Pensées de Jean le Baptiste

La nuit qu’il fut livré…

Quelques informations sur les personnages principaux de cette nouvelle (fictive) :

Hérode le Grand, mort en -4 avant Jésus Christ. Né de mère Juive, c’est son père, Antipater, un arabe Iduméen, originaire du Sinaï, qui fit appel aux Romains pour résoudre un conflit de succession. Les Romains, pour qui la Judée ne présentait pourtant pas d’intérêt, envahirent le petit territoire juste après avoir pris le contrôle de la Syrie. Ensuite, Hérode, unifia la Judée au nom de l’Empire Romain, y fit construire des villes (Césarée notamment) et étendre le temple de Jérusalem, qui devint le plus grand de l’Empire Romain, il pouvait accueillir 200 000 personnes. Le mur des lamentations, qui est le seul vestige de ce temple fût donc construit par un homme à moitié juif et à moitié arabe. Hérode fut l’un des hommes les plus riches de son temps, il fit bâtir un palais à Rome, dans lequel s’installa Bérénice, la veuve d’un de ses fils, mère du futur Hérode-Agrippa. A la fin de sa vie, Hérode le Grand devint paranoïaque, il fit tuer la quasi-totalité de sa descendance.

Hérode-Antipas (appelé Hérode ou Antipas), fils d’Hérode le Grand, reçut à la mort de son père, la Galilée, au nord de la Palestine, son frère ainé ayant obtenu le gouvernement de la Judée, au sud. Hérode-Antipas renia sa femme, fille du roi Nabatéen de Pétra (actuelle Jordanie) pour se marier avec la femme de son frère Philippe, ce qui lui valut les foudres des Juifs. Il fut démis plus tard de son trône par les Romains, et exilé en Gaule, probablement à Saint Bertrand de Comminges (Haute-Garonne)

Hérodiade est la petite fille d’Hérode le Grand. En premières noces, elle épousa son oncle Philippe, puis son autre oncle Antipas, ce qui fit scandale. C’est elle qui réclama et obtint la tête de Jean Le Baptiste, lors d’une fête donnée pour sa première fille, Salomé. A la déchéance d’Antipas, Hérodiade accompagna son mari en exil.

Jean Le Baptiste, fils de Zacharie, quitta la Judée pour s’installer autour du lac de Galilée, connu comme le lac de Tibériade, du nom de la ville construite par Hérode-Antipas pour plaire à l’empereur Tibère. Jean rassemblait de nombreux fidèles autour de lui, ce qui aurait pu représenter une menace pour Antipas, qui, par ailleurs, appréciait l’homme pour sa sagesse. Jésus faisait partie des disciples de Jean. A sa mort, il continua et amplifia son œuvre, jusqu’au sacrifice ultime.

Si on a des éléments assez précis sur cette époque, on les doit à Flavius Josephe, un juif romanisé, qui écrivit une chronique de cette époque, toutefois jugée très favorable aux Romains. Elle est disponible sur le web, mais relativement indigeste pour un non-historien.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Flavius_Josephe

 

 

La nuit qu’il fut livré…

A ses pieds des lourdes chaines plantées dans la pierre lui scient les chevilles dès qu’il bouge. Dans la pénombre, assis sur les quelques brins de paille qu’on a bien voulu lui laisser pour seul confort, Jean, dit le Baptiste, essaye de démêler les multiples pensées enchevêtrées autour son angoisse. La nuit est chaude et son corps transpire sous la mince tunique qui l’enserre. Il pense à cette journée où les soldats d’Antipas l’ont délogé dans la cabane de pêcheur où il s’était caché. Depuis des mois, Jean savait que ses critiques à l’encontre d’Antipas et sa conduite dissolue l’amèneraient un jour sur la terre froide des geôles où tant de ses amis avaient goûté les rigueurs qu’offrent les puissants quand ils entendent la vérité sortir de la bouche des faibles. Il savait que cette nuit arriverait, qu’en critiquant le désir d’Antipas pour la femme de son frère, il risquait de voir son corps se disloquer sous les coups des soldats, et sa tête finir sur un plateau. Mais la mort est bienvenue à celui que la vie a comblé, quand elle vient le chercher alors que les yeux ont vu ce qu’ils devaient admirer et la bouche a dit ce qu’elle devait exprimer, se rassura t’il.

