Menus avantages politiques dans les années 70...
Les moules.
Le jeune
président avait été bien élu. Il n’était pas vraiment jeune, mais on l’appelait
ainsi car il n’avait pas atteint la cinquantaine alors que ces prédécesseurs
atteignaient la fonction suprême pour leurs dernières années, avec la fâcheuse
habitude de mourir pendant ou juste après leur mandat. N’ayant fréquenté que des
châteaux et des belles demeures, il manquait de légitimité populaire, et rêvait
d’être cher au cœur de ses concitoyens, surtout de ces concitoyennes, malgré un
charme largement entamé par une calvitie qu’il essayait maladroitement de
cacher.
La plupart de
ses ministres étant du même moule que le sien, il avait chargé un de ses conseillers,
d’origine modeste, de lui chercher des français moyens qui pourraient
l’accueillir pour une soirée au coin du feu autour d’un plat typique et frugal,
histoire de démontrer qu’il savait être aussi à l’aise devant un cassoulet gras
servi sur une toile cirée usée qu’en dégustant un bon caviar lors d’une
assemblée de chefs d’état. Pour ce petit exercice d’immersion populaire, il
avait prévu d’inviter la télévision publique, exercice de téléréalité avant
l’heure, en quelque sorte.
Le conseiller,
d’un naturel jovial, échafauda des propositions, des plus réalistes aux plus osées.
Devant les ministres, ébahis que les futures rencontres du président soient au
menu de leurs responsabilités, il exposa ses idées :
‘Le président,
déclama t’il, pourrait se faire inviter dans une ferme bretonne pour manger un
poulet avec les mains, après avoir aidé la fermière à le plumer dans l’eau
chaude’ En lui-même il pensait qu’il faudrait la choisir assez âgée, car le président
avait l’habitude de taquiner les poules, et plus d’une finissait dans sa
garçonnière quelques jours après le repas...
‘Nous pourrions
aussi proposer du lapin aux pruneaux d’Agen’. Le lapin, dont Mr Le président apprécie
les qualités d’endurance, ajouta t’il avec malice, est un animal très présent
chez les familles nombreuses’. Il devra être bien saigné, pensa-t-il, car le président
avait horreur du sang et il faudrait éviter que le repas lui rappelle la
dernière exécution, qui lui avait couté plusieurs soirées d’insomnie.
Ses premières propositions
ne déclenchaient visiblement pas d’enthousiasme, quand le ministre de la mer
proposa un repas avec des pêcheurs du nord, malmenés depuis des mois à cause de
la baisse des cours du poisson.
-
‘Vous
n’y pensez pas, le président en train de mâcher du poisson au mazout’, s’écria le
ministre de l’intérieur toujours prêt à tirer sur toute initiative ou toute
personne qui ne lui revenait pas.
Le président,
quant à lui, semblait intéressé, et releva la proposition. ‘J’aime les moules’,
dit-il et crut bon de préciser qu’il les aimait fraiches, charnues, légèrement
salées. Les ministres, connaissant les penchants du président, se retinrent de
rire devant la mine choquée de la seule femme présente au conseil, et le repas
de moules fut retenu.
-
‘Roger,
trouvez-nous une famille très modeste, mangeuse de moules, on leur fera la
surprise. Assurez-vous qu’il y ait de la conversation, enfin, vous voyez ce je
veux dire’.
Roger, conseiller
avisé, savait qu’elle famille il lui fallait trouver pour charmer le président.
Il mit à contribution les Renseignements Généraux du Pas de Calais pour trouver
une maisonnée idéale. Leur recherche minutieuse tomba sur notre famille, qui
rassemblait les critères de pauvreté et de féminité requis. Seul mon père fut mis dans la confidence, et
pour une raison que j‘ignore encore, il réussit à tenir sa langue, malgré les
verres de vin rustique qu’il engloutissait chaque soir pendant que la tablée
avalait en silence le poisson qu’il avait pêché dans la journée. Tous les
jours, les mains de mon père à peine sorties des filets de pêche, celles de ma
mère prenaient le relais, pour laver, écailler, étêter, frire. Chez nous, l’odeur
de marée était à tous les étages, dans les lits, dans les armoires, les tiroirs,
nous obligeant à des précautions à chaque sortie de l’univers familial.
