Quand la mort échappe à la dictature... 

Enterrement d’un héros soviétique

Nous sommes montés par un escalier étroit et sombre, un escalier typique des années soviétiques. Marches en béton, boîtes aux lettres vertes un peu déglinguées qui semblent vouloir rechigner à accepter le courrier qu’on leur donnerait, peinture à la chaux sur les murs avec des larges tâches de lèpre dont on pressent qu’elle rendra le bâtiment complètement malade un jour.

L’appartement qui nous accueille est plein de monde, il respire lui aussi l’ancien régime, ses tapisseries ont vieilli avec les propriétaires, un placard au mur a momifié en rang des livres qui datent du temps où on croyait que l’Union Soviétique dominait la Science. Sous les placards dort dans un cercueil rouge vif un vieillard tout blanc, on devine qu’il a été humain, mais aujourd’hui ce qui lui reste de peau cache à peine son crâne édenté.  Le vrai, le monsieur, celui qui sera toujours vivant, est sur la grande photo qui surplombe le cercueil, un gaillard frappé d’une médaille soviétique, fier des certitudes d’alors quand le russe permettait de voyager plus loin, plus longtemps et plus haut que l’anglais, quand les lendemains s’annonçaient vainqueurs. D’ailleurs la victoire est au pied du portrait, un joli coussin rouge vif sur lequel sont piquées des médailles frappées du marteau et de la faucille. Ces médailles qu’on vend au kilo depuis la fin de l’Union Soviétique sont ici un vrai trésor, chacune d’elles vaut son pesant de sueur et de peur, et d’horreur pour beaucoup notamment pour Edouard Vladimirovitch qu’on honore aujourd’hui et qui fut l’hôte des goulags de Staline. La vieille qui perd son homme ne dit rien, elle est assise à coté du cercueil, perdue dans des questions futiles de quelqu’un à qui on aurait arraché un bout de raison et laissé une montagne de souvenirs inutiles. Elle nous demande si l’un de nous ne serait pas Sacha, ou Serioja, autant de fantômes de la gloire oubliée de son mari, qui fut, une fois de retour des goulags, le maître incontesté de la météorologie en Ouzbékistan. Ce vieillard qui prédisait la pluie et le beau temps dans ce pays d’Asie Centrale n’aura connu que les fenêtres réduites d’un petit appartement Kroutchévien pour admirer le soleil. Le catafalque, mot également utilisé en russe, attend avec une petite foule devant la porte. De catafalque il n’a que les roues, c’est un vieux bus de réforme, aux couleurs délavées, dans lequel on a installé des rangées de sièges pour que la famille puisse accompagner au plus près son mort jusqu’au cimetière. On a descendu Edouard Vladimirovitch de l’appartement, son cercueil malmené ne l’a pas réveillé et on l’a posé, pour un dernier hommage, dans sa boîte sur deux tabourets derrière le bus. La petite foule qui attendait dans la rue près de l’immeuble en briques s’est approchée, les hommes encravatés, les femmes endimanchées, les jeunes absents ont regardé une dernière fois l’image sans vie d’un soviétique, résistant, survivant plus de 20 ans à cette Perestroïka qui avait mis fin au sens de sa vie. Son fils est là qui parle de travail, de peine, de champs de bataille, de médaille, de goulag, et de gloire, de patrie. Le service est minimal, il manque la grandeur indispensable que sait apporter la religion à ces moments. Que c’est triste de mourir sans un prêtre, sans un pope, sans un imam, qui saura, d’un son plaintif, diriger vers le ciel les prières que les vivants n’auront pas su écouter de leur vivant. La vieille s’est approchée du cercueil, on ne sait si elle pleure ou si elle tousse, son vieux devait déjà être mort depuis longtemps, mais là le doute n’est hélas plus permis. Des mains vigoureuses on porté, sans plus de cérémonie, le cercueil au fond du bus, la famille et les amis ont entouré la boîte de feutre rouge, ou dépasse seulement la tête du vieillard entourée d’œillets rouges. Le temps est maussade, il fait bon, mais le soleil a refusé de se montrer aujourd’hui, il est solidaire du deuil qu’il voit se dérouler, ou alors il se dit qu’il est indécent d’illuminer cette cérémonie si peu protocolaire. Nous avons roulé dans le trafic derrière le bus que rien de distingue des autres bus chargés de vivants qui affrontent un asphalte incertain, des