Quand la beauté dépend du diable...
Ma
Belle, Ma Douce, je voulais t’aimer, te chérir, t’envelopper de prévenance, te
faire tomber dans un lit de roses, voir ton corps s’enfoncer dans l’herbe des
prés et m’allonger à tes côtés dans un lit de senteurs. Je voulais attraper tes sentiments et ne
jamais cesser de les caresser, cueillir chacun de tes sourires pour les garder
précieusement dans le coffre-fort de mes souvenirs, imprimer ma rétine de ton
visage et faire empreinte indélébile de ton corps dans le granit de ma mémoire.
Mais
le chemin qui menait à toi m’était interdit, la nature ne m’ayant donné que le
droit de te regarder de loin. Dieu refusait les suppliques que je lui envoyais :
« Mon
Dieu, est-ce tu m’as regardé de plus
près ? Comment as-tu pu me faire aussi moche ? Me donner un crâne en
forme d’obus, une chevelure aussi pauvre que celle d’un rocher en pleine mer,
des jambes aussi faibles que les arguments d’un politicien. Depuis longtemps,
je ne peux plus passer devant un miroir, je fuis toute surface qui pourrait me
renvoyer mon image, même le reflet de l’eau claire d’un lac d’été me rebute. Ô
combien faut-il être cruel pour affliger, à une créature pleine de bons
sentiments comme moi, un corps qui n’inspire que la pitié. Depuis que je
t’implore, au lieu de m’écouter, tu m’as envoyé la polio, et me voila
claudiquant, sans arrêt à la recherche d’un mur pour donner un peu de repos à
mon dos déformé. Faut-il que tu aies si peu de travail à faire pour façonner
avec autant de patience les défauts qui m’affligent ? L’Homme n’est-il pas
assez cruel avec ses semblables pour que tu encourages ses penchants en mettant
sur la terre une personne aussi disgracieuse que moi ?
Mon
Dieu, dans ton acharnement, tu ne m’as laissé que la vue. Des beaux yeux bleus
qui, s’ils doivent se fermer devant
celui qui les porte, regardent avidement les beautés du monde qu’il semble ne
pas avoir méritées. De celles-ci, je n’en vois désormais qu’une. Là où mes
formes ont été taillées par un bûcheron éméché, les siennes ont été dessinées
et polies par un sculpteur inspiré ; là où mes mains ont été conçues pour
fouiner dans la fange, les siennes sont faites d’une soie fine et ses jambes
ont été pétries par les paumes les plus fermes ; là où mon visage n’est
qu’imprécision brouillonne, chaque trait du sien semble l’oeuvre d’un peintre
florentin.
Un
jour que j’avais poussé trop loin le volume des reproches, Dieu finit par me
dire : « De quoi me parles-tu, mon fils ? Si tu n’es pas
content, va voir le Diable ». Ce que j’ai fait…
Et
il s’est chargé de moi, le Diable… En un tour de main, il a rectifié le morceau
mal taillé dans lequel j’étais fait, pour ciseler un homme svelte, avec des
muscles tendus sous une peau bronzée. Mon apparence désormais, dépasse
largement celle des jeunes gaillards du village que les filles regardent en
cachette pour déclencher leurs premiers émois. Les miroirs ne sont jamais
suffisants pour refléter le brillant de l’ouvrage qu’il vient de terminer avant
de me rappeler :
« De
toi, me dit-il, j’ai fait un éphèbe,
mais comme tu le sais, seul Dieu peut créer la bonté et la beauté. Seul Lui
peut décider ce qui sera plaisant à la vue et chaud au cœur. Mon pouvoir n’est
pas de créer, mais de déformer, déplacer les disgrâces, échanger les destinées.
Regarde mon oeuvre ! Les guerres qui redémarrent juste à côté de celles
qui viennent de se terminer, c’est Moi ! Un arbre planté à quelques
kilomètres des milliers que l’on vient de couper, c’est Moi ! Un président
tolérant et généreux remplacé par un homme raciste et cupide, c’est encore Moi !
Mais,
assez discuté ! Va maintenant rejoindre l’objet de tes désirs, essaye de
l’aimer comme elle est…
Texte déposé