasins privés aussi grands
qu’un terrain de rugby, on y passait de
long moments sans liste d’achats à faire vérifier à l’avance par
l’agence de contrôle de la consommation !
-
Quelle chance Mamie ! alors tout le monde
pouvait avoir une auto ?
-
Oui, juste avant les quotas, chacun pouvait en
acheter une. Après ils ont réduit à une voiture par foyer et la puissance a été
limitée. Mais ce n’est pas tout, on pouvait prendre l’avion pour voyager l’été.
Les avions à cette époque étaient aussi nombreux que les étoiles dans le ciel.
De ma fenêtre la nuit, je m’amusais à les repérer avec leurs petits feux
clignotants. Pour mes 12 ans, mes parents nous ont offert un voyage en
Amérique, pourtant ils n’étaient pas très riches. Ceci c’était juste avant l’interdiction
des voyages privés. Ensuite seule maman voyageait pour ses affaires, Papa
restait au foyer.
-
Mamie, dis-moi, cela n’a pas été trop dur pour
ton père de ne pas travailler ?
-
Il le fallait, il était interdit de travailler à
deux quand on était mariés, on devait choisir celui devait rester. Chez nous,
cela a été facile car Maman gagnait beaucoup plus que Papa, son salaire
atteignait même le plafond autorisé dans sa catégorie. Mais à certains
endroits, les couples ont tiré au sort. D’autres ont divorcé, il y a eu des
départs à l’étranger. Certains, déprimés, se sont même suicidés.
-
Ah bon, partir à l’étranger, c’était
possible ? je croyais que c’était la même chose dans tous les pays ?
-
Pas au début, pas au début ma petite fille. Le
temps que l’agence internationale des quotas se mette en place, cela a pris au
moins une dizaine d’années. Par exemple, les américains ont refusé de signer
leur participation pendant longtemps, mais les chinois ont menacé de ne plus
leur envoyer de phosphate pour leur agriculture. Alors ils ont cédé, car ils
n’arrivaient pas à en produire assez avec la récupération des urines.
-
Et pour toi, Mamie, cela n’a pas été trop
dur ? Tu étais jeune, tu voulais vivre, tu voulais fonder une
famille !
-
C’était déprimant, mais c’était une question
d’environnement, l’humanité devait survivre. Quand ils ont créé la police des
bonnes pratiques, j’étais contre mais j’ai préféré la rejoindre plutôt que de
la subir. Je travaillais dans le secteur de la finance. Notre service traquait
tous les mouvements financiers inutiles, on faisait la chasse aux banquiers qui
ne jouaient pas le jeu. Nous en avons arrêté par centaines, on a construit pour
eux la prison de Levallois-Perret qu’on
appelle aujourd’hui la Prison Balkany.
-
C’est dans cette agence que j’ai rencontré ton
grand père, il travaillait sur les quotas de produits de luxe. Sa spécialité,
c’était le trafic de Rolex, il en a déniché plusieurs centaines qu’on a monnayé
à bas prix avec des pays pauvres.
-
Dis-moi Mamie, Papy, tu l’as aimé tout de
suite ?
-
Presque ! Un jour je l’ai invité chez moi à
cause d’un lave-vaisselle en panne, c’était un peu après la promulgation de
l’Interdiction de Jeter sans Justifier, qui nous obligeait à faire valider la
panne par un artisan accrédité. Il devait indiquer que l’appareil était
irréparable. La consultation coûtait cher et certains indélicats
demandaient de l’argent au noir pour
qu’on puisse obtenir l’autorisation de Jeter. Mais ton grand-père a pu réparer
mon appareil. Quand j’ai vu ses mains glisser doucement sur les joints, son
tournevis s’enfoncer dans la cuve du lave-vaisselle, j’ai su que c’était lui.
Quelques jours plus tard ma télévision est tombée en panne, un peu
volontairement je dois dire, et ton grand-père est revenu. De fil en aiguille
il a bricolé tout chez moi. Voilà comment notre amour a démarré. Même
aujourd’hui, je crois que je l’aime encore pour cela.
-
Et après Mamie, vous vous êtes mariés ?
-
Oui, car c’était obligatoire pour avoir beaucoup
de choses, comme le droit d’acheter une voiture. J’ai arrêté de travailler. Je
voulais un enfant, mais pour montrer l’exemple, nous avons opté pour l’accueil
d’un bébé quota comme on les appelait à l’époque. C’est comme cela que ta maman
est arrivée du Ghana. Tous les pays avaient un nombre de bébés autorisés.
Au-delà, ils avaient l’obligation de les mettre sur la base de données régie
par l’agence internationale des quotas d’enfants. Ma sœur y travaillait, elle
nous facilité les démarches.
-
Ouh la la ! et les parents de Maman là-bas au
Ghana. Cela a dû être terrible pour eux
!
-
Oui, J’imagine, pour une mère, voir partir son
nouveau-né, tu penses ! Mais, au moins, je sais que grâce à cela ils ont
eu l’électricité par le programme ‘Energie Humaine contre Energie Solaire’. La
France s’engageait à fournir un quota d’énergie à vie pour une personne ayant
fourni un bébé.
-
Dis-moi, Mamie tu crois que les quotas, cela
durera toujours ?
-
Pendant encore longtemps ma petite fille. Tu
vois aujourd’hui l’ONU a disparu et l’Agence Internationale des Quotas l’a
quasiment remplacée. Bien sûr, les quotas vont évoluer, changer de nature. Il y
aura des guerres, car malheureusement les objets militaires sont les seuls à ne
pas être limités. Mais si tu as de la
chance, tu verras que bientôt on autorisera de nouveau les fruits et légumes
importés des pays chauds. Enfin je te le souhaite, c’est si bon les mangoustans
en hiver…