Derrière les murs de la prison, il perçoit le braiment d’un âne qui lui réchauffe le cœur. Il se revoit parcourant les berges du lac avec ses amis devisant autour d’un feu, partageant des poissons grillés. Il appréciait ses moments où, refaisant le monde, il voyait les Juifs redevenir maitres de leur destin, écrasant les divinités romaines. Profitant chaque soir de l’hospitalité d’un pécheur ou d’un notable, il plantait dans le cœur de chacun l’espoir d’un lendemain où les descendants des douze tribus d’Israël n’auraient plus à courber l’échine. Avides de connaissances, admiratifs de sa piété, ses hôtes l’écoutaient jusqu’au matin, et rangeaient dans leurs mémoires les paroles de l’homme qui, croyaient-ils, libérerait son peuple du joug d’Hérode et de ses protecteurs romains.

Sous la porte de la cellule, un gardien lui glisse une écuelle d’eau, dont le contenu se verse sur le sol avant qu’il n’ait le temps d’en retenir une goutte. En voyant la trace de l’eau s’évanouir, Jean se souvient des scènes de baptême le long du jourdain. Le baptême par l’eau lui a été inspiré par un nouveau, venu de Nazareth, un jeune homme gai, s’exprimant par périphrases et allusions que Jean, direct dans son langage et ses propos, n’a guère apprécié au moment où il a rejoint le groupe. Il s’agaçait de la manière qu’avait Jésus de reprendre ses prêches en les transformant en petites histoires simples, faciles à comprendre, alors que lui-même passait de longs moments à construire ses discours. Mais les histoires de Jésus étaient distrayantes, attiraient à eux un nombre grandissant de pèlerins et Jean se surprenait à sourire aux inventions imagées du Nazaréen. Il se rappelle le jour, où pour la première fois, il vit Jésus se plonger quasiment nu dans le lac, comme un enfant. Juste vêtu d’un linge autour de la taille, après quelques minutes, Jésus sortit de l’onde en riant. La vue de Jésus trempé d’eau et de joie, lui inspira l’idée de l’eau purificatrice de l’âme et du corps. Il fit alors aménager un petit bassin par les pêcheurs qui vivaient à proximité, et lança son filet au milieu des âmes à purifier.

La nuit s’abat sur sa geôle. Malgré son épuisement, Jean ne s’endort pas. Il redoute le sommeil qui lui fera perdre la pleine conscience des heures. Le fruit de ses doutes et de ses réflexions est un cadeau à l’Eternel, la seule richesse qu’il puisse désormais offrir à Celui qui l’écoute sans faillir depuis des années et pour qui il a décidé d’arpenter les chemins de Galilée. A ces heures où son combat se termine, il se demande encore ce que Dieu a attendu de lui : Combattre Hérode, ses frasques et ses calculs ? S’attaquer aux légions romaines ? Défier le Temple et ses règles dépassées ? Si Dieu ne l’a pas éclairé pleinement, se dit ‘il, c’est qu’il réserve probablement son message à un autre que lui, à un esprit plus fort, plus solide.

Est-ce Jésus, ce poète à la voix si douce, dont le simple son de voix peut calmer, en quelques mots, la colère des hommes ? Jean se demande franchement si Jésus saura retenir ses disciples avec ses petites histoires et ses sandales usées. Aura-t-il la force de résister à Pierre et ses coups de gueule, à Juda et à sa façon d’argumenter pour un rien, à Philippe et à ses blagues douteuses, à Thomas qui ne croit jamais à rien. Jean imagine alors le pire : Jésus débordé, tous ses frères perdus, apeurés par son arrestation, rentrant chez eux dans la chaleur de leur foyer, dans l’obéissance aveugle des règles du Temple. Comment Jésus pourra-t-il retenir les pêcheurs, une fois passée la saison des bancs de poissons, au moment où il suffit de jeter un filet pour faire chavirer un bateau. Avec ses mains fines et frêles, qui acceptera de le laisser prendre une place dans un bateau, alors qu’il serait incapable de tirer sur les cordes rêches du filet ? Jean se souvient du jour où Jésus laissa échapper un poisson visqueux que venait de lui lancer Pierre. Tout le groupe se moqua de lui, mais Jésus, en silence, reprit le poisson, s’approcha du bord et disparut avec lui dans le lac. Il resta tant de temps sous l’eau que tout le monde le crut mort, et Pierre pleurait de remord à scruter l’eau du lac.

