Récit tiré d'une histoire réelle, Sud Ouest de Madagascar...
A quoi tient une vie ?
Le soleil se couche sur la plaine d’Ankazoabo, ville
perdue dans le Sud-Ouest de Madagascar. La ville traine sa langueur au milieu
d’un no man’s land de végétation luxuriante mais où il ne fait pas bon
s’aventurer dans la nuit. Les voleurs de bœufs y règnent en maîtres une fois le
soleil caché. Se glissant furtivement dans les troupeaux, ces dahalos
subtilisent les plus belles bêtes qu’ils revendent ensuite à des ‘hommes
importants’, pour certains liés au pouvoir. Les vols de bœufs, autrefois preuve
de courage des jeunes hommes de la région, se sont transformés en une activité
d’une lâcheté sans pareille, ponctionnant les paysans de ce qui fait l’épargne
d’une vie. Le matin, la ville d’Ankazoabo s’éveille dans la poussière et les
odeurs des vaches qui traversent les routes cabossées. Emmitouflés de couleurs
vives, les habitants rejoignent des petites échoppes, s’assoient sur
d’improbables bancs en bois pour boire un café sucré au fond d’une tasse lavée
dans une eau aussi sombre que le breuvage qu’on leur sert. S’il leur reste
quelques Ariary, ils mangent un ou deux beignets frits, juste sortis d’une
marmite d’huile bouillante à coté de laquelle des enfants inconscients jouent. Les
femmes portent des coiffures dignes des plus grands pâtissiers, petits chignons
mignons sur les côtés de la tête, longues tresses savamment cuisinées genre
pains aux raisins, la femme malgache met dans ses cheveux toute la coquetterie
que lui permet son état de femme mariée, ou à marier. Son visage ne sourit pas
encore, cela vient plus tard dans la journée, on y sent encore la fatigue de la
nuit et l’incertitude de la journée à venir, où il faudra vendre quelques tiges
de manioc, quelques poissons frits pour survivre. Les vazaha, c’est ainsi qu’on
appelle les blancs, qui se baladent ce matin-là dans les rues d’Ankazoabo ne
perçoivent pas la subtilité du combat pour la vie qui se joue sous leurs yeux.
Leurs regards volent au-dessus de la nasse où se mêlent les habitants, les
animaux et les quelques véhicules qui amènent les marchandises au marché qui
s’ouvre. Ils sont l’objet d’une attention discrète, on les soupèse du regard.
Les hommes évaluent leur richesse qu’ils jugent souvent infinie, et les femmes
se demandent pourquoi la nature ne leur a pas donné un peu de leur teint blanc,
qu’elle a si généreusement distribué à des visages aussi peu gracieux. Cette
journée d’avril 2019 s'annonce bien pour Jao, manœuvre sur un camion venu
vendre sa cargaison de lessive et autres denrées. Ce matin, après avoir fini
son travail, il va prendre un taxi pour rejoindre Tuléar, la capitale du Sud-ouest
de Madagascar, où on l’attend pour les fêtes de Pâques. A 25 ans, Jao n’a que
peu de distraction, ses loisirs sont faits de jeux de cartes ou de dominos avec
ses amis, de flirts fugaces et bières sévèrement comptées par son maigre
salaire. Le taxi dans lequel, avec son frère, il a pris place, est une vieille
Peugeot 505 Break verte. Après une vie en France, elle est venue s’offrir une
nouvelle existence, pitoyable, sur les routes infernales de Madagascar. Etouffé
entre une commerçante odorante, et la portière d’où ressort de la tringlerie
usée, Jao goûte le bonheur de pouvoir mettre sa tête à la portière pour
respirer, en pleine face, les odeurs du matin. Un peu d’air frais, beaucoup de
poussière, et des branches qui frappent au passage seront son lot pendant tout
le voyage. Jao est heureux, la liberté de ce weekend de Pâques lui promet trois
beaux jours de vacances. Dimanche après la messe, il ira faire la fête avec son
frère et ses amis. Lundi de Pâques, il sait qu’il verra Tiana, sa lointaine
cousine, en maillot de bain sur la plage. Il admirera ses jolies formes et elle
l’arrosera de ses sourires taquins. Les blancs qu’il a croisés ce matin, ne
sont pas des touristes. D’ailleurs qui aurait l’idée de venir faire le touriste
à Ankazoabo, où la beauté du paysage est cachée par la peur du voyage, ou
respirer la tranquillité d’une ville provinciale ne se fait pas sans imaginer
la violence qui peut s’inviter au menu de chaque déplacement. Ce sont en fait
les membres d’une association venus aider la mairie à réparer le réseau d’eau
de la ville. Ankazoabo est une ville sinistrée, délaissée, surtout en matière
d’accès à l’eau. Chaque jour les habitants passent devant l’énorme château
d’eau en forme d’œuf, toujours vide, qui signale l’entrée de la ville. Sa
grosseur signale l’énormité de ce qui fait l’une des plus grandes maladies du
pays, après le paludisme ou la fièvre typhoïde, la corruption ! C’est la