Le soir
fatidique, les moules étaient encore sur le feu en train de s’imprégner de
cidre normand quand on sonna à la porte. Mon père, ayant souligné que la soirée
serait spéciale, nous étions toutes en habits parfumés, lesquels passaient la
semaine sous plastique pour être préservés de l’air ambiant. Nous imaginions
que Papa avait invité un improbable cousin belge, une façon pour lui de caser
ses filles dans la famille éloignée, au risque de nous exposer à la consanguinité
qui régnait chez les Vanderberk de Belgique.
Quand l’officier
du protocole présidentiel entra, ma mère le confondit avec l’huissier de
justice qui nous harcelait depuis des mois, et lâcha un tonitruant :
-
‘Merde,
le con, le voilà qui revient, et le soir en plus !’
Bien décidé à
passer une soirée tranquille, elle brandit sa lourde louche en aluminium et se dirigea
d’un pas résolu vers la porte. Il fallut tous les réflexes de mon père pour
éviter l’incident diplomatique. La minute d’après, Maman faillit s’évanouir en
voyant entrer les grosses lunettes carrées du président, qui, avec sa voix style
Louis XVI, déclama :
-
‘Chère
Madame, Cher Monsieur Vanderberk, la France dîne chez vous ce soir.’
Suivirent un
conseiller et une énorme caméra aux couleurs criardes de la première chaine. Le
regard interloqué de ma mère écrasa mon père qui ne sut quoi dire pendant
plusieurs secondes, mais finit par se reprendre :
-
‘Peut-être
que le Monsieur veut s’assoir, en tendant sa propre chaise.’
Pendant plus
d’une heure, le président s’enquit de la situation de chacun d’entre nous, avec
une simplicité et une chaleur qui nous poussa tous à la confidence. Papa, après
quelques verres du bon vin que le président avait sorti d’un petit sac Fauchon,
en rajouta sur son amour de la mer et sur sa haine des plaisanciers qui, sic, ‘faisaient
peur aux poissons et salopaient la mer avec leurs bateaux en plastique’,
Maman essayait
vainement de cacher ses grosses mains rougies derrière la grosse casserole où
barbotaient les moules que le président semblait apprécier. Elle parla de la
dure condition des femmes de marin, de l’absence de plaisir vrai dans la vie et
exprima clairement son dédain pour les parisiennes, qui passent leurs journées
à se mettre des cochonneries sur la peau, mais qui finiront aussi fripées
qu’une peau de truite frite.
Après Hélène et
Marie-Claude, Geneviève fut la plus bavarde d’entre nous. Nullement
impressionnée par la situation, elle commença par remercier le président de la
majorité à 18 ans mais avoua qu’elle ne savait pas bien pour qui voter. Le
président lui assura que ses services seraient à sa disposition pour lui apprendre
les subtilités et les profondeurs de la politique si elle avait le temps de
passer à Paris. Geneviève se mit à voir défiler devant elle les boutiques
futiles que sa mère critiquait à longueur de journées, et s’enquit auprès du
président de la possibilité de faire du shopping après ses futures séances
d’immersion politique.
Pendant tout ce
temps, je restais silencieuse. Gênée par les conversations, imperméable à la
politique et aux achats parisiens, j’étais impatiente d’en finir pour aller
discuter de ma fenêtre avec Michel, qui m’attendait sur son balcon de l’autre côté
de la rue. Le président ne semblait guère s’intéresser à moi et sa conversation
avec Geneviève n’en finissait pas. Mais, quand je fus sur le point de demander
à quitter la table, je sentis une légère pression sur le mollet, qui se fit de
plus en plus insistante, plus caressante… C’est à ce moment que je commençai la
brillante carrière que vous connaissez…