longues artères droites sans âme qui vive, en ce samedi après midi où les citadins ont comme principal loisir de nettoyer leur maison. L’arrivée au cimetière de Tachkent est colorée, les boutiques de fleurs alternent avec les marbriers qui burinent dans la pierre le souvenir impérissable d’un héros, d’un footballeur quelque soit son origine, juive, arménienne, musulmane, russe… La vindicte religieuse des communistes semble s’être arrêtée à l’entrée des cimetières, les commissaires du peuple ont accepté les croix, les étoiles de David, sur les tombes de leurs citoyens, quelques tombes qui font même cohabiter des médailles du régime communistes et des signes chrétiens ou musulmans. Le cimetière est tout à l’envers de Tashkent la carrée ; tombes de travers, chemins défoncés, grilles brinquebalantes, croix penchées, portraits dans tous les sens, il y a quelque chose de rafraichissant à visiter ce cimetière après les rues propres et rectilignes que le régime impose à toute la ville. On se dit que l’humanité existe encore dans ce pays, qu’elle a survécu à toutes les duretés, que la politique sera toujours vaincue par l’obstination sourde des peuples, comme si les ouzbeks interdits depuis si longtemps d’expression libre avaient, en connivence avec leurs morts, décider de résister à l’Ordre dans le seul endroit oublié d’un régime omniprésent. Le bus a cahoté pendant de longues minutes dans les allées étroites du cimetière. Derrière lui nous avons suivi dans celui des visiteurs, installés dans de sièges vétustes, les pieds sur une grande croix orthodoxe soudée approximativement, sur laquelle le nom d’Edouard Vladimirovich, 1919 – 2012 brille à l’encre noire. Des hommes en uniforme ont descendu le cercueil  du ‘catafalque’ sur les deux petits tabourets. Les derniers adieux des femmes en sanglot ont précédé de quelques secondes les coups de marteau scellant à jamais le sort du mort et de son lit de feutre rouge. Un  vieux regarde avec précision les médailles sur le coussinet rouge, qui auront maintenant la valeur que lui donneront les vendeurs du marché de reliques de Yangi Obod, au sud de Tashkent. Cette pensée me fait honte, moi qui ai souvent marchandé leur couleur, leur taille, leur âge, sans en évaluer, touriste volage, la dimension sacrale. Le cercueil a été enterré au sens cru du terme. Pas de cachoterie, la boîte a été portée poussée, tournée, coincée dans un petit chemin entre les grilles des concessions pour arriver devant un trou de terre meuble, sous un arbre, où 3 gars, casquettes et tee shirt sales, attendent de régler au plus vite, et à la pelle, son compte au vieux héros soviétique. Sur la terre qu’ils jettent maintenant sur la boîte, on devine les restes de bois d’un cercueil qui a du attendre des dizaines d’années qu’on le dérange. Les pelles ont fait leur œuvre en quelques minutes, la vieille et quelques amis ont juste eu le temps de jeter eux même une poignée de terre, qu’un monticule évocateur occupe presque entièrement l’espace de la concession. Les quelques gerbes de fleurs et de sapin sont plantées à la hâte sur les cotés du tumulus et un grand gaillard plante d’un coup d’épaule expert plante la grande croix en acier peint. C’est alors qu’un son d’abord plaintif empli le monde des morts. Le son d’abord lointain se précise, c’est une sonnerie aux morts, elle est incertaine, chaotique comme le décor, sombre comme le ciel, mais inévitable comme la mort. Je cherche alors des yeux… j’espère découvrir un soldat soviétique, fier dans son uniforme, qui viendrait rendre un dernier hommage à un fidèle tombé au champ d’honneur, mais c’est un homme sans âge que mes yeux viennent de trouver. Dans une veste militaire usée, ornée de quelques médailles, adossé une palissade où dort une famille arménienne depuis 50 ans, il souffle dans sa trompette en tremblant. A côté de lui, une boîte accueille quelques rares billets, dont le mien pour le remercier d’avoir donné à cette cérémonie un attribut sonnant de deuil. En nous voyant quitter le cimetière, il s’arrête de jouer et une larme coule sur sa joue. On l’entend murmurer ‘Va en paix, Edouard Vladimirovitch, maintenant, tu dors avec des gens qui te comprennent’


Texte déposé


Posts les plus consultés de ce blog