corruption qui fait que ce réseau ne fonctionne pas ; construit grâce aux fonds
d’une banque de développement, conçu par les meilleurs bureaux d’étude, mais
mal réalisé par des entreprises obligés de verser un pourcentage conséquent à
des fonctionnaires véreux. Le service d’eau s’est arrêté après seulement
quelques mois de fonctionnement. Aujourd'hui le forage qui l’alimentait a été détourné
pour arroser un lopin de terre, le générateur a été cannibalisé, le local
technique envahi par les herbes, le château d’eau sert de refuge aux oiseaux et
aux chauve- souris. Les bornes fontaines, qui devaient fournir l’eau aux
habitants, font trôner leurs carcasses quasi détruites le long des chemins ou
des places, et servent, au mieux, aux vaches pour se frotter les flancs. A
Ankazoabo, on a construit ou reconstruit ainsi, au fil des ans, 3 générations
de réseaux et de fontaines, désormais vides, qui se regardent maintenant, à
quelques mètres de distance, en se demandant pourquoi on les abandonne ainsi
quand la population souffre tant du manque d’eau. A Ankazoabo, l’eau que
boivent les gens est soit elle extraite de puits insalubres, pour peu on y
verra les impuretés se battre avec les microbes, soit-elle amenée, à prix d’or
des villages avoisinants. Il faut alors payer jusqu’à 1000 Ariary (0,25 EUR)
pour un bidon de 20 litres, ce qui représente l’un des postes de dépense le
plus important des familles. Les blancs de ce matin ont rencontré le maire, ont
interrogé le personnel du centre de santé, évalué la possibilité de faire de
nouveaux forages, discuté avec les habitants au marché, heureux d’avoir une
activité originale à faire et à raconter. Les blancs, comme toujours, sont
pressés. Arrivés la veille, ils ont quitté Ankazoabo en fin de matinée,
quelques heures après le taxi de Jao. Le chauffeur du taxi 505 est jeune, à
peine plus âgé que Jao. Il conduit brutalement, sans égard pour sa vieille
monture. Les sièges usés du véhicule se rappellent en permanence aux fesses des
passagers ; la famille installée au dernier rang vient régulièrement cogner sa
tête sur le plafond décoloré du véhicule. Le coffre hurle la mort sur ses
gonds, accompagné en écho par le grognement des portières. Le chauffeur est
indifférent à la complainte de son véhicule et des passagers. Sa tête est
branchée sur le son d’une musique nasillarde qui sort d’un vieil autoradio, son
œil est rivé sur la route, son attention encore alimentée par le verre de
mauvais rhum qu’il a pris avant de lancer son véhicule sur la route. La route
n’a en fait rien d’une route. Elle mériterait le nom de chemin si son rôle
n’était pas de lier une ville à la route nationale 7. Les trous succèdent aux
bosses. Les bas-fonds pleins de boue alternent avec des tronçons sableux dignes
du Paris Dakar des années 80. Mais la traction avant de la 505 y fait
merveille, ses roues avalent les obstacles, et chaque fois que l’on croit
qu’elles vont refuser de coopérer, elles se ravisent et sortent la longue
carcasse de son obstacle. Le moteur, improbable mélange de mécanique, de
fétiches et d’accessoires hétérogènes, se montre étonnement coopératif. Jao,
avec les autres hommes, est quand même descendu plusieurs fois, pour pousser ou
calmer la soif du radiateur vert de gris. La distance qui les sépare maintenant
du plan lisse du goudron de la Nationale 7 s’amenuise, et tout le monde
anticipe avec délices le moment où la route, devenue calme, ne vous fera plus
mal aux fesses ou au dos. Les vazaha voyagent plus confortablement dans un Land
Cruiser, sorte de vaisseau mécanique, spécialement conçu contre les forces
obscures que l’Afrique dresse devant la modernité routière. Equipés d’un bon
moteur et d’un bon chauffeur, ils affrontent sans peur la boue, le sable, les
pièces cachées dans les hautes herbes de la brousse. De temps en temps ils
croisent une voiture ou un camion à l’arrêt dont le chauffeur endormi sous le
châssis attend, sans se brusquer, la pièce de rechange qui le réveillera de sa
sieste. Partis bien après le taxi collectif, la Land Cruiser des blancs atteint
le goudron au niveau de Sakahara, seulement une petite heure après la 505.
Sakahara, ville bord de route, sans âme, improbable repère de chercheurs de
rubis et de pierres précieuses. Ces pauvres gens se font plumer par les
négociants asiatiques qui ornent la route de boutiques d’achat de ‘Gems’ ; Ici
se reproduit le miracle de la richesse indécente de ceux qui recueillent, dans
leurs mains avides, le travail de ceux qui remuent la terre pour en extraire un
trésor dont ils ne profitent jamais.
