Cache-cache pendant le Covid...
Couvre-feu
Je les
entends très distinctement derrière le portail. Ils ne devraient pas être là,
le couvre-feu n’autorise personne à être dehors dès que la nuit s’abat sur le
monde. Et ce soir, elle est bien tombée, impénétrable, si épaisse qu’on peut à peine
y respirer. Les hommes derrière le portail où je me suis réfugié parlent
calmement, ils ne semblent pas pressés, comme s’ils ne redoutaient pas qu’on
les découvre, eux. Je les entends mais je ne les comprends pas, leurs voix sont
trop graves. Vont-ils enfoncer le portail, l’enjamber ? Ma main glisse
silencieusement sur l’acier froid pour vérifier que le verrou est bien
enclenché.
Je
regarde la lune pour me calmer. Elle éclaire très faiblement mais les quelques
rayons de lumière qu’elle laisse filtrer me font entrevoir quelques angles,
quelques aspérités. Le relief autour de moi se révèle, des masses brutes se
lèvent progressivement dans la pénombre de mon regard engourdi. Un entrepôt de
matériaux peut-être, un cimetière de camions, une carrière de marbre. Mon
imagination fonce au travers des suppositions les plus folles, les plus
grotesques. Le cerveau traqué est une formidable machine à créer des hypothèses.
Les angoisses, un carburant pour bâtir des échafaudages virtuels.
J’essaie
de me raisonner, mais enfin pourquoi m’en voudrait-on ? Je ne suis qu’un
maigre étudiant, avec à peine ce qu’il faut pour me nourrir décemment. Quelques
rares billets dans la poche qui finiront en bières ou cigarettes. Je ne mérite
pas qu’on s’intéresse à moi, ce que dit d’ailleurs souvent ma mère. J’imagine
la déception des hommes qui me traquent quand ils verront la proie minable
qu’ils ont prise, flottant dans quelques vêtements imbibés de transpiration.
Quel faible motif accompagnera ma capture alors qu’il y a tant de voleurs, de
violeurs qui rodent dans l’obscurité en toute impunité ?
Moi, la
nuit est mon seul plaisir, mon petit interdit de chaque jour. Mon seul crime,
le viol de couvre-feu. Ma faute est d’aimer la nuit la plus épaisse possible,
la plus ferme, délice de mes dérives nocturnes. Lors de mes sorties interdites,
entièrement vêtu de noir, des pieds jusqu’au masque, je guette les quelques
lumières qui filtrent par-ci, par-là, celles qui trahissent une vie sous le
boisseau de l’ordre ministériel. Une voiture qui passe en pleins feux et
j’imagine l’urgence d’une femme qui va accoucher avec son homme transpirant au
volant, se demandant si le carburant sera suffisant pour atteindre l‘hôpital.
Un petit filet de lumière sortant d’un volet et j’y entrevois un vieil homme en
train d’avaler son dixième whisky en pensant à la vie qu’il n’a pas eue et à sa
femme partie trop tôt sans lui apprendre comment se débrouiller seul. Des
pleurs et je devine un enfant brusquement réveillé par l’ombre d'un cauchemar
sortant de sa grosse armoire. Une odeur sortant d’un soupirail et je fabrique
un boulanger à moitié endormi qui va se brûler en sortant les premières
fournées. Je choisis spécialement les
rues non éclairées, celles où mon crime sera le plus parfait, où le moindre
indice de vie fera frémir mon imagination maladive. Épuisé, au matin, je rentre
furtivement dans mon appartement sous les toits, la tête pleine de scènes
sombres. Pour qui sait l’apprécier, le couvre-feu est un monde ouvert sur
l’humanité qui se débat dans l’obscurité. En enfermant les gens normaux, il
libère les fantasmes de ceux qui, comme moi, redoutent les réalités imparfaites
qu’il faut exposer le jour à des jugements peu éclairés, et qui préfèrent
façonner, dans la masse brute de la nuit, des scénarios à leur mesure. Grâce au
couvre-feu, je peux divaguer sans reproches, sans explications, construisant à
chaque rayon de lumière, si faible soit-t-il, un monde à ma noirceur.
Mon
cœur me fait mal, ou ma tête ou les deux. Je dois en finir, me rendre à ces
brutes tueuses de libertés nocturnes. Probablement une milice, que
l’administration a laissé se développer pour faire le sale boulot à sa place.
En général composées de pères de famille frustrés de liberté, elles sortent,
toutes les nuits, casser des fêlés de mon genre. Mais bon, j’ai fauté, j’ai
joué avec le couvre-feu et je dois en assumer la brûlure. Tant de libertés
indiscrètes, tant de pas feutrés dans l’intimité de gens qui se croient
protégés, tant de viols d’intentions ne peuvent rester impunis. Ma sentence
sera à la hauteur de mon crime, je le sais. Je dois sortir, avouer, me libérer.
Après tout, j’en ai bien profité, près de quarante jours sans me faire prendre,
c’est déjà une performance. Un faible éclair de lune vient frapper la porte au
moment où je pousse le verrou vers la rue… Je sors… Les hommes sont encore là,
surpris par ma sortie. Une énorme main se pose sur mon épaule et s’écrie :
Chef, Chef ! on en attrapé un, on en fait quoi ? Le chef me dévisage,
me regarde de haut en bas, « jetez le dans le fleuve, il est déjà humide
de toute façon ». Deux mains m’agrippent et m’emportent violemment vers la
berge… L’eau froide finit de me réveiller. Ce couvre-feu me cogne la tête, il faut
que j’en parle à mon psy.
Jean-Pierre
Mahé, Février 2021