Librement inspiré des souvenirs d’enfance Harry Belafonte...
Naître
Rien.
N’être
rien, ne pas exister, renoncer à ses facultés, se fermer chaque opportunité,
une par une, disparaître progressivement dans l’indifférence. Dans mon pays,
l’homme noir doit vivre avec l’idée que sa vie ne doit présenter aucun relief.
S’il est intelligent, il devra faire attention à ne jamais faire d’ombre à un
camarade moins brillant, mais de la bonne couleur de peau. S’il est beau, il
n’aura de cesse de s’enlaidir pour ne pas attirer le regard des jeunes filles
qui seraient tentées de franchir les barrières raciales. S’il est bon sportif,
il devra chercher les disciplines où ses camarades de peau excellent pour ne
pas sentir la réprobation du public. S’il sort dans la rue le soir, il devra se
fondre dans la nuit et éviter toute lampe qui pourrait mettre en lumière les
valeurs que lui a données la nature. Si certains d’entre nous ont fait de leur
condition une fierté, un objet de combat, j’avais choisi, depuis mon plus jeune
âge, d’être le plus invisible possible. Aucune aspérité, aucune singularité ne
devait sortir de moi, me répétait ma gentille mère. Son mot d’ordre :
« Mieux vaut générer l’indifférence que le ressentiment ». L’avenir
me donnait le choix entre l’oubli lent, progressif et inéluctable, ou l’oubli
instantané que la drogue offre à ceux de ma communauté qui refusent cette
situation. N’être rien, n’avoir aucune ambition, aucune volonté n’est pas
difficile pour une majorité de gens, il suffit de regarder autour de soi pour
le constater, mais vivre le néant est très compliqué quand la nature vous a
doté de qualités. Il faut pour chacune d’entre elles, inventer des contre-feux ;
pour chaque chose qui brille en vous, faire en sorte de valoriser un élément
terne de votre personnalité. Je pense souvent aux prisonniers qui doivent
mettre sous le boisseau toutes leurs facultés pendant des années. La nature m'ayant
doté d’une grande taille, que je devais tenir d’un lointain aïeul car mes
parents étaient plutôt petits, j’appris à me voûter dès l’adolescence. Mes
professeurs se plaignaient de mon manque de tenue, mais finalement
s’accommodaient assez bien que, sur les photos, ma tête ne dépasse pas celle
des gamins aux yeux bleus qui faisaient l’honneur de l'école et alimentaient
les fantasmes des jeunes filles. Mon corps est resté voûté pendant très
longtemps. En plus de ma grande taille, la nature m’avait doté d’une vue
excellente, celle qui vous fait repérer un détail de couleur à plusieurs
centaines de mètres. Associé à une mémoire remarquable, je me disais que
j’aurais pu faire un excellent témoin de justice. La nuit, dans mes rêves,
j’imaginais la scène : « Harry, pouvez-vous nous dire avec certitude
qu’il s’agit bien de cette voiture qui a percuté la pauvre Madame X.
Monsieur le procureur, je vous le confirme, c’est bien cette voiture qui a
heurté la dame, et qui ensuite a failli m’écraser et l’aurait certainement
fait, si je ne m’étais jeté sur le côté. J’ai retenu le modèle, la plaque
d’immatriculation et la marque des pneus ».
Je
ferais l’admiration de la salle. Mais, imaginons que l’accusé fut blanc,
j’aurais perdu tous mes moyens, il aurait été libéré, m’aurait retrouvé,
m’aurait tabassé ou pire, aurait tué ma pauvre mère, qui en mourant m’aurait
regardé avec les yeux dans les larmes. « Mon fils qu’as-tu fait, je
t’avais pourtant bien expliqué la vie ».
