L’empreinte du premier amour.
Stéphanie vit seule depuis le départ de son mari, parti rejoindre la cohorte des hommes qui, voyant décliner leurs facultés physiques, vont les faire revivre auprès d’un corps plus jeune, plus souple et plus demandeur de nature brute. Stéphanie, comme celles à qui cela arrive, cherche dans la mémoire de sa vie avec Gildas quand le tournant s’est produit, si elle a failli à sa mission dans un couple que chacun s’accordait à considérer comme très uni. Ses trois grands enfants viennent la réconforter quand le froid de la solitude la fait frissonner et que le vide du lit à côté d’elle lui parait un abîme. Les premiers mois après le départ de Gildas, elle se souvient d’une liberté retrouvée, d’un calme relaxant après des mois d’inquiétude, où elle palpait la rupture à venir tout en se persuadant qu’il ne s’agissait que de mauvaises pensées. Avec des bonnes copines, comme on s’appelle quand on partage le même sort, elle a repris plaisir au verre de trop au café, à la vaisselle qui peut attendre le lendemain, au bac à linge sans caleçons sales. Gildas quant à lui, est beau joueur, payant sans rechigner les études des enfants, sans exiger qu’ils subissent le caractère possessif de sa nouvelle compagne, une quadra à l’adolescence attardée, qui se croit obligée de le barbouiller de rouge à lèvres pour marquer son territoire. La conquête accepte de s’absenter quand Aurélien, Sébastien ou Léa viennent passer la nuit dans son nouvel appartement. De son côté, passé le temps du désordre assumé, les mécanismes de l’habitude reprenant le dessus, Stéphanie se met à ranger chez elle de fond en comble, regardant avec des yeux méchants chaque grain de poussière, corrigeant systématiquement la rectitude d’un tableau au mur, reprenant plusieurs fois par mois le nettoyage des vitres. Au boulot, on ne l’a pas longtemps plainte, étant entendu que son sort concerne la bonne moyenne des quinquas et que la vie peut resservir les plats de l’amour pour peu qu’on sache s’y prendre. Certaines lui font remarquer qu’elle a attendu un peu trop longtemps pour plaquer son mâle, qu’il vaut mieux tenter cette opération vers la quarantaine, quand les fesses et les neurones sont un peu plus fermes. Il est toujours étonnant de voir comment celles qui doivent vous remonter le moral vous enfoncent, probablement pour conjurer un sort qui les guette. Le travail étant un lieu d’exploration privée autant que professionnelle, Stéphanie ne tarde pas à être bien au courant des techniques modernes de chasse à l’homme. En jetant un coup d’œil par-dessus l’épaule d’une collègue toujours penchée sur son smartphone, elle sent son ventre s’emballer devant les attributs provocants de jeunes garçons à la recherche de Mamans à satisfaire. Elle se met à faire des cauchemars horribles, imaginant ses fils recherchant une Cougar et tombant sur elle lors d’un rendez-vous. Elle évite alors soigneusement la collègue très connectée et se réfugie dans sa condition de femme en attente d’une occasion exceptionnelle, sinon rien. Mais le rien se prolonge. Elle se décide à explorer le passé, le temps des filles et des garçons, où son joli petit minois faisait effet. Les premiers amours laissent en nous une empreinte de doux parfums, de temps vaporeux débarrassés de toute matérialité. J’accuserais ici de menteurs ceux et celles qui, engoncés dans une vie de couple ordinaire, ne pensent pas avec nostalgie à leurs amours de jeunesse, à ces moments que rien n’a usé, qui gardent les reliefs d’une côte bretonne parcourue main dans la main, le son d’une vieille cassette partagée dans une bagnole pourrie, ou d’une bière pour deux aspirée à la paille, un jour de dèche.Assise dans un fauteuil, sur la terrasse de l’appartement qui a remplacé la belle maison en pierre de taille retapée avec son ex, elle balaye le spectre de ses premiers amours, les revoyant à la terrasse d’un café devant la mer, ou à vélo sur un chemin de l’Ile de Bréhat au printemps. Elle se revit tremblante, la première fois avec Fabrice, se déshabillant dans une petite chaumière de Cancale. Fabrice n’était pas facile à maîtriser, et Stéphanie n’avait réussi à le garder qu’une année. Il était parti à Paris pour devenir avocat, et Stéphanie était restée à Rennes à l’université, sur les voies de la recherche où elle avait trouvé Gildas et oublié Fabrice.Le retrouver n’est pas difficile. Les réseaux sociaux vous polluent le présent mais vous rapprochent du passé. Parmi des photos de terminale, postées par des intellos de classe qui savent vous ressortir tous les surnoms des profs, elle identifie Fabrice, l’air détaché, à droite de l’écran, le bras autour d’un camarade de classe. Stéphanie a longtemps redouté ce moment où l’écran vous dévoile la photo d’un homme probablement passé par toutes les cases de la décrépitude masculine, calvitie, gros ventre, Olympique de Marseille… Celui qu’elle fantasme a gardé un ventre à peu près plat, est raisonnablement sportif, sait offrir autant de fleurs qu’avaler de matches de foot, peut parler politique sans taper sur son voisin de table. Il a perdu sa femme depuis un temps de chagrin raisonnable, ce qui est assez court chez la plupart des hommes.On ne contacte pas un homme après vingt-cinq ans de silence sans une certaine appréhension. Prendre son téléphone, reconnaître sa voix, et espérer être reconnue en retour, serait la meilleure des options, mais cela suppose un peu d’assurance, qu’on a malheureusement perdue quand on n’a plus les arguments et les habitudes de la séduction. Feindre fortuitement une rencontre à Paris, à cinq cents kilomètres de chez soi, c’est bon pour les films de Klapish. Ecrire une lettre avec le ton détaché de celle qui s’enquiert enfin de la vie d’un disparu des radars de la post-enfance, présente le moins de risques. Elle opte pour cette solution. Le courrier de retour ne se fait pas attendre. Fabrice n’a rien oublié, le ton de la lettre est amical, taquin, avec des plaisanteries d’époque, qui font sourire Stéphanie.La rencontre est fixée à l’été suivant, à Saint-Malo, sur les remparts, devant la mer, afin d’avoir quelque chose à admirer au cas où le tableau des retrouvailles ne serait pas assez beau. Stéphanie affiche une robe légère couleur d’azur, et repère Fabrice à son chapeau qui semble avoir vieilli avec lui. On s’embrasse. Fabrice la félicite sur son allure sportive. Quelques commentaires sur les amis communs, qui se finissent en terrasse, accueillis par les prix honteux des cafetiers malouins en Août. Fabrice parle beaucoup et Stéphanie écoute patiemment, il n’a pas tellement changé, cela la rassure. Ne voulant pas montrer son jeu, Stéphanie invente une vie parfaitement équilibrée, trois enfants pas trop mal partis dans la vie et un mari attentionné. Fabrice est plus franc. Il décrit une vie sans enfants, une relation qui se termine dans la douleur... Stéphanie se hasarde à plus de détails sur le pourquoi du comment de cette rupture qui lui donne de l’espoir. Elle se lance :- Au fait, quand est-elle partie ?- Elle ? Non, Lui ! Tu sais, Stéphanie, après notre séparation, j’ai admis ma vraie nature...