Riz au lait, ou la vie aigre-douce d’une
petite bretonne
Fille
de paysans de Basse Bretagne, Jeanne suivait docilement ses six sœurs. Née, au
début des années 1920, du retour à la maison d’un père fortement alcoolisé un
jour d’élections, et d’une mère trop âgée pour penser qu’on puisse la désirer,
Jeanne avait survécu à une naissance difficile qui lui avait laissé un léger
retard mental, ce qui faisait d’elle une proie facile pour les tâches
ménagères. Ses sœurs la chargeaient, depuis qu’elle savait porter, de toutes
sortes de corvées, que la jeune Jeanne exécutait avec le sourire, n’espérant en
retour aucun signe de bienveillance. Mais Jeanne avait le lait en ami. Elle
passait des heures à regarder sa mère, le dos courbé à traire les quelques
vaches assemblées dans une étable sombre. Jeanne se berçait alors au son
cadencé du contact du jet de lait sur le seau en métal, et quand sa mère
quittait sa tâche, elle s’asseyait sur le tabouret en bois et collait sa joue
sur le ventre sale de la bête en découvrant toutes sortes de bruits bizarres,
qui lui faisaient imaginer qu’un monstre y vivait. Dès que ses doigts furent
assez puissants, Jeanne remplaça sa mère et ses sœurs à la traite, et c’est
seule, à partir de 5 heures du matin, qu’elle extrayait la centaine de litres
qui attendaient ensuite sagement en énormes pots qu’on passait chercher. Assise
sur l’un d’eux, elle guettait l’arrivée du laitier, en chantant et en grignotant
une herbe fraîchie par la rosée. Elle aidait le brave homme à pousser les
bidons dans la charrette en laissant voir la blancheur laiteuse de sa poitrine
naissante. Si l’intelligence de Jeanne manquait de croissance, ses formes
commençaient à éclore et à affoler les garçons du village. Ses parents, trop
âgés pour tout contrôler, ne voyaient pas d’un bon œil se développer un esprit
de conquête autour de leur progéniture. Jeanne fut alors consignée en cuisine,
et une fois la traite terminée, le beurre baratté, elle devait se rendre sans
tarder auprès du feu, quelque que fut la saison. On lui offrit un épais livre
de cuisine illustrée, en espérant qu’elle puisse varier l’ordinaire. Ne sachant
pas lire, elle apprit à déchiffrer les dessins et se lança dans des essais
culinaires. C’est ainsi qu’elle découvrit le riz au lait.
Sur
le papier, la préparation du riz au lait ne présente aucune complexité, mais
elle réclame une habileté certaine pour
composer le mélange de lait fraîchement trait, de crème fraîche, de sucre et de
riz que l’on fait glisser, dans une grande jarre en fonte, au fond d’un
fourneau à bois. Après quelques heures, et une surveillance régulière, le
fondant mélange est prêt, recouvert d’une peau dorée aux multiples teintes et à
l’odeur envoûtante. Mais s’il est retiré trop tôt du four, le mélange est
grumeleux, trop liquide et trop clair. Si au contraire, il passe un peu trop de
temps au chaud, il devient dur, sec et colle à la cuiller. Une température de
cuisson trop élevée et sa peau devient noire, cassante. Une température trop
faible et le mélange reste stérile ne produisant qu’une bouillie. Jeanne apprit
bien vite à maîtriser la science et la patience d’un bon riz. Une fois sorti du
four, elle le laissait refroidir dans le cellier, juste en dessous du
garde-manger en grillage fin qui servait à protéger les œufs et le beurre des
souris. Sa recette faisant merveille, elle devint l’objet d’une attention
particulière les jours de fête, où l‘on attendait, pour finir un repas, le Riz-au-lait
de Jeanne. En voyant les cuillers des convives s’enfoncer dans le mélange
onctueux, Jeanne entrait discrètement en prière, et se voyait multipliant et
distribuant son riz au lait pour atténuer les malheurs de la terre. Elle qui
craignait de rester seule, savait désormais qu’on pouvait chercher un bon parti
pour elle, car les talents d’une bonne cuisinière compensent largement ceux que
la nature a oublié de vous donner.
