Dialogue avec un tortionnaire...
La juge et le bourreau.
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Mr
Altman, ne me prenez pas pour une imbécile, vous savez pourquoi vous êtes ici,
pour y répondre d’actes de barbarie !
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Madame,
la barbarie est une affaire bien subjective, c’est une considération morale. La
barbarie consiste essentiellement à avoir un fonctionnement incompréhensible de
votre voisin, c’est bien ainsi que l’ont défini les romains.
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Je ne
vous demande pas d’épiloguer sur les mots, M. Altman, mais de me décrire ce que
vous avez réellement fait à vos victimes, à celles et ceux qui ont eu le
malheur de passer entre vos mains.
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Je ne
m’en souviens plus et elles non plus d’ailleurs. Ceux qui sont passés entre mes
mains comme vous dites sont quasiment tous morts.
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M.
Altman, il reste malheureusement quelques survivants, ils ont le droit de
savoir, de vous juger.
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Peuvent-ils
me juger ? Je n’étais que l’instrument d’un système auquel que
j’obéissais. Juge t’on le marteau qui frappe le clou, la faucille qui coupe
l’herbe ? un bon exécutant n’a pas de mémoire, il doit oublier ce qu’il a
fait.
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Oublier,
M. Altman, comment peut-on oublier de tels actes ? il y a bien des cas
dont vous vous souvenez ! Prenons un cas au hasard Mr Altman, Mme Rosa R.,
vous en souvenez-vous ? Regardez
cette femme sur la photo !
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C’est
une belle femme, distinguée, séduisante, pourquoi elle ?
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C’est
juste un exemple, disons que je l’ai choisie car je préjuge que torturer une
belle femme doit être difficile, notamment pour un homme qui aime plaire, comme
vous.
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Madame,
vous avez tort de penser ainsi. Torturer est une abstraction, une échappée hors
du réel, sinon comment supporter les cris déchirants des gens qui hurlent quand
on leur arrache les ongles !
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Vous
faisiez donc cela sans émotion ?
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Sans
colère. Mon énervement n’était qu’une stratégie pour faire parler plus vite,
éviter aux prisonniers trop de souffrance, un acte d’humanité en quelque sorte.
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Et
passer à un ou une autre malheureuse plus vite je suppose, dans une sorte de
productivité de l’horreur.
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Je
n’étais pas responsable des terroristes que l’on m’envoyait, je les prenais un
par un comme ils venaient. Il m’arrivait même des journées sans activité,
j’allais alors naviguer sur le lac avec ma femme et mes enfants.
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Et
vous leur disiez quoi à votre femme à vos enfants sur vos activités, comment
peut-on feindre l’humanité quand on est un bourreau ?
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Je
vous l’ai dit Madame, il suffit de cloisonner sa vie, ses sentiments, ses
liaisons. Se laver les mains et l’âme entre deux mondes. C’est ainsi que la
plupart des hommes trompent leur femme, je ne vois pas une grande différence.
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M.
Altman, il me semble qu’il a une grande différence entre l’amour et la torture.
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Pas
si on s’entraine Madame, et je fais cela depuis longtemps. Enfant, Il
m’arrivait de tremper des chats dans l’huile bouillante, et d’ensuite aller
promener gentiment mon chien. D’ailleurs, quelle différence entre moi et un
boucher qui égorge un porc qui hurle. Avez-vous déjà entendu cela ? c’est
plus insupportable que le cri d’un humain, et pourtant des milliers de porcs
sont sacrifiés ainsi chaque jour.
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M
Altman, vous êtes aussi un boucher mais celui dont vous parlez à une utilité,
nourrir les gens, faire grandir des enfants que la viande rend plus forts.
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Madame
la juge, je vous dis, je faisais la même chose. Les aveux que j’arrachais
sauvaient des vies d’hommes, de femmes, d’enfants, qui seraient peut-être morts
sous les bombes des terroristes.
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C’est
une supposition. Si vous n’aviez pas imposé un régime totalitaire, vous
n’auriez pas eu besoin d’utiliser la force !