Il
fallut donc que je m’ingénie à cacher ma vue et ma mémoire. J’adoptai alors des
lunettes opaques, que l’on trouve dans les magasins à dix Centimes. Je feignais
auprès de mes camarades d’avoir une mauvaise vue, et, une fois seul, je
m’exerçais à lire des écritures le plus loin possible, ou à déchiffrer en
quelques secondes les conditions générales de vente d’un article
électroménager, que je finissais d’ailleurs par connaître par cœur. C’est à ce
prix que je réussis à ne pas perdre ma vue et à donner le change toute la
journée, si bien que mon surnom de collège devint le Grand Bigleux. La mémoire
ne peut hélas, pas se brider aisément, et si votre cerveau est un énorme
entrepôt qui emmagasine tout, les textes, les remarques désobligeantes et les
rares preuves de considération, il est quasiment impossible d’en restreindre la
taille. Ceux qui sont comme moi me comprendront. Enfant, ma mère me disait que
les noirs n’ont pas de mémoire, car s’ils en avaient, ils se suicideraient. En
quelque sorte, selon elle, l’absence de mémoire sauvait notre peuple. Mais
alors, quel bon dieu cynique m’avait doté de ce cerveau hors du commun, qui me
permettait de retenir en quelques minutes n’importe quelle poésie, n’importe
quel texte écrit par un blanc pour nous dominer. Et ceci n’était rien devant la
frustration de bredouiller de ces belles poésies devant une classe pour faire
croire qu’on ne peut rien apprendre, de faire semblant de noter
systématiquement les remarques des professeurs, alors que je pouvais énumérer
sans me tromper tous les devoirs donnés sur une année, classé date par date,
matière par matière. Alors que j’avais une machine IBM dans la tête, il me
fallait simuler le contenu d’un crâne de poulet. Eddie, mon seul ami blanc,
s’est bien douté de quelque chose. Il essayait de me piéger :
« Harry, est-ce que tu as retenu la démonstration du professeur la semaine
dernière concernant le théorème de Thalès ? ». Revoyant avec
exactitude l’ensemble du tableau, j’étais obligé de m’excuser et de lui promettre
de lui passer mes notes. Eddie était petit. Il marchait lentement, alourdi par
les tonnes de Coca qu’il avalait au distributeur automatique que la généreuse
maison d’Atlanta avait mis à l’entrée des classes des enfants blancs. Mes
jambes m’auraient certainement permis de battre à la course un lièvre
pourchassé par des chiens, mais j’appris vite à adopter une allure lente,
légèrement boiteuse pour m’adapter au pas du seul blanc qui ne m’évitait pas.
Personne ne s’étonnait de cette démarche, somme toute assez fréquente chez ceux
d’entre nous qui travaillent comme domestique. Peu à peu, j’étais devenu ce
qu’on attendait de moi, et ceci rendait fière ma mère : « Grâce à
Dieu, mon fils, et grâce à mes leçons tu vivras vieux ». Mon insignifiance se gravait en moi aussi
sûrement qu’un ruisseau creuse la roche dans les montagnes. Ma vie se serait
déroulée ainsi si ce n’avait été ma belle voix, la seule chose que ma mère ne
me demandait pas de cacher. Lors des offices religieux, j’acceptais, légèrement
courbé et boitillant, d’aller jusqu’à l’autel accompagner le Pasteur dans ses
chants. Le pauvre avait une boite de conserve à la place de la gorge et il me
fallait chanter très fort pour couvrir sa voix. L’assistance entrait dans une
sorte de transe en m’écoutant, et pendant ce petit moment de fierté, j’oubliais
les vexations de mon statut de jeune homme contraint par sa condition… Ce
statut fut hélas brisé par l’arrivée fortuite dans notre quartier d’un agent de
RCA Records, en panne d’essence juste devant l’église. Attiré par ma voix, il
entra, s’assit au fond et attendit la sortie des fidèles. Il s’approcha de moi
et me demanda de chanter quelques notes. Ma mère, horrifiée que je puisse avoir
été remarqué, se jeta sur lui pour l’écarter, mais il eut le temps de glisser
sa carte de visite dans ma poche. Il me fallut des semaines, des mois, des
nuits d’insomnie et de sueurs pour me décider à l’appeler. En cachette de
Maman, avec mes fausses lunettes et mon carnet de notes, je me rendis aux
essais que la RCA organisait chaque année dans chaque ville principale des
États-Unis. Je m’y fis remarquer au-delà de toute limite. Ma voix commença à
faire le tour de l’Amérique et je fis de même peu de temps plus tard.