Rencontre insolite d'un sanglier et de son agresseur...
Dialogue de sanglier
En Languedoc, la nuit, il vaut mieux conduire doucement, car
les sangliers ont colonisé l’obscurité et se permettent de couper les routes
qu’empruntent les voitures pressées de rentrer, après une soirée de travail ou
de ripaille. Ce faisant, ils tombent souvent nez à nez avec des inconscients
motorisés. Le duel ne tourne évidemment pas en leur faveur, mais il faut
admettre que les humains y laissent souvent des plumes.
La chose m’est arrivée récemment. J’utilisais avec sagesse
l’espace autorisé pour circuler, quand, dans un virage, un sanglier, qui avait les
mêmes prétentions que moi, me barra le chemin. Il avançait hélas trop
doucement, ou moi trop vite, pour que je puisse l’éviter. Les freins de ma
belle voiture neuve hurlèrent avant l’impact de la rencontre, et le sanglier
fut fauché brutalement.
Plus inquiet pour ma voiture que pour la bête, je sortis
examiner l’étendue des dégâts, et je comptais déjà ce qu’il faudrait dépenser
pour effacer les traces de l’imprudence
du cochon, empruntant illégalement le trajet habituel de mon retour de
garde. Le sanglier était bloqué sous le pare-choc mais il n’était pas mort. On
distinguait, au niveau de son épaule une sévère trace de meurtrissure. De son
nez, il expirait par à-coups un filet de sang qui faisait des petites bulles.
De ses yeux noirs, sortaient des sortes de larmes, qui descendaient le long de
son groin. Je décidais de reculer la voiture pour le libérer un peu de son
étreinte avant une mort qui semblait évidente, vu la violence du choc.
La manœuvre effectuée, je sortis tranquillement pour aller
inspecter l’animal en me disant qu’il eut été plus humain de l’abattre que de
le laisser ainsi à la merci d’une autre voiture, qui ne pourrait certainement
pas l’éviter en sortie de virage. En
tant que chasseur, le coup de grâce m’aurait moins gêné que le fait de le
pousser dans le fossé, vu son poids, que j’estimais à près de cent cinquante
kilos. Mais, ayant contourné le véhicule à la lumière de mon smartphone, je n’y
trouvais plus rien. Je fis le tour plusieurs fois, examinai le dessous de la
voiture, les alentours, mais plus une trace de mon infortuné compagnon. Je décidai alors d’aller soulager ma vessie
stressée par l’incident, et de repartir pour une nuit bien méritée.
La délicate opération, vu mon état d’énervement, était en
cours, quand je vis le sanglier à quelques mètres de moi, les yeux menaçants.
Il était vraiment énorme, rien à voir avec les petits sangliers d’Obélix, fruit
de la clémence de Goscinny pour la gente porcine. Faut-il n’avoir jamais vu un
sanglier aujourd’hui pour comprendre que la bête ressemble plus un taureau qu’à
un pourceau. L’animal s’approcha la tête
baissée. Je voyais la puissance de son cou et de ses épaules et j’en imaginais
l’effet sur mon bas ventre. Tétanisé,
j’avais cessé toute opération de miction. D’ailleurs, mon petit organe, telle
une tortue, s’était totalement rétracté, craignant certainement d’assumer en
premier le choc inévitable entre la bête et l’homme.
Je me décidai à tenter le tout pour le tout et je me mis à
expliquer au sanglier, avec les mains, que je n’y étais pour rien. Je fis
semblant de rouler en mimant une conduite souple et équilibrée, et je me
hasardai même à chantonner pour exprimer la joie et le détachement d’un
conducteur sûr de son bon droit et heureux d’avoir pour lui seul l’espace éclairé
que ses pleins phares lui donnent. L’animal s’avança encore, se demandant sans
doute si mon comportement bizarre tenait du lard ou du cochon. Il était maintenant
à moins d’un mètre de moi, et commençait à basculer la tête de bas en haut.
J’aurais dû ou j’aurais pu fuir mais, ayant détaché ma ceinture, mon pantalon
était tombé sur mes chaussures pendant mes explications désespérées. J’étais là,
bloqué par mes vêtements, figé par la
peur et humilié par le ridicule de la situation.
Mes yeux s’étaient bien accoutumés à l’obscurité et je
pouvais désormais voir nettement ses défenses aiguisées, relevées sur le côté
de son visage, ressemblant à de grosses moustaches. Il ne semblait pas pressé
d’en finir avec moi. Son souffle s’était calmé, il avait léché le filet de sang
qu’il avait sur le nez et semblait, au contraire, vouloir entamer une
conversation. À ceux qui pensent que le cochon n’est bon qu’à faire du
saucisson, j’objecte qu’il cherche à se faire comprendre des hommes. Le taureau
aurait certainement fait de la bouillie de moi avec ses cornes et sabots, le
loup aurait croqué dans mes cuisses un peu trop dodues, l’ours m’aurait planté
ses griffes dans le ventre mais le sanglier, lui, semblait décidé à s’exprimer.
Je ne suis pas sûr de ce qu’il grommela exactement, mais je
crus y reconnaître une affaire de territoire, de tribu à nourrir et de
chasseurs ivres qui s’en prennent à sa famille tous les samedis matins. De temps à autre, il cessait de grommeler
pour émettre un gros reniflement que je prenais pour une interrogation à mon
endroit. Bêtement, je répondais que je comprenais, qu’il avait certainement
raison, puisqu’il préférait parler que de se battre. Notre dialogue dura cinq
bonnes minutes.
Pendant ce temps, il me laissa remonter ma culotte avec un
grognement de curiosité. Ce faisant, je me crus obligé de lui commenter mes
gestes. Quand nous eûmes fini notre conversation, il se recula et me laissa
rejoindre la voiture, puis tourna les
talons tranquillement et s’en fut en un petit trot boitillant. De retour au
volant, je réfléchissais au sens de la scène, et me mis à douter de la
définition de l’humanité, de son rapport aux animaux. Ma femme, à qui je contai
l’histoire avec émotion, me coupa sèchement et me conseilla de voir un
psychiatre. Dépité, Je me dis au fond de moi que le contact de certains animaux
ferait mieux qu’une armée de médecins, et j’enterrai avec cérémonie mon fusil
de chasse au fond du jardin.
Jean-Pierre Mahé, Juillet 2020