Quand l'uniforme cache l'homme...
Le Héros.
Dans un uniforme impeccablement
tiré, des épaulettes brillantes de chaque coté de sa tête, le visage carré et
décidé, Jelko est le portrait type d’un officier chargé de gloire. Cette
gloire, il la mérite. A la tête de quelques hommes résolus, au mépris de toute
prudence, il a repoussé nos ennemis, que l’on croyait tous invincibles. Avec
audace, il a su s’introduire derrière les lignes ennemies, neutraliser les
sentinelles, et fondre sur la première
batterie, laissant ainsi la possibilité à ses hommes de forcer la ligne de
front d’où émanaient des tirs de mortier et des rafales de mitrailleuses, qui
chaque soir, déchiraient le ciel de leurs balles traçantes. Les photos que l’on
exhibe aujourd’hui dans la grande salle de réception pour célébrer sa victoire,
montrent Jelko dans sa jeep, debout sur un char, portant délicatement un de ses
hommes blessés, aidant une vieille à traverser une route jonchée de gravats dus
aux explosions. Jelko personnifie le courage, incarne le sacrifice protecteur. Notre
peuple a fait de lui un Dieu de la guerre, et je partage cette ferveur. Aux
premiers jours, au moment de l’invasion
de notre petit pays, j’étais à ses côtés. Je l’ai vu reculer lors des
premiers jours de combat, pleurer sur le corps de son frère, se cacher comme un
rat avec ses troupes pour survivre à l’ennemi qui avançait alors inexorablement.
Je l’ai soutenu, blessé, trainant une jambe entaillée par un éclat d’obus. Dans
l’adversité, je l’ai vénéré comme un grand frère. Puis Jelko a surmonté ses
blessures, remonté la pente, et malgré le scepticisme et le défaitisme qui
régnait parmi nous, a su reforger une équipe combattante, un mental et un
arsenal, et repartir, cette fois, pour la victoire. Pendant tout ce temps, mon
obéissance autant que ma fascination pour le combattant ont été sans faille. Maintenant
que la guerre est finie, je partage avec lui les moments de fête que lui offre
son peuple reconnaissant. Mais pour moi son sourire triomphant n’efface pas les
moments d’horreur qu’il a fait vivre aux populations civiles qui avaient le
malheur de s’installer dans les maisons que les nôtres avaient abandonnées
pendant l’occupation. J’ai vu de mes propres yeux Jelko éventrer une femme
enceinte, coucher à la mitrailleuse dans un fossé tous les habitants d’un
village, et quelques minutes plus tard se faire servir une bière à coté des
corps encore chauds. Je l’ai entendu autoriser ses hommes à violer les femmes
qu’ils trouvaient cachées dans les maisons détruites, exécuter froidement un
jeune soldat capturé au motif qu’il s’était trop facilement laissé prendre. Le
Jelko de ces jours-là avait de la glace dans la tête et du feu dans les mains,
il n’épargnait aucune faiblesse. Ce soir, Je guette chaque geste du Jelko
d’aujourd’hui en pensant à ces moments. Le verre qu’il lève bien haut me
rappelle les grenades lancées dans les maisons où se terraient les civils, la
façon qu’il a de tenir son micro me rappelle sa main habile au poignard, sa
démarche balancée celle du loup assoiffé de sang à l’affut d’une proie facile à
sacrifier. Jelko me regarde et je crois qu’il devine mes sentiments à son
égard. Il sait qu’il me tient par la complicité du silence, il sait que je
serais éclaboussé en cas de révélations sur ses écarts. Enfermé dans sa gloire,
je devrais désormais vivre avec une violence encore plus forte que pendant les
combats, celui de devoir me battre avec la mémoire des derniers regards
d’innocents, sacrifiés sur l’autel de sa glorieuse cruauté.