Mais
l’arrivée d’un lointain cousin changea le cours du fleuve tranquille qui
commençait à couler dans l’esprit de la petite bretonne. De Paris, où il avait réussi dans les
affaires, Charles était venu se reposer au village avec sa femme, une
parisienne dédaigneuse, et ses trois enfants indisciplinés qui refusaient de
risquer leurs belles tenues bleu-marine dans la cour où trônait le tas de
fumier sur lequel jacassaient une bonne dizaine de poules. Malgré un français
parfait, Charles avait gardé son accent, ou du moins faisait-il semblant de
l’utiliser pour montrer à sa famille d’origine qu’il ne l’avait pas reniée. Il
glissait de temps en temps quelques phrases en breton, histoire de se moquer
sournoisement des parisiens, et l’assemblée éclatait de rire devant le visage
de plus en plus rouge de sa femme, qui devinait que la mauvaise plaisanterie
lui était destinée. Entre ses bons mots, Charles avait remarqué Jeanne. Son œil
avisé avait repéré tout le potentiel de la jeune fille, qu’un petit
dédommagement à la famille suffirait certainement à rémunérer. Au dessert,
l’affaire fut conclue et il fut décidé que Jeanne partirait à Paris, dès la
rentrée de septembre, s’occuper des petits cousins. Une fois informée, la jeune fille protesta,
pleura, supplia, mais rien n’y fit. Elle
quitta le village quelques semaines plus tard dans un wagon de troisième
classe, destination la gare Montparnasse.
En
retard, Charles la trouva en train de tourner, paniquée, autour de sa valise,
cherchant désespérément un visage amical sur le quai de la gare devenu
vide. Il se moqua doucement de sa crainte et la fit rejoindre une magnifique
voiture, dont les sièges en cuir étaient bien plus confortables que ceux en
bois sur lesquels Jeanne venait de passer douze heures. Au milieu d’un Paris
conquérant, bruyant et inconscient, la jeune fille atteignit la maison
bourgeoise où l’attendait la mine sévère de la maîtresse de maison, décidée à
lui faire vivre l’enfer. Les enfants ne lui firent pas meilleur accueil et, à
l’unisson de leur mère, se moquèrent de ses mains, de ses vêtements, de son
parler. Il fallut la fermeté de Charles pour remettre un peu de calme et
autoriser Jeanne à se reposer. Habituée à dormir avec ses sœurs, elle
s’inquiéta de devoir désormais passer la nuit seule dans le petit local que
Charles appelait pompeusement une chambre. Pour calmer son angoisse, elle
caressa les draps en coton du lit, bien plus doux que ceux en chanvre de la
maison, et s’allongea sur le matelas qu’elle s’étonna de trouver si plat.
Au-dessus du lit, un crucifix tout propre venait d’être installé, et sous le
lit, un pot de chambre complétait le décor. Pour éviter de pleurer, Jeanne
sortit la petite jarre de riz qu’elle s’était confectionnée avant de partir et
s’y plongea avec l’espoir d’y retrouver le goût de la liberté perdue, mais rien
n’y fit. Le goût du riz ne couvrait pas l’odeur âcre du conduit de cheminée qui
traversait le réduit de part en part. Ainsi commença sa nouvelle vie de
servitude. Madame, qui exigeait qu’on l’appelle ainsi, lui fournissait chaque
matin une liste des tâches à faire que la bretonne se faisait déchiffrer par
Charles-Edouard, le petit dernier, sous les yeux moqueurs des deux autres
garçons, Charles-André et Charles-Henri. Devant eux, elle tâchait de retenir
ses larmes dans ses beaux yeux bleus, mais le soir venu, elle vidait son
chagrin au fond de son grand mouchoir à carreaux. Madame lui refusait même le droit
de faire son riz au lait. ‘Le manger de paysan n’a pas de place ici’ lui
répétait-elle d’un air vainqueur. Charles, de moins en moins présent à la
maison, probablement pour éviter toute querelle avec sa femme concernant ses
manières un peu trop douces avec la bretonne, ne soutenait plus Jeanne et se
réfugiait dans ses affaires devenues difficiles.