Le soir, autour du feu, il aimait écouter Jésus parler de ses parents, de l’adresse de son père au rabot, de la beauté et de la délicatesse de sa mère, de sa façon se maquiller discrètement les yeux et se teindre les cheveux. Mon Père, disait Jésus, ne savait pas parler, mais il comprenait tout. Le mien, se souvenait Jean, savait bien parler mais il ne comprenait rien. Lui revient alors l’image de son vieux père Zacharie, gravissant difficilement les marches du temps, ou s’y faisant porter. Malgré sa rancœur, à l’heure du dernier regard terrestre, il sait que ses pensées iront à ce vieil homme, qui a tant attendu pour avoir un fils, hélas si indocile qu’au lieu des honneurs de sa famille, il a préféré l’incertitude de chemins de montagne et la mendicité.

Jésus, comme lui, a quitté la belle réputation que lui laissait son père, dont la maitrise du bois faisait merveille sur tout le territoire de Galilée. Joseph a exercé son fils à repérer la moindre faiblesse d’une planche, évaluer la taille d’une poutre, à préparer avec précision une cheville d’arbre de Judée. Ensemble, Joseph et Jésus ont d’ailleurs construit le toit des geôles où Jean attend son sort. La vie de Jésus aurait pu se terminer dans l’odeur du bois juste scié, mais son chemin l’a amené à croiser Jean un jour qu’il réparait la barque d’un pécheur. Les deux hommes ont alors décidé de faire route ensemble.

L’attitude de Jésus vis-à-vis des femmes déroutait le fils de Zacharie. Il s’étonnait de voir le jeune homme passer de longs moments en leur compagnie, appuyé sur la margelle d’un puits pour les aider à relever la corde, leur ouvrant leur chemin dans les grandes herbes, le long des chemins escarpés, ou lisant des textes, entouré des femmes d’un village. Ces séances se terminaient souvent en cris et récriminations des hommes armés de bâtons venant mettre fin l’oisiveté téméraire de leurs filles ou de leurs épouses. Les regardant faire à distance, Jean approuvait secrètement ces hommes et se demandait quel bénéfice Jésus pouvait tirer d’une discussion avec des femmes. Celui-ci répliquait que les paraboles qui intéressaient tant les foules, lui étaient fournies lors de ces échanges, parce que les femmes, cherchant à s’exprimer le plus discrètement possible, utilisaient des petites histoires imaginées pour parler des mauvaises habitudes de leurs maris ou voisins. Jésus, fasciné par cette manière ludique de passer des messages, était devenu un maître du genre.

Par un grand coup dans la porte de la cellule, le gardien sort Jean de ses rêveries et lui enjoint de le suivre. Ils traversent ensemble des couloirs de pierre, transpirants de salpêtre. Jean s’étonne de se trouver si calme. Pourtant il sait bien que de cette situation, il n’y aura qu’une issue brutale. Hérode le fait attendre de longs instants avant de l’introduire devant son Grand Conseil, une lourde chaine autour de son cou. L’ambiance de feutre et d’odeurs de parfum mêlées frappent violemment les narines du prisonnier. Jeté sur un épais tapis perse, il peut sentir le faste dans lequel vit la cour du Roi. De bas en haut des murs, des tentures chantent la gloire d’Hérode Père et Fils, des statues romaines rappellent qu’Antipas cherche plus à s’attacher les bonnes grâces des romains que celles de son peuple. Autour de lui, une cour de jeunes filles s’agite, portant de l’eau, du lait, du vin, agitant en tous sens de lourds panneaux de feuilles tressées destinées à rafraichir l’atmosphère. A quelques mètres du maître des lieux, un slave de haute stature tient un cimeterre dont la lame reflète la lumière des chandeliers disposés le long des murs. Hérode ne se presse pas, il regarde celui qu’il tient sous sa coupe, celui que toute la Galilée prend désormais pour un prophète, et qui l’a violemment attaqué quand il a épousé la femme de son frère, pour laquelle il n’a pas hésiter à répudier la fille du puissant Roi de Pétra. Hérode se lève, s’approche et se lance dans une diatribe contre le fils de Zacharie.

‘Toi, homme de bonne naissance, tu t’es vautré dans le mensonge et l’opprobre. Tu as levé contre moi une armée de mots, aussi pointues que les flèches des Philistins, aussi venimeuses que les paroles des Pharisiens. Plutôt que m’affronter, tu as fait de ma femme la cible de tes attaques, de tes sarcasmes. Tu as retourné le Livre de tes ancêtres contre celui qui te nourrit et te protège. Pourquoi n’es-tu pas resté à Jérusalem auprès de ton vieux père pour venir me provoquer ? Mauvais fils, mauvais sujet, je devrais te faire trancher le cou séance tenante… Mais s’il se trouve ici un homme pour te défendre, j’épargnerai ta vie’.

