Destin d'un champion hors norme, en mémoire de Clay Regazzoni
Au-delà de cette vitesse…
Qui se souvient aujourd’hui du temps où
j’arpentais en vainqueur les paddocks des écuries de course automobile.
Combinaison étincelante, sourire conquérant, caresse expérimentée des ailes de
mon bolide que les mécaniciens finissent d’installer. Sanglé dans le siège
étroit de ma monoplace, à plus de 300 km/heure, je défiais les murs de
protection des circuits de Formule 1 en étant sûr que mes réflexes et la
justesse de mon jugement me permettraient de les éviter. Regardant de loin,
tour après tour, le spectateur accompagnait de son regard jaloux la trajectoire
de mon bolide, sans se douter que la sueur qui coulait entre mes omoplates
contenait autant de peur que d’efforts. La mort était alors à l’affût de la
moindre de mes faiblesses, d’un œil qui cligne, d’un muscle de la jambe qui se
rebelle au moment d’appuyer sur le frein avant un virage serré, d’un débutant
inconscient qui ferme un angle
lors d’un passage risqué.
En Formule
1, la vitesse et la mort se surveillent l’une l’autre, en se cherchant en
permanence des noises. J’étais leur jouet, profitant de l’une et blaguant avec l’autre. L’autel qui traînait dans mon
mobil-home ne me servait pas, comme disaient les journalistes, à conjurer la
mort, mais à espérer qu’au moment où elle se présente, elle soit brève et
définitive. J’avais observé, presque avec envie, la fin de Gilles Villeneuve
projeté hors de la vie en un éclair, imaginant son regard au moment où il comprenait
que l’impact serait imparable. Il m’avait fallu, par-contre, plusieurs jours
pour surmonter la vue de Niki Lauda sortant en feu de sa Ferrari, et là où tout
le monde avait salué son courage quand il enfilait, quelques semaines plus
tard, son casque sur ses brûlures encore fraîches, j’avais secrètement maudit
la mort de ne pas avoir fait correctement son travail. Bien sûr Niki devait
vivre, et il a prouvé qu’il le méritait, que ses forces n’étaient pas atteintes
et qu’elles lui permettaient encore de mettre sa Ferrai en première ligne, mais
je ne souhaitais pas que mon destin se décline un jour en homme défiguré ou
handicapé.
Sur mon lit d’hôpital, je revois la
scène. Cinquième, quatrième, troisième, rétrogradage talon-pointe, freinage à
la troisième marque noire sur le parapet, accélération dès la sortie du virage,
quatrième, cinquième, sixième, ligne droite et pure, 320 km/heure devant les
stands, envolée jouissive, puissance des sens, machine au diapason… Je pense à
Nathalie qui me regarde, et j’accélère encore, je dois lui plaire, la posséder
à distance. Vingt secondes à fond puis entrée dans l’épingle à cheveux.
Freinage massif, disques de frein poussés au rouge, tension intense dans le
dos, étincelles dans le rétroviseur, vibrations extrêmes dans le volant.
Mais rien ne se passe comme prévu, à la
reprise de l’accélération, le pneu arrière droit explose, la trajectoire de la
F1 est brisée et finit projetée sur la glissière de sécurité. Dans ma mémoire,
se mêlent fumée noire, ambulance qui s’affole, hélicoptère qui décolle, vitesse
une dernière fois dans les couloirs de l’hôpital… Ce que j’avais craint toute
ma vie est devenu réalité, je suis broyé, brûlé, mais vivant.
Que vaut la vie quand on ne peut plus la
sentir dans ses jambes, quand respirer et soupirer ne sont plus qu’un seul mot,
quand le sourire n’est plus qu’une monnaie d’échange pour ceux qui ne veulent
pas voir que vous mourrez à petit feu. Les traitements n’ont rien fait ou si
peu. Les kinés se sont montrés gentils, entreprenants, mais ils ont renoncé les
uns après les autres à remettre en marche la machine si efficace qui faisait
rugir les circuits. Seule ma main gauche fonctionne encore, mes derniers doigts
me servent uniquement à prendre la tasse de café qui m’accompagne à longueur de
journée. Nathalie s’est lassée, elle vient moins souvent en s’excusant poliment
d’être occupée avec ses copines. La vitesse a disparu de ma vie mais la mort
aussi s’est éloignée. Les médecins l’assurent, je vivrai vieux, dans un visage
déformé, installé dans la tranquillité d’un fauteuil roulant sur une terrasse
ensoleillée, regardant la mer, imaginant au loin le circuit de Monaco et ses
magnifiques courbes, cherchant une raison de continuer à vivre…
Je rêvais depuis longtemps de cet
instant. J’y ai mis tous mes espoirs et ma fortune. Deux années d’un brillant
travail d’ingénieur. On me porte dans le bolide spécialement adapté à mes
handicaps. Les commandes au volant me permettent d’oublier que j’ai des
nouilles à la place des jambes. Les 12 cylindres de la Ferrari s’emballent à la
moindre pression du doigt, je sens l’air compressé enfoncer les pistons en même
temps qu’ils irriguent à pleins canaux mes poumons. Je suis seul enfin, avec
mon destin. Le ronronnement du V12 m’accompagne jusqu’à l’autoroute. La belle
bête rouge s’installe docilement dans le léger trafic d’un crépuscule de
printemps. Et tout recommence, la vie reprend avec la vitesse. Rugissements du
moteur ; quatrième, cinquième, sixième, les rapports s’enchaînent d’eux-mêmes,
le compte-tours s’affole dans la zone rouge, 250 km/heure en moins de vingt
secondes ! Les réflexes reviennent, la puissance de la machine m’envahit
le corps, j’accélère encore. Le camion devant moi paraît immobile, esquif
impassible dans mon champ de vision qui rétrécit. Je respire profondément.
On m’attendait là-haut. Champagne et haie d’honneur pour ma dernière chevauchée. Tous ceux qui ont raté un virage ou un dépassement sont là, rayonnants de voir un éminent camarade les rejoindre. M’entourent les Cevert, Villeneuve, Rindt, Schlesser, Peterson, Depailler… et même Ascari, tous dans leur combinaison des plus beaux jours, gloires immortelles du bitume, tombés au champ d’honneur de la vitesse pure. Nous avons désormais l’éternité pour revoir et refaire nos trajectoires manquées.
Texte déposé en 2021