En
ce début d’année 1936, Paris la frondeuse frémissait comme un lait en train de
bouillir. Partout des petites bulles de contestation éclataient. Les paysans
déracinés qui avaient rejoint la capitale au début du siècle pour devenir
ouvriers, devinaient peu à peu leur force collective. Eux qui avaient appris à
ne pas compter leur temps au labeur des champs, commençaient à trouver le temps
long derrière des machines ingrates et réclamaient désormais un peu de temps
pour soulager leur peine. Jeanne, quand elle sortait au marché, regardait avec
dédain ces masses de fainéants, comme les appelait Charles, défiler en chantant
l’Internationale. Apeurée, elle courrait alors se réfugier sous un porche
d’immeuble ou chez un commerçant. Au début du printemps, la situation
s’envenima. Les usines fermaient leurs portes les unes après les autres, et
même les ateliers de Charles furent mis à l’arrêt. L’ambiance était électrique
à la maison, et Jeanne en faisait les frais, essuyant les reproches de toute la
famille pour des broutilles. Aucun plaisir, si ce n’est d’être seule dans son
réduit à regarder son livre de recettes, ne venait égayer ses journées. Ses
formes agréables s’étaient aussi fanées, et Jeanne, amaigrie, voyait arriver
ses vingt ans avec la crainte de vivre enfermée dans sa situation. Les lettres
à sa famille restaient sans réponse, la Bretagne l’avait oubliée dans un coin
sans humanité, sous l’humidité d’un toit gris à l’odeur de charbon. Les
quelques sous qu’elle glanait par ci par là lui permettaient juste de remplacer
une tenue ou d’acheter un chapeau décent, certainement pas de s’offrir un
billet retour. Un jour, trébuchant en voulant fuir une manifestation, elle fut
embarquée par les gardes mobiles au poste de Police de Montparnasse. Au milieu
d’ouvriers en sueur, en colère derrière les barreaux des cellules, elle se
risqua à exposer timidement sa condition de paysanne montée à Paris chez des
bourgeois qui exploitaient sa gentillesse. Dans un premier temps raillée, l’un
des leaders du mouvement vit l’opportunité qu’il pouvait tirer de son histoire.
Quand Jeanne fut relâchée avec l’ensemble des ouvriers, il l’invita à rejoindre
l’usine Citroën occupée sur le Quai de Javel. Dans l’odeur d’huile des
machines-outils, et des fourneaux de forge, Jeanne prépara chaque soir un riz
au lait pour les ouvriers se relayant pour bloquer l’entrée de l’usine.
L’affaire arriva aux oreilles d’un jeune journaliste du Matin de Paris, qui en
fit une première sous le titre ‘Une Paysanne Bretonne soutient les estomacs des
ouvriers’. L’Humanité, le journal communiste, ne fut pas en reste et la photo
de Jeanne portant une jarre de riz au lait apparut en gros sous la faucille et
le marteau, avec un titre éloquent ‘Le dessert de la cause ouvrière’. Le
nouveau pouvoir socialiste, inquiet d’être dépassé par l’honneur fait à la
brave paysanne bretonne venue épouser la cause des grévistes parisiens, dépêcha
l’un de ses illustres représentants, le Ministre Léo Lagrange, pour rencontrer
la jeune fille, qui le subjugua par la qualité de son dessert et la simplicité
de ses paroles. Au village, on apprit, par une lettre de Charles, la dérive de
la jeune fille, et après le choc, une série de messes fut mise à son intention
pour l’aider à retrouver le chemin de la soumission à la famille et à la religion,
que pourtant Jeanne n’avait pas reniées. Chaque soir, dans l’usine, entre deux
grosses armoires métalliques chargées d’outils, elle s’agenouillait en prière
pour confier à Dieu le sort des ouvriers et de leurs conditions de misère. Son
appel fut entendu puisque, quelques semaines plus tard, le Front Populaire
adopta les congés payés et la semaine de 40 heures. Quand la grève prit fin,
Jeanne se retrouva aussi désespérée que le jour qui l’avait amenée à Paris. Les
ouvriers qui l’avaient défendue étaient désormais rentrés chez eux, et leurs
épouses voyaient d’un mauvais œil toute relation avec cette jeune fille aux
recettes sucrées. Pour trouver du réconfort, elle alla se confesser à l’église
Notre Dame des Champs, mais le curé, la reconnaissant, la renvoya en lui
demandant de rentrer dans le rang, de demander pitié à son cousin. Résignée, Jeanne rejoignit la maison
de Charles pour apprendre qu’il venait de se suicider suite à la banqueroute de
sa fabrique. Sa femme avait quitté la belle demeure, et comme à son habitude,
avait laissé un mot pour Jeanne, la traitant cette fois de P… Communiste. Ne
sachant lire, Jeanne fut épargnée de l’insulte mais dut chercher un toit,
qu’elle trouva dans une auberge bretonne qui l’engagea en cuisine.
