Ebats de rats des villes
Le rat, on le sait bien, aime être en bande, sentir autour
de lui le groupe chaud de ses congénères autour de lui, avoir les queues
lustrées de ses petits camarades devant lui pour le guider. Il rêve de sortir,
courir les grands boulevards par centaines, mais il découvre vite que sortir de
sa tanière en groupe et en plein jour n’est pas simple. Alors qu’il est clair
qu’en levant son petit nez vers le ciel, couinant avec un léger sourire en
bouche, il cherche à attirer la sympathie, mais génère rarement la réciprocité.
Alors qu’il n’y a pas moins dérangeant qu’un rat, habile à se faufiler sans
déranger, il sème, à son corps défendant, le trouble sur son passage. Pourquoi,
nous les rats, sommes-nous contraints de nous cacher toute la journée, et de ne
vivre libre que la nuit. Cette injustice est d’autant plus criante quand on
voit ceux qui sont autorisés à tenir le pavé, des chiens sales, puants,
haletants qui ne savent pas tenir leur langue dans leur bouche, qui pètent, se
reniflent le derrière à la moindre occasion, pissent sur les murs, font leur
crotte où bon leur semble. Une injustice pitoyable !
Mais bon, continuons. Imaginons un rat, policé, vivant en
société, capable de solidarité, ramenant régulièrement du placard de la cuisine
de la pitance pour ses nombreux petits grouillant dans leurs peaux roses,
exerçant une attraction, grâce à son poil luisant, sur les femelles qui, dans
notre race, ne sont pas farouches du côté de la chose.
Ayant accompli avec abnégation son rôle de père et d’amant,
il est légitime qu’il se détende, en déambulant dans les rues. Il attend la
nuit, plus plaisante mais néanmoins toujours dangereuse. L’obscurité le protège
mais il n’est pas à l’abri d’un lampadaire ou de phares de voiture qui le
feraient repérer. En longeant les murs, il est plus en sécurité, et peut
joindre l’utile à l’agréable en allant casser une croute, de temps en temps,
dans une poubelle bien remplie, pour autant qu’elle ne soit pas déjà colonisée
par un autre groupe. Il devra éviter les bords de trottoirs car ils peuvent
être traitres et le faire tomber dans les égouts, ce qui n’est jamais agréable,
quand il a pris le temps de se laver soigneusement avant de sortir. Il devra alors aller se nettoyer dans l’herbe
fraiche du parc, où sans crainte, pourra prendre le temps de déposer une petite
crotte en finissant un casse-croûte abandonné par des enfants. De ses petites pattes et de son ventre lourd,
il glissera vers la sortie du parc, pour aller tranquillement vers la rivière,
car toutes les villes ont une rivière faite pour les rats.
C’est par elle que la plupart de nos ancêtres sont arrivés,
sur des péniches ou sur des bateaux, amenant avec eux toutes sortes de gaîtés
pour les humains. L’opération la plus réussie fut la peste, que nos arrières
grand parents ramenèrent il y a fort longtemps du centre de l’Europe. Les
humains mourraient en grande quantité et nous laissaient de grands stocks de
nourriture. Plus ils mourraient, et plus on s’engraissait, plus on se
reproduisait et plus on les contaminait. Une vie d’enfer. Mais hélas ces temps
n’ont plus court, les hommes ont inventé des produits qui résistent à nos
petites stratégies. Je disais donc, notre rat serein vers la rivière, rasant le
sol, avec une satisfaction bien méritée. Il traverse le large goudron en
courant de toutes ses forces, et le bonheur est pour lui. La rivière, la nuit,
est le paradis de nous autres, les rats. On s’y baigne, on fait des rencontres
intéressantes, on regarde la lune s’y refléter. On peut y nager, le museau
juste au-dessus de l’eau sans risquer de se faire remarquer. Souvent on se
croit seul dans les flots sombres, mais en regardant autour de toi, on aperçoit
des dizaines, des centaines de petits nez au-dessus de l’eau, qui se
divertissent en finissant la digestion d’un bon repas pris à la hâte dans une poubelle
publique. L’eau froide facilite le transit, c’est bien connu. Si on se laisse
dériver assez longtemps, on arrive à l’endroit que j’aime le plus, les anciens
entrepôts du vieux marché.
Ici les grands espaces, les courses folles entre les vieux
piliers en acier, les fous rires dans les flaques d’urine laissées par nos
complices les mendiants, les reflets dans des canettes de bière abandonnées.
Attention toutefois à ne pas croiser un rat solitaire qui garde farouchement
son domaine et qu’on reconnaitra aisément à son odeur de vieux. Se trainant,
pleins d’escarres, on le croit impuissant, et on ne s’en méfie pas.
Erreur ! Arrivé à deux pas de lui, le vieux rat attaque sa proie et ses
dernières dents viennent mordre la chair là où elle est la plus sensible. Passé
cette frayeur, le rat averti peut profiter de la nuit, et attendre sereinement
que l’aube dévoile ses traces, et mette fin, jusqu’au soir suivant à ses ébats
urbains.