Histoire de gamins et de mer...
A mon jumeau
de la mer.
L’histoire que je vais vous raconter ici est de celles qu’aucun écrivain n’écrira jamais, une histoire trop simple, celle d’une vie scellée par un moment d’inconscience. Je n’ai pas le talent de Pierre Loti, lui qui savait si bien raconter l’existence des gens de mer, mais celle-ci est la mienne, et je vous la confie.
Je suis né
dans le début des années 60, et c’est un miracle si je peux mettre aujourd’hui
une date sur ma naissance, car ma mère, dans un état second, avait oublié de me
déclarer. Pas à cause des douleurs de l’accouchement, mais parce qu’à peine
délivrée des souffrances que lui avait causées mon arrivée, elle s’était remise
à boire. Les quelques mois pendant lesquelles on lui avait interdit la boisson
lui ayant été insupportables, une fois le travail accompli, elle se vengea sur
le premier goulot à sa portée. De mon enfance, je ne retiens que l’odeur de ma
mère imprégnée du vin rouge entouré d’étoiles. Elle allait chercher de l’autre
côté de la rue, chez Madame Henri, le bar-épicerie qui accueillait chaque soir
la résignation sourde des ouvriers de l’usine d’à côté, qu’on avait
transférée de région parisienne en Bretagne en espérant que le breton serait
plus travailleur que le parisien, tout en oubliant qu’il est surtout plus gros
buveur. Ma mère, elle, ne travaillait plus depuis longtemps. Elle avait essayé tous
les métiers que la pitié publique lui accordait, mais à chaque fois, cela se
terminait par un renvoi et une accélération de son régime de boisson. Son
dernier travail, à l’école maternelle, était pourtant simple : elle devait
s’assurer que les petits bouts de chou feraient leur sieste calmement, allongés
tête-bêche sur des lits en toile kaki venus des surplus de l’armée américaine.
Mais Maman faisait peur aux enfants qui, la voyant se pencher sur eux,
réclamaient leur mère, et refusaient le sommeil qu’elle essayait de leur
imposer en criant. La patience de l’institutrice arriva à son terme quand les
baffes remplacèrent les cris. Nous vivions dans une baraque en bois, construite
à la hâte pour reloger ou loger les démunis de l’après-guerre. A la fin des
années 60, il ne restait plus aucune de ces maisons, remplacées par des petits
pavillons ou des HLM, mais la nôtre résistait au temps et à tous les programmes
d’habitat. Ma mère refusait toutes les propositions de relogement de peur,
disait-elle, de se retrouver empoisonnée par les produits chimiques des
nouvelles constructions, ce qui faisait sourire les services sociaux quand ils
voyaient ce qu’elle avalait du matin au soir. De fait, sa vraie raison était
qu’il lui serait difficile de trouver une source d’approvisionnement aussi
proche que Mme Henri, chez qui partait la quasi-intégralité des allocations
familiales qui auraient dû nous faire vivre.
Je n’ai pas
connu mon père, et vu ce qu’en disait ma mère, cela valait mieux. Elle l’accusait
de l’avoir poussée à la boisson. Mon père, de ce que je pouvais en juger sur
les albums photos que je feuilletais quand ma mère n’était plus en état de me
le reprocher, était un bel homme, un peu raide dans son uniforme et derrière son
beau fusil. Papa, que je m’autorise à appeler ainsi depuis que ma mère est
morte, ne m’avait pas laissé sa grande stature, et c’est bien là le seul
reproche que je peux objectivement lui faire. J’étais petit, chétif, peu équipé
physiquement pour affronter la vie et l’assistante sociale rappelait vainement
à ma mère que c’était probablement à cause du manque de nourriture. Elle lui
répétait :
« C’est
simple, quand vous allez chez Madame Henri, pour toute bouteille de vin que
vous achetez, vous en prenez une de lait pour le petit » Maman ne devait
pas savoir bien compter car les bouteilles de vin se bousculaient dans son filet
de courses, sans qu’aucune bouteille de lait ne vienne les troubler. Plus tard,
une famille du village acheta une vache, et m’invita, avant d’aller à l’école,
à prendre un verre de lait juste trait qui inondait mon estomac vide d’une
chaleur douce et me permettait de patienter jusqu’au repas de midi qu’offrait
la cantine. Revenons à Papa. Il avait été soldat en Indochine, mais une fois
libéré des camps d’internement vietminh, il était resté prisonnier dans sa
tête. Il passait des heures sans parler dans la journée, et la nuit, il
délirait en appelant Huguette, Simone, Octavie. Ma mère refusa de croire qu’il
s’agissait des positions militaires de la bataille de Dien Bien Phu, et après
les cris de reproche, elle s’était mise à boire. Juste avant ma naissance, Papa
était parti, au Vietnam peut-être, en tout cas plus aucune trace paternelle.