Quelques
années plus tard, sous l’occupation, l’auberge fut réquisitionnée par les
allemands, qui la gardèrent comme cuisinière. Entourée d’uniformes Feldgrau aux
méthodes rudes, impassible aux remarques grivoises sur sa beauté, Jeanne
continua à servir son dessert, tant et si bien que sa table devint l’une des
plus célèbres de Paris auprès des soldats allemands. Sans distinction de grade,
le ‘MilchReis’ de Jeanne faisait
merveille, et elle se mit à le livrer dans le Tout-Paris allemand, munie d’un
laisser-passer spécial. On dit que même Von Choltitz, le dernier gouverneur
allemand de Paris, s’en fit servir pendant ses discussions avec le consul de
Norvège, Raoul Nordling, avant sa reddition. Ce serait en réfléchissant devant
le riz de Jeanne, qu’il se rendit compte qu’on ne pouvait détruire une ville
qui produisait un si bon dessert. Il renonça alors à faire sauter les ponts et
monuments de la ville lumière. Le lendemain, Paris laissa éclater sa joie, mais
cette libération ne se fit pas sans mal pour la jeune femme. Dès les premières
heures de liberté, l’auberge fut caillassée par la population en furie et
Jeanne arrachée à ses fourneaux pour être tondue, juchée sur une charrette. La
chemise déchirée, les joues tordues de chagrin, les mains cachant ses seins,
Jeanne suppliait qu’on l’écoute. L’heure de la vengeance n’est pas celle de la
confidence et ses pleurs ne lui furent d’aucune utilité. Sous une pluie
d’insultes et de cris, s’exprimait le jugement de la foule abrutie par quatre
années de privations. Mais, au moment où les ciseaux furieux d’un résistant de
la dernière heure allaient s’abattre sur sa belle chevelure blonde, le silence
se fit et la foule s’écarta devant le pas tranquille d’un homme de grande
taille, vêtu d’un treillis. De sa main puissante, il éloigna la main du
bourreau et s’adressa fermement à la foule :
‘Cette femme,
je la connais. Elle vous vaut tous réunis ! Pendant 3 ans, elle a
transporté, grâce à ses pots de riz au lait, les messages de la résistance.
Chaque semaine, elle a traversé au risque de sa vie les postes de contrôle pour
que nous puissions organiser la lutte. En mangeant son riz au lait, les
allemands ont, sans s’en rendre compte, nourri la résistance. La France ne
serait pas à genoux si elle avait compté plus de femmes comme elle’.
Le
nom de l’homme circula parmi la foule tandis qu’il aidait Jeanne à se relever
et à s’éloigner. L’histoire ne dit pas si Jeanne remercia le Colonel Rol-Tanguy, chef de la résistance à Paris,
en lui offrant du riz au lait, qu’il eut certainement apprécié, étant breton
lui-même, mais on sait que la jeune fille rejoignit les rangs des forces
françaises.