Jao et son taxi se sont arrêtés à Sakahara ; Des
petites commerçantes se sont ruées sur la voiture pour leur vendre un peu de
nourriture ; La troupe ankylosée est sortie hébétée du véhicule pour être
compressée à nouveau sous le flux de propositions de nourritures surchauffées
au soleil. Un café, un coca pour certains, des bananes, des oranges ont ainsi
changé de mains, le tout avec des sacs plastiques qui finiront, sous peu, leur
vie interminable sur le bord de la route, une fois que la 505 aura repris sa route,
ce qui advient après quelques coups de klaxon énervés du chauffeur. Après le
départ, la voiture commence sérieusement à protester au niveau de la roue avant
gauche. Le bruit de la musique et l’abrutissement du chauffeur ne suffisent
plus à cacher l’urgence de la situation. Les passagers sont inquiets, ils
s’interrogent du regard ; Ceux qui bavardaient insouciants se taisent
désormais. Ils attendent le verdict implacable de la mécanique maltraitée
depuis de longues heures, qui finit par s’arrêter. Sans rancœur pour la voiture
ni le chauffeur, ils savent qu’il va falloir patienter au soleil le temps qu’il
faudra pour que la pièce de rechange arrive de Tuléar. Le taxi s’est arrêté en
sortie d’un virage. Sans prendre le temps de signaler la voiture par des
branches, qui servent en Afrique de triangle de signalisation, le chauffeur a
commencé à démonter la roue. Les voitures qui passent en trombe, surprises de découvrir
le véhicule si mal garé, klaxonnent de longues secondes pour l’avertir de son
inconscience. Mais, aidé par le frère de Jao, le chauffeur a continué à
démonter la roue puis le moyeu, pour s’apercevoir que c’est le cardan qui a
rendu l’âme. De Tuléar on lui promet, par téléphone, de mettre la pièce au plus
vite dans un taxi brousse qui fait la remontée de Tuléar vers Tananarive. Jao
est descendu de la voiture, du côté fossé, quand le gros Land Cruiser gris des
vazaha sort à pleine vitesse du virage. Au même moment, un énorme camion
arrive, avec la pleine conscience de sa supériorité routière, dans l’autre
sens. Jao sait que le choc est inévitable. Il a, en un éclair, jaugé les forces
en présence, réalisé que le taxi allait se faire broyer par le Land Cruiser qui
n’aurait pas le temps de freiner suffisamment. L’habile chauffeur du Land
Cruiser a partagé l’éclair de panique de Jao. Son regard exercé a imaginé en un
quart de seconde tous les scénarios. Après avoir amorcé un freinage d’urgence,
il a lâché le frein pour avoir la pleine maitrise de son lourd véhicule. Son
regard s’est porté sur le bas-côté de la route, brousse couverte d’arbrisseaux
et d’hautes herbes, qui peuvent cacher une grosse pierre, une souche, ou un
énorme trou. Devant la certitude de l’impact dévastateur avec le taxi à
l’arrêt, il a choisi l’incertitude d’un passage en force dans la végétation
inconnue qui borde le taxi sur sa droite. Le Land Cruiser plonge dans le fossé.
L’analyse de Jao l’a malheureusement amené à prendre le même et mauvais chemin.
En fuyant le taxi sur la droite, ralenti par les herbes et les taillis, le
jeune homme a quand même le temps de tourner la tête pour apercevoir le visage
des passagers du Land Cruiser, terrorisés par ce qui va se passer. Le Land
Cruiser frappe le jeune homme de plein fouet au moment où ce dernier fait une
tentative désespérée pour s’extraire de la trajectoire du véhicule. Jao
disparait sous la mécanique impuissante à l’éviter, qui le traîne sur plusieurs
mètres. Il entend maintenant au loin des cris, des hurlements, des pleurs. On
le cherche dans les hautes herbes, et on finit par réaliser qu’il est coincé
sous le véhicule, qui recule doucement pour laisser paraitre son corps meurtri.
Jao respire, mais il sent à peine son corps transporté sur le siège de la
voiture. Il entend les pleurs de son frère assis à ses côtés, il devine les
paroles d’une femme blanche qui lui parle doucement. Ses yeux sont ouverts, sa
bouche émet des grognements, mais il arrive à avaler une gorgée d’eau. A
l’invitation de la femme blanche, assise derrière lui, il essaie d’ouvrir des
doigts, bouger ses pieds, qui semblent fonctionner. Il entend les
encouragements de son frère et des autres passagers. Le Land Cruiser fonce vers
Tuléar avec son équipage en tension. Les téléphones s’agitent pour s’assurer
que les services d’urgence de l’hôpital de Tuléar seront là pour accueillir au
mieux Jao. Mais qu’espérer un samedi de Pâques dans un hôpital, où même en
temps normal, rien ne fonctionne correctement. La femme blanche continue de
parler, elle éponge son visage ensanglanté, caresse son front. Jao pense à sa
cousine Tiana, à la douceur de sa voix. Il voit distinctement le bleu intense
de la mer envelopper son corps gracile. La voiture entre dans l’hôpital au
moment où Jao sent ses forces diminuer. Son corps qui l’abandonne est
transporté sans ménagement sur une civière par des brancardiers blasés. Il sent
à peine les doigts du docteur qui l’ausculte et qui ne constate aucune
fracture. C’est sur ces mots que Jao s’endort, dans le voile du visage de
Tiana. Le médecin déclare la mort de Jao quelques minutes plus tard.