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Oui,
vous devez avoir raison, mais ceci n’était pas de mon niveau. Ceux qui prennent
ce genre de décision ont besoin d’hommes dociles pour les faire appliquer. Je
faisais partie de ces hommes-là. Vous n’aurez pas de regrets de ma part pour
cela.
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M.
Altman, la justice n’attend pas de repentir de votre part mais il faudra vous
justifier pour éviter la peine de mort.
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Vous
voyez Madame, vous me menacez de la même manière que je le faisais, avec la
même détermination, la colère en moins.
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M.
Altman, je ne vous menace pas, je ne vous juge pas, du moins pas encore,
j’essaye de connaitre la vérité mais, rassurez-vous, vous ne serez pas torturé
pour cela.
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Le
temps passe, Madame, les méthodes changent, mais le but reste le même,
conforter un système en éliminant ceux qui ne rentrent pas dans le cadre, ceux
qui ne baissent pas la tête. Vous faites le même boulot que moi, il n’a que
l’uniforme qui a changé.
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Taisez-vous
et regardez encore cette femme, dites-moi si elle vous revient en mémoire, on
ne voit pas tous les jours des femmes aussi belles.
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Vous
savez Madame la Juge, la beauté, quand elle entrait dans mon bureau se fanait
très vite. Une fleur ne reste pas longtemps belle quand on lui enlève les
pétales. S’il m’arrivait une faiblesse pour un beau visage, j’accélérai le
processus de sa déchéance.
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Regardez
encore M. Altman, il y a bien un élément qui pourrait vous rappeler…
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Des
mains longues et fines, pianiste certainement, j’aime beaucoup regarder les
belles mains.
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Et
pourtant vous avez certainement détruit les siennes avec des tenailles.
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Seulement
la main droite, en général je ne touchais pas la main gauche des femmes, par
respect, amour des belles choses, vous voyez. D’ailleurs, ce n’aurait pas été
nécessaire, en travaillant sur la main droite j’obtenais très vite un bon
résultat.
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Vous
étiez donc un vrai professionnel de la torture !
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Non,
mais comme mes collègues torturaient les femmes de manière sauvage, dégradante,
je m’étais résolu à le faire plus dignement.
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Alors
cette femme a gardé sa main gauche.
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Oui,
à moins qu’elle n’ait pas parlé, ce qui est très improbable, deux ou trois
femmes au maximum pendant ma carrière tout au plus.
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Peut-être
n’avait-elle rien à dire à M. Altmann, peut-être ne savait-elle rien. Une
colombe innocente tombée par hasard dans votre appareil à broyer !
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Possible
Mme la Juge, mais vous savez, nos services étaient très efficaces. Même sous le
sourire et la beauté des jeunes filles, ils savaient détecter la pourriture. Je
dirais même qu’on doit plus se méfier des femmes que des hommes. Dans les
guerres, les hommes usent de violence, les femmes de malice, c’est ainsi depuis
le début de l’humanité.
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Quelle
humanité ? celle qu’enseignent des hommes comme vous depuis le début des
temps, ceux qui font de la brutalité masculine le moteur des
civilisations !
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Ne
vous énervez pas Madame la Juge, on ne peut bien interroger qu’en restant
calme, croyez-en un homme d’expérience.
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Votre
expérience, gardez là pour vous, M. Altman, concentrez-vous sur cette femme,
sur ses mains, ses yeux, son visage, ses joues, sur ce que vous voulez mais
essayez de vous rappeler ce que vous lui avez fait.
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La
même chose qu’aux autres certainement. Je l’ai déshabillée, frappé peut-être,
puis la main droite, et si cela n’a pas suffi, la gauche… Mais je vous ai déjà
dit tout cela.
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Ce
n’est pas suffisant, M. Altman, donnez-moi plus de détails, cette femme est
encore en vie, elle veut des aveux, des regrets !
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Madame
la Juge, Je ne peux pas, je ne sais pas, cette femme ne me revient pas en
mémoire, je ne lui ai peut-être rien fait.
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M.
Altman ! Cessez de mentir ! Maintenant, regardez mes mains, et je
vous en supplie, dites-moi pourquoi !
Texte déposé en 2020