Histoire de petit cochon
Anormal
Enfants, nous étions amenés à aider les truies à mettre
bas, et ceci était une grande affaire pour nous. La mise-bas d’une truie, ce
sont d’abord de longues heures d’attente pendant laquelle la mère, grosse
jusqu’au sol, se débat dans ses douleurs, mord tout ce qu’elle trouve autour
d’elle, se tord dans sa cage de maternité, faite de tubes d’acier très
résistants. Épuisée, elle finit par se coucher et s’étale de tout son long,
puis commence à pondre ses petits, un par un, une dizaine, parfois une
quinzaine. Chose étrange de voir émerger du corps d’une bête de deux cents
kilos des êtres aussi petits, un kilo à peine, qui, juste sortis vers la vie,
se libèrent de la poche qui les a nourris et protégés pendant trois mois, trois
semaines et trois jours, le temps d’une gestation porcine bien ordonnée. L’un
après l’autre, espacés parfois de longues minutes, les petits quittent l’utérus
de leur mère, se débattent, et viennent instinctivement se coller aux mamelles,
cherchant de leur nez rose et frais les tétines tendues, sagement alignées en
deux rangées. Les premiers sont les mieux lotis. Dès leur naissance, ils se
dirigent vers le haut de la poitrine et choisissent les tétons les plus
productifs, alors que les derniers se battront avec celles du bas, entre les
pattes arrière de leur mère, nettement plus pingres. Le porcelet est
incroyablement vif. A peine né, il commence à se mouvoir. De ses quatre pattes
incertaines, tremblant de tout son corps, il se déplie et avance ses petits
onglets encore mous dans la paille chaude, ou s’il a moins de chance, sur le
béton froid d’un élevage industriel. Au
prix de plusieurs chutes, il finit par gagner de l’assurance et une fois arrivé
à la mamelle, il acquiert très vite la force et l’assurance qui lui permettront
de renvoyer les suivants à leur statut de cadet, réduits parfois à n’avoir
aucun accès au lait maternel si le nombre de petits excède le nombre de tétons
disponibles.
C’était pour combattre cette injustice du monde animal,
que nous attendions l’œil rivé sur la vulve de la truie que les derniers petits
cochons de la portée sortent au monde, et que nous les aidions, une fois
nettoyés de leur enveloppe, à accéder aux meilleures tétines, chassant
manu-militari les premiers, déjà repus. L’œuvre caritative produisait vite des
effets, et donnait aux petits malchanceux la possibilité de démarrer dans la
vie avec un peu de force. Une fois assurés que l’ordre du monde animal avait
été bouleversé pour le meilleur, nous rejoignions notre lit, souvent vers
quatre ou cinq heures du matin, car les truies ont la fâcheuse habitude de
mettre bas la nuit. Pour être honnête, je dois vous avouer que certains
porcelets ne bénéficiaient pas de ce traitement de faveur, car la nature en a
programmé certains pour une mort rapide ; les anormaux, les ratés de la
procréation, ceux que la génétique, ou la consanguinité animale a affecté d’un
organe mal formé ou d’un membre superfétatoire, les privant de la normalité
salvatrice qui amène un porcelet bien né à l’abattoir après cinq ou six mois de
croissance. Il est aisé de repérer un porcelet mal formé à la naissance. Comme
s’il se rendait compte lui-même de sa situation ridicule, il renonce à se
rendre à la mamelle, et s’écarte du ventre chaud de sa mère pour aller
rejoindre un coin froid de la cage, y finir une vie à peine commencée. La
consigne de l’élevage étant stricte, il était interdit d’exercer la moindre
pitié sur le pauvre animal, sauf d’abréger sa souffrance en le projetant, la
tête la première, contre un mur. Quand on est un enfant, à moins d’être programmé pour finir nazi, on a du mal à
s’imaginer mettre fin à la vie d’un être aussi faible, démuni, alors, par
pitié, on le laisse s’éteindre dans le peu de dignité que permet un élevage de
porcs. Pauvre petit, le naturel est souvent cruel, lui qui t’a affublé d’une
troisième patte arrière, une oreille sur le cou, une double rangée de dents,
etc... L’ordre formel de ne rien faire
pour sauver ces petits bouts de chair roses difformes, je ne l’ai transgressé
qu’une fois, et malgré les années, je m’en souviens très bien. Le porcelet
juste né laissait voir, au-dessus de son nez, des yeux définitivement clos et, sur
son dos, une deuxième queue. Elle était raide, très fine, se terminait par une petite
touffe de poils blancs. Petit chose divaguant dans tous les sens, l’animal fut
agressé par les autres et je dus le guider vers le mouroir improvisé dans un
des angles morts de la cage. Mais la petite bête refusa de se laisser crever,
et revint à la charge plusieurs fois, se dirigeant par instinct vers le ventre
de sa mère, finissant par se frayer un chemin vers une tétine libérée par un de
ses frères déjà rassasié. Observatrice onusienne de la scène, je me réjouissais
de voir le petit infortuné se remplir de vie, tout en guettant la défaillance
qui l’amènerait au sort définitif des ratés de la création. Mais il n’en fut
rien. De ses dents pointues, il sut défendre ses quelques centimètres carrés de
chair autour du téton, et survécut jusqu’au lendemain. A mon réveil, le voyant en vie, je le pris en
pitié. Mes cris et pleurs de protestation firent tant et si bien qu’on épargna
le mur à la bestiole aveugle et sur-queutée, anomalie criante au milieu d’une
portée déjà remuante. Le destin d’un cochon étant d’aboutir en rayon de
supermarché, c’est là que toute la portée finit après quelques mois d’une
croissance phénoménale. A l’exception notable toutefois du petit raté, qui,
défaut suprême pour un porc charcutier, refusa obstinément de grossir, et passa
sa vie vadrouillant dans la ferme en suivant, de son nez fouineur, une petite
fille qui s’amusait à orner sa queue
anormale d’un petit pompon.
Texte de 2021