Disparu pour toujours dans les flots humains…
Quand on est
pauvre et malingre, il faut être malin pour émerger à la surface. Dans mon
corps rachitique, je faisais pitié aux bonnes familles qui commençaient à
goûter les fruits de la croissance, achetant frigo, télé, et toutes sortes de
choses vendues pour la fête des mères. Toutes ces belles merveilles n’avaient
pas la robustesse des outils massifs d’antan et finissaient par tomber en
panne, pour une broutille, une prise mal branchée, un tuyau bouché, etc... Alors
pour éviter de me faire l’aumône, on m’appelait pour des bricoles. « Et
gamin, j’ai un souci avec ma machine à laver, tu ne veux pas passer voir
? ». J’y gagnais un petit déjeuner et quelques centimes. Ma maison
préférée était celle du vieux casseur de voitures. Il avait fait fortune en
collectant toutes les épaves, les accidents étant très fréquents en ce
temps-là, et revendait chaque pièce détachée, une par une, à bon prix. Le vieux
était analphabète, un peu teigneux mais il semblait me comprendre. Il faisait
appel à moi pour un oui ou pour un non et me laissait, de temps en temps, une
belle pièce en argent de 5 francs avec laquelle je faisais fonctionner la
maison. Je pense qu’il devait
savoir que derrière un va-nu-pieds peut se cacher un futur millionnaire.
L’histoire en a fabriqué par centaines, n’est-ce pas ? Aujourd’hui qu’il
faut un diplôme même pour se laver les dents, cela n’arrive plus, mais à
l’époque, les sans-grades pouvaient rêver d’une ascension fabuleuse, de vivre
dans une maison en pierre de taille, de passer les soirées devant une belle
cheminée en jouant aux cartes sans se soucier du lendemain.
J’avais peu
d’amis, les parents voyant d’un mauvais œil les amitiés de leurs rejetons avec
le fils d’une alcoolique, et à l’école, une fois libéré par l’instituteur, sa
blouse grise, son crayon à papier derrière l’oreille et sa gauloise bleue dans
le coin de la bouche, je reprenais seul le chemin de la maison. Chargé de
famille en culottes courtes, je courrais acheter à manger et je rentrais
retrouver ma mère. Après avoir rempli le poêle familial avec les boules de
charbon sales que nous donnait la municipalité et qui suffisaient à peine à
chauffer une maison pleine de courants d’air, j’allais sur les bords de route
chercher de l’herbe pour nos lapins. J’aimais les caresser, j’usais leur dos à
force de les frotter, je les prenais dans mes bras et les laissais se blottir
sous mon pull trop large. J’ai appris plus tard que cela s’appelle la
tendresse, mais j’ai toujours eu du mal avec ce mot-là.
En 1970, est
venue s’installer une nouvelle famille, juste de l’autre côté de la rue, avec
des jumeaux. Des faux jumeaux, bon, mais des jumeaux tout de même. L’un était
blond, l’autre brun. Le premier était espiègle, malin comme un singe. Le
deuxième était plus terne, mais bien plus fort, solide. Jacky et Loïc, le feu
et la pierre. Nous sommes vite devenus inséparables et leur mère, réticente au
début, voyant ma bonne volonté et ayant pitié de mon climat familial, se décida
à m’offrir un peu de soleil en me laissant entrer. Chez cette femme, l’amour
était débordant. De ses yeux, de ses joues, de ses bras, émanait une source
inépuisable de bonne humeur, de douceur, de calme bienveillant. Dans leur
maison, on ne risquait pas de se blesser sur une poutre trop basse, on ne
prenait pas froid en rasant les murs, la maison était chaude grâce aux
radiateurs. Ils étaient pour moi la plus grande merveille du monde, j’y restais
collé jusqu’à me creuser les fesses, gardant l’empreinte le plus longtemps
possible sur mon corps frêle. Le soir, rentré chez moi, j’admirais avec un
vieux miroir la marque de la chaleur sur mon postérieur. Jacky et Loïc avaient
une sœur, Chantal, la deuxième merveille sur terre après les radiateurs.