Hérode ne manifeste pas ainsi de la pitié, mais il connait la vigueur des foules qui suivent Jean, et redoute une réaction des Juifs, si tatillons quand il s’agit des règles sur l’adultère. Pas une voix ne s’est élevée du Grand Conseil quand Jean rompt le silence :

‘Puisque tu me proposes, fils d’Hérode le Grand, ramenant le souverain à son rôle de simple héritier, je vais défendre l’homme que tu accuses ici, et il poursuit sans attendre sa réponse. ‘Tu as mis des chaînes à mon cou mais tu ne peux enchaîner mon esprit, et il en sera ainsi après ma mort. Une fois planté, le grain de blé attend patiemment de se multiplier. Pour faire taire les paroles que j’ai semées dans le cœur des hommes et des femmes de ce pays, il te faudra couper beaucoup de têtes comme la mienne. Comme ton père avant toi a échoué à trouver l’enfant qui deviendra Roi des Juifs, tu échoueras à éteindre les voix de ceux qui écoutent ceux qui m’ont écouté et ainsi pendant plusieurs générations. Je le déclare ici, le règne du Roi d’Israël est proche, et le tien se terminera bientôt dans l’oubli’. Par ces mots, Jean sait qu’il frappe Antipas au cœur, tant ce dernier est obnubilé par la recherche du possible futur Roi des Juifs.

Malgré l’attaque, Antipas garde son calme et fait écarter les gardes qui ont commencé à frapper le prisonnier pour le punir de son insolence :

’Jean, Fils de Zacharie, si tu maniais le poignard et l’épée comme les mots, tu serais certainement le Roi des Juifs, mais le pouvoir ne vient pas des mots, il est donné par le sang que l’on porte ou que l’on verse. C’est mon père qui a réuni le Royaume de Judée, c’est mon père qui a bâti ici le plus grand des temples de l’Empire Romain, c’est mon père qui a amassé la plus grande fortune que le monde ait connu. Mon sang coule dans ses veines, et je serai, comme lui, capable d’en faire couler des fontaines pour mon trône. Le futur Roi des Juifs, devra être prêt au sacrifice ultime s’il veut la couronne d’Israël. Mais si tu connais ce roi, je saurai me montrer clément, j’allègerai ta peine’, puis il ajoute ‘ Qu’on le fasse boire du vin, la vérité finira par sortir de sa bouche venimeuse !’

Sous l’effet de la coupe imposée, la bouche du Baptiste se ferme violemment et son esprit se brouille. La scène lui rappelle Jésus et son amour du vin. ‘Le langage fleurit quand on l’arrose doucement’ avait-il coutume de dire, ‘mais point trop n’en faut sinon il s’aigrit’. Tandis que Jean s’obligeait à une vie d’ascète, Jésus ne refusait jamais les petites douceurs que lui offraient les demeures où les disciples séjournaient ; vin doux, fruits séchés, miel d’Arabie sur du pain juste cuit, tout trouvait grâce à l’estomac du jeune homme. Partout, il honorait la cuisine des femmes et les récompensait de mille compliments, honorant ainsi tous ceux qui savaient tirer le meilleur goût des produits de la terre, et de partout on chantait ses louanges et celles de la mère qui l’avait élevé. Une fois rassasiés, Jésus et Jean s’allongeaient sur des nattes de joncs tressés sur les rives du lac, à quelques distances de la ville qu’Hérode a fait construire en l’honneur de Tibère, le nouvel empereur de Rome. Ils parcouraient alors des yeux la voute céleste dont Jésus connaissait chaque lumière, qu’il savait présenter de son nom grec. Lui, le fils de charpentier, maitrisait la langue hellénique et le ciel lui permettait de montrer l’étendue de son érudition. Quand Jean l’interrogeait sur ce savoir, le fils de charpentier se contentait de sourire, en répondant que chacun cultive la parcelle qui lui est donnée, que l’esprit est une terre fertile pour qui sait y creuser les sillons de la connaissance.

Hérode le sort alors de ses rêveries.

