Sur la puissance discrète d'une femme de politicien...

Discrète Clémentine

Les plus brillants de nos dirigeants masculins ne sont souvent pas les plus intelligents, les plus solides, les plus imperméables au stress ou à la violence, mais ceux qui savent compter sur la présence d’une femme capable de comprendre l’émotion ou la dureté de leurs sentiments, le trouble de leur expression ou de leur défaillance.  L’inverse est aussi vrai, les hommes qui n’ont pas su donner à une femme un accès direct à leurs pensées et idées ont sombré dans la paranoïa et la violence. Ces cas sont assez faciles à identifier, Hitler, qui ne voulait accorder aux femmes d’un rôle subalterne, et qui ne donna d’importance à Eva Braun qu’au moment de se suicider ; Staline qui ne fit entrer aucune femme dans son sérail, et sombra dans l’exercice le plus dément du pouvoir. Il est des exemples récents d’hommes politiques qui ont enclenché une guerre pour ne pas avoir su s’entourer de la présence discrète d’une bonne conseillère. Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge de la discrétion pour elle-même, ni de vanter le modèle ménager que l’on donne trop facilement aux femmes posant une bière fraiche sur la table du salon, ou attendant docilement dans le lit l’exercice excitant du devoir conjugal. Il ne s’agit pas de ravaler la femme à l’obligation d’être discrète pour exister et de la confiner dans un monde d’arrière-cour d’où elle ne sortirait qu’invitée à souffler un avis à son décideur de mari. Mais, force est de constater que les hommes se mettent plus facilement en avant, doutant moins de leur compétence, de leurs forces, parfois jusqu’à l’absurde, que leurs semblables féminines. S’il est un exemple d’homme, qui doit essentiellement à sa femme d’avoir pu entrer par la grande porte dans l’histoire, c’est Winston Churchill. Connu pour être peu aimable avec les femmes, il fut même un grand producteur de plaisanteries peu flatteuses à l’égard de la gent féminine, Churchill dut sa carrière à son courage certes, mais aussi à la clairvoyante présence de sa femme. Sans elle, il aurait certainement été ce que les images donnent à voir de lui, une sorte d’ours, s’exprimant par courts grognements. On sait que Churchill et sa femme Clémentine ont échangé près de 2000 lettres durant leur vie commune, commencée peu de temps avant la première guerre mondiale. Grâce à ces lettres, on sait que Clémentine, par petites touches, permit à Churchill de façonner son personnage, de calmer ses colères, d’apprendre à mieux connaitre les gens avant de les juger. C’est en grande partie grâce à elle qu’il surmonta ses échecs militaires - on lui doit notamment le drame de l’expédition des Dardanelles qui envoya à la mort plusieurs dizaines de milliers de soldats britanniques dans le détroit du Bosphore. Quand, après cette cuisante défaite, il décida d’aller ‘se faire tuer dans les tranchées sur le front français’, c’est elle qui patiemment lui remonta le moral, lettre après lettre, pour le convaincre de revenir en Angleterre servir sa patrie. Avant la deuxième guerre mondiale, lors de la conférence de Munich qui laissa les mains libres à Hitler pour attaquer les sudètes puis l’Europe, c’est elle qui écrivit à son mari cette fameuse phrase au sujet de Chamberlain, il a voulu éviter la guerre au prix du déshonneur, il aura les deux. Cette formule fit merveille dans la bouche de son mari, et lui donna accès au poste de premier ministre qu’il convoitait depuis si longtemps. Elle n’eut pas besoin de convaincre son mari de résister aux allemands et de mettre tout en œuvre pour préserver le territoire britannique de l’invasion nazie, mais elle apaisa beaucoup le caractère de son mari, notamment vis-à-vis de De Gaulle qui ne manquait jamais une occasion de mettre en furie le premier ministre britannique. Dans ses lettres, elle expliquait à son homme qu’un dirigeant comme De Gaulle souffrait énormément du manque d’une présence féminine à ses côtés, fusse t’elle aussi discrète que Tante Yvonne comme l’appelèrent les Français. Vainqueur de la guerre, Churchill perdit les élections juste après la victoire, vit l’empire britannique se disloquer, l’Inde prendre son envol au bras d’un fakir a demi nu, comme il moquait Gandhi. La vie politique de Churchill se serait sans doute arrêtée là, si sa femme, n’avait patiemment reconstruit le moral du déjà vieil homme pour lui permettre de remonter sur le trône de Downing Street. Clémentine Churchill survécut plus de 20 ans à son mari. Elle resta discrète, jusqu’à refuser les aides qu’on lui proposait, sombrant peu à peu dans les difficultés financières. Elle ne survécut dignement qu’en vendant les toiles, pourtant peu brillantes, de son mari. Sa vie se termina quand entra, dans la vie des Anglais, une femme de son exact contraire, Margaret Thatcher.

 Texte déposé en 2022


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