Chantal s’autorisait un peu de parfum qui embaumait la maison, arôme qui
s’envolait dès que leur père, pêcheur, rentrait. Il se levait très tôt pour
rejoindre le port dans une vieille Panhard, dont le bruit singulier arrosait
tout le quartier dès 4 heures du matin. Après deux ou trois jours, il revenait,
ramenant avec lui des sacs pleins. Après avoir déposé le tout sur le seuil en
béton de la maison, il attendait religieusement que toute la famille se
rassemble, et sortait une à une les prises. Le manège durait environ une demi-
heure, dans la bonne humeur et les odeurs de marée. J’en avais une petite part, et c’est ainsi
que je mangeai les premières coquilles Saint-Jacques de ma vie. Le temps aurait
dû s’arrêter là, se figer dans le parfum de Chantal et dans le goût subtil
des coquillages. Le temps devrait être comme un vélo, on devrait pouvoir
l’arrêter quand le paysage est beau. Mais, hélas, la vie est une pente,
toujours plus rapide, qui ne laisse aucun répit aux rêveurs ou aux malchanceux…
Ce fut le
temps de la découverte de la mer. Pourtant à quelques kilomètres de la maison,
je n’en avais jamais vu les couleurs. D’elle, je ne connaissais que les quêtes
des dimanches pour les veuves et les orphelins des bateaux disparus en
mer : « Ce dimanche », disait le curé, « nous prions pour
les familles des marins disparus du « Trégor », la quête leur sera
destinée ». Ainsi, je fus capable de nommer tous les ports d’où partaient
des marins qui ne revenaient pas, le Guilvinec, Concarneau, Saint-Gilles-Croix-de-Vie….
A la fin de la messe, le curé me laissait lire « Les Nouvelles du
Large » où se racontaient les derniers naufrages. A l’école,
l’instituteur, que les idées ne poussaient guère à toute concertation avec
Monsieur le Curé, nous rappelait aussi le sort malheureux des enfants de marins
disparus dans une tempête, quelque part entre la Bretagne et l’Angleterre.
Grâce à l’alliance involontaire du curé et de l’instituteur, la mer était
devenue pour moi un objet de frayeur. Le père de Loïc et de Jacky réussit toutefois
à m’y amener pour la première fois au printemps 1975. La banquette arrière de
la Panhard était belle. Chaque fois que la voiture sortait, on mettait une
couverture propre sur les sièges usés pour donner l’impression de rouler dans
une voiture neuve.
La vue de la
mer causa en moi une émotion incroyable, à l’exact opposé de mes craintes.
Qu’on puisse la voir si loin me troubla. Là, devant moi, la mer s’étalait à
perte de vue et se mariait avec le ciel. Main dans la main, ils partaient vers
l’infini. Le père nous montra ensuite son bateau, nous fit monter à bord et
démarra même le moteur. Les jumeaux semblaient blasés, assis à jouer aux
osselets, tandis que je harcelais leur père de questions sur les accessoires et
équipements du bord. Ma vie, vide de sensations, vibrait enfin, je n’avais
désormais qu’à me laisser envahir par les ondes. De retour, je fis à ma mère un
tel récit qu’elle prit peur et m’interdit formellement d’y retourner. La
psychologie limitée de ma mère ne lui permettait certainement pas de comprendre
que son interdit avait valeur d’incitation et je devins un habitué des virées
en bord de mer. Quand je le pouvais, à bord du bus poussif qui quittait le
village tôt le matin, j’accompagnais les travailleurs du port, rêvant un jour
de trouver ma place sur un bateau. Glanant par-ci par-là quelques sous pour une
besogne dédaignée, je finissais par amasser une belle petite somme que je
destinais à un investissement de taille, mon premier bateau, un petit canot
pneumatique de couleur orange, que je cachais dans un vieux bateau en cale
sèche. Jacky et Loïc, en le découvrant,
furent verts de jalousie, me permettant de savourer, pour la première fois de
ma vie, le plaisir du possédant. Il ne leur fallut pas longtemps pour
convaincre leurs parents d’avoir le même. L’été 1975 commença dans les
baignades et le bronzage. Caché de ma mère, je me glissais dehors furtivement
et rejoignais les jumeaux pour faire les allers-retours vers la plage. Le
chauffeur du bus, devenu complice, avait fini par m’appeler « l’évadé de
la mère ». Sur le rivage, parmi les enfants strictement surveillés par
leurs parents, nous glissions libres avec nos petits bateaux, frôlant de très
près les nageuses, nous rapprochant des bateaux à voile, toujours désireux
d’aller goûter un peu plus loin les saveurs que la mer avait à offrir. Aucun
d’entre nous ne savait nager mais les bouées jaunes qui définissaient la limite
de notre domaine finirent par nous lasser, et nous fîmes des escapades de plus
en plus nombreuses dans les zones interdites. Le large nous appelait chaque
jour un peu plus, et, de plus en plus confiants, nous calculions les distances
de plus en plus longues qui nous séparaient des juilletistes sous parasol.