‘Alors Jean, fils de Zacharie, sais-tu qui est le futur Roi des Juifs, puisque tu prétends partout que mon père n’a pas réussi à le tuer quand il n’était encore qu’un bébé. Dans un demi-sourire, Jean lui répond que si Hérode le Grand, régnant sur l’ensemble de la Palestine n’avait pas réussi à le trouver, comment son fils, réduit à gouverner la Galilée, pourrait le trouver. Antipas, en colère s’apprête à le renvoyer dans sa geôle quand sa femme fait son apparition. C’est elle, Hérodiade, qui a fait pression sur son mari pour qu’il recherche et punisse celui qui prétend se lever contre les fils d’Hérode de Grand, coupables, aux yeux des juifs, de leur vie dissolue. Elle tourne de longues minutes autour du prisonnier, soulevant ostensiblement ses voiles, découvrant de jolies jambes, s’amusant de voir Jean baisser la tête à chaque provocation et lui lance :

‘Jean le Baptiseur en eaux troubles, aurais-tu plus peur des femmes que des hommes en armes, toi qui n’as jamais baissé les yeux devant les soldats de mon mari. Que nous reproches tu ? Notre famille ne vous a-t-elle pas donné la grandeur et la paix ? Quel est donc notre péché que Dieu ne puisse nous pardonner ?’

Le pardon des péchés, encore un des objets de discussion avec le Nazaréen. ‘Puisque Dieu a fait l’homme avec ses limites’ disait Jésus, il doit pouvoir lui pardonner quand sa contrition est sincère, quand le mal est suivi du bien, quand la faute a été payée et que le cœur des pêcheurs et pécheresses est redevenu pur’. Mais Jean se demande comment Dieu pourrait-il accorder le pardon à cette femme et à son mari quand la loi juive condamne leur relation illicite. Ce pardon irait non seulement à l’encontre des textes sacrés, mais aussi contre le sens même de l’existence du peuple Juif, qui ne doit sa survie qu’à sa capacité à rendre coup pour coup à ses ennemis, à n’accepter la soumission à l’adversaire que pour mieux attendre de le frapper, l’heure venue. Il a été ainsi avec les Égyptiens, les Babyloniens, les Philistins, les Syriens, et il en sera un jour de même avec les Romains. Jean regrette alors de ne pas avoir eu le temps de mieux comprendre Jésus sur la question du pardon, auquel ce dernier tenait tant.

Pendant ce temps, Hérodiade argumente avec son mari pour obtenir la tête de Jean, mais Hérode lui tient tête et renvoie finalement le prisonnier à ses geôles où il maintient captif plusieurs mois. On dit qu’ensuite il le fit consulter en secret, qu’il lui rendit même visite, fit améliorer son ordinaire dans l’espoir d’en savoir plus sur le Roi des Juifs, en pure perte. Un soir de fête, ayant bu, il lui fit trancher la tête à la suite d’une promesse imprudente faite à sa femme.

On connait la fin de l’Histoire. En raison de son mariage controversé avec Hérodiade, Antipas fut attaqué et battu par les Nabatéens de Pétra puis désavoué par les Romains qui décidèrent d’administrer directement toute la Palestine, en nommant Ponce-Pilate. Antipas obtint une position honorifique, sans réel pouvoir.

Quelques années plus tard, toujours à sa crainte d’un Roi des Juifs, il ne s’opposa ni aux pharisiens qui réclamaient la mort de Jésus, ni à Ponce Pilate qui ne voyait rien à reprocher au Nazaréen. Pour conjurer le sort, c’est lui-même qui fit apposer la pancarte, ‘Jésus le Nazaréen Roi des Juifs’ sur la croix. Après le supplice de Jésus, devant les désordres croissants en Judée, les Romains rappelèrent Ponce-Pilate à Rome, soupçonné de provocations envers les Juifs, et exilèrent Antipas en Gaule, dans la ville qui est aujourd’hui Saint Bertrand de Comminges. La Judée fut alors administrée par Agrippa, petit-fils Hérode le Grand, élevé à Rome, et compagnon de beuverie de Caligula, l’empereur fou. De fait, Agrippa fut donc le dernier Roi des Juifs, terrestre tout au moins. Juste après sa mort, les romains reprirent la gestion de la Judée qui sombra progressivement dans le chaos, soumise à une intense résistance de différents groupes réclamant le départ des Romains. En 70, l’Empereur Titus fit détruire le temple d’Hérode Le Grand, chasser la population juive, et la fit disperser sur tout le bassin méditerranéen, la Diaspora.

Ainsi, c’est donc à Hérode-Antipas que l’on doit le sigle INRI, Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum, qui orne tous les crucifix de la terre, cette mention qui intrigue tous les enfants chrétiens qui apprennent à déchiffrer leurs premières lettres : ‘Dis-moi Papa, ça veut dire quoi INRI au-dessus de la tête de Jésus ?’.

 

La Palestine du temps d’Hérode

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