Est-ce le
vent ou le courant qui nous poussèrent ce jour-là si loin du rivage ? Les
dernières couleurs de la plage disparaissaient progressivement au départ des
touristes, et nous n’avions toujours pas réussi à rejoindre la côte. Dans nos petites tenues, le froid avait
commencé à nous taquiner et Jacky avait été le premier à se plaindre. Alors que
je voulais absolument que nous restions ensemble, il tenait à essayer seul de
rejoindre le bord. J’essayais de le retenir, le suppliant d’attendre avec nous,
en vain. Je forçais son frère, plus docile, à rester dans mon bateau. Les deux
frêles esquifs s’éloignèrent l'un de l'autre, chacun cherchant à sa manière à
rejoindre la côte, mais le courant nous poussait inexorablement vers le large. Sur
la terre, la maman des jumeaux commença à s’inquiéter à l’arrivée du bus du
soir. Elle fit le tour des maisons du quartier pour chercher ses rejetons. Chez
moi, ma mère étant déjà incapable d’avoir un propos cohérent, elle passa son
chemin, de plus en plus paniquée. Le père en mer, elle se retrouvait seule à
porter son fardeau. Elle ameuta tout le village qui sortit dans la rue. Chacun
y allait de son propos, commentant pour certains l’imprudence d’une mère
laissant ses enfants aller ainsi à la plage seuls, pour d’autres, l’inévitable
tribut à payer quand on provoque la mer. Chez l’instituteur, elle trouva un
téléphone pour appeler la gendarmerie qui lui conseilla d’attendre chez elle.
Au port, l’alerte
fut donnée et la recherche des jumeaux commença vers huit heures du soir. Tous
les équipages disponibles furent mis à contribution. Un hélicoptère fouilla la
mer à la recherche d’un petit bateau gonflable dont on lui avait donné le
signalement. Nous l’avions entendu arriver mais nous n’étions, à ce moment-là,
plus capables d’un geste tant le froid nous avait immobilisés. Les couleurs
vives de notre coque souple permirent toutefois aux sauveteurs de nous repérer
et de nous hisser. Nous fûmes incapables de parler pendant plusieurs heures, en
hypothermie et en état de choc. Suite au sauvetage, la gendarmerie appela
l’instituteur qui retransmit la bonne nouvelle.
Tout le village fut soulagé, la pression retomba. On se mit à attendre
le retour des enfants. C’est en me voyant descendre de l’estafette de police
que la mère de Loïc comprit la méprise. J’entends encore son cri de détresse
transpercer la nuit qui venait de s’abattre sur le village. La pauvre Chantal
serrait son frère hébété en pleurant. La consternation et la douleur se
répandirent parmi les personnes présentes comme une déferlante. Dans leur
certitude d’avoir trouvé les deux enfants manquants, les garde-côtes avaient
suspendu les recherches. Elles furent immédiatement relancées mais Jacky ne
fut, hélas, jamais retrouvé…
De victime,
je devins coupable. Coupable d’avoir entraîné, moi fils d’ivrogne, deux enfants
dans le malheur. On fit ouvertement à mon passage des remarques méchantes,
regrettant que je ne fusse pas à la place de Jacky. Ma mère ne fit pas un geste
pour me protéger, s’enfonça dans sa bouteille et s’y noya définitivement.
L’instituteur fut le seul à prendre ma défense, il obtint pour moi une place
dans une famille d’accueil. Décidé à ne pas laisser Jacky à la solitude de
l’océan, je décidai d’intégrer le lycée maritime puis l’école de la marine
marchande qui firent de moi un officier estimé. Depuis, j’ai fait plusieurs
fois le tour de la terre, vu la majorité des ports du globe. Mais sur le pont,
dans le poste de pilotage, sur toutes les mers du monde, mes yeux n’ont cessé
de fouiller l’océan pour rechercher tous les Jacky de la terre, espérant sauver
des vies pour remplacer celle que j’avais laissée se perdre. Je ne sais pas
s’il faut associer une cause juste à une disparition injuste, mais c’est pour
Jacky, mon jumeau de la mer, que je commande aujourd’hui un navire de secours
aux migrants en mer Méditerranée.
A la mémoire
de Jacky J., disparu en mer le 15 Juillet 1975
Texte déposé en 2021