Son
livret militaire indique sa présence en Alsace lors des combats de libération
de Strasbourg. Affectée aux cuisines de l’Hôpital Militaire Gaujot, elle
améliora l’ordinaire des soldats blessés lors de la contre-offensive allemande
de Janvier 1945. Dépitée de ne pas leur être plus utile, elle se porta
volontaire pour être brancardière lors de la bataille d’Haguenau où elle fut
gravement blessée, et retrouva l’hôpital en tant que patiente cette fois.
Atteinte aux jambes et au torse par des éclats d’obus, elle fut opérée dans un
bloc opératoire saturé en raison de la résistance acharnée des dernières
divisions SS en France. Le chirurgien réussit à lui enlever les morceaux
d’acier, mais, faute d’antibiotiques, son état empira et elle sombra dans de
longs moments d’inconscience. Un jeune soldat amputé, ancien syndicaliste de
chez Citroën, la reconnut malgré ses traits tirés par la souffrance et son
teint aussi pâle que la vierge d’albâtre qu’une religieuse avait placée
au-dessus de son lit. Chaque jour, il venait lui parler, et insista pour qu’on
le laisse lui donner ses repas. En vain car Jeanne se mit progressivement à
refuser toute nourriture et à délirer. Le jeune homme remarqua alors que les
mots exhalés par la jeune fille étaient des recettes de cuisine et se souvint
soudain des desserts du Quai de Javel. Il fit tant et si bien qu’on chercha
dans tout Strasbourg un cuisinier breton pour préparer un bon riz au lait. Ce
fut la première nourriture que Jeanne accepta depuis des jours et le jeune
homme, heureux de sa réussite, continua patiemment à la nourrir jusqu’à qu’elle
se rétablisse. On vit ensuite les deux jeunes gens se soutenir l’un l’autre
avançant de manière imprécise entre les bancs en pierre du jardin de l’hôpital.
Au fil des jours, leurs gestes se firent de plus en plus moelleux, le goût de
leurs échanges se fit plus intense, leurs paroles gagnèrent en chaleur et
Jeanne se laissa glisser doucement dans l’onctueuse recette. Leur amour
s’affina progressivement entre les odeurs d’éther, les seringues et la mauvaise
humeur persistante des bonnes sœurs qui régissaient l’hôpital à leur manière.
Voyant d’un mauvais œil une idylle se profiler, elles firent tout leur possible
pour décourager les deux tourtereaux, en énumérant à tour de rôle leurs défauts. Ainsi Clément fut informé du léger
retard mental de sa future compagne, et Jeanne, de la blessure de Clément aux
parties génitales qui ferait sans doute de lui un impuissant. Mais, au lieu de
désinfecter la contamination affective née entre les deux patients, elles ne
firent que l’attiser et bientôt Jeanne et Clément furent envahis d’une fièvre
réciproque et durable. Contre les religieuses, tout l’hôpital fit corps avec
les deux rescapés et bientôt, on ne parla plus que de cet amour né des
blessures de la guerre. Même le Général Leclerc, en vainqueur, vint à l’hôpital
s’enquérir de l’état des deux malades.
De sa badine, il frappa la jambe de bois de Clément, en lui indiquant
que le combat à venir serait le plus dur. Il offrit sa joue mal rasée à Jeanne et
goûta ainsi un peu de la douceur féminine qu’il s’était volontairement interdite
depuis qu’il avait prononcé le serment de Koufra.
Ils se marièrent en Bretagne, au début
de l’été 1945. Clément, orphelin de l’assistance publique n’avait pas de
famille à inviter aux réjouissances, mais les sœurs de Jeanne fournissaient
déjà un contingent de garnements qui firent honneur au jeune couple. Les
quelques photos-souvenirs de cette journée, montrent Jeanne et Clément sortant
de la messe en tirant derrière eux une longue file d’invités, flanqués de deux
gamins tenant ensemble un panier de fleurs blanches. Une autre photo montre
l’ensemble des invités, en équilibre sur des charrettes devant le bâtiment de
ferme et les mariés raides aux côtés des parents, oncles et tantes les plus
âgés. Sur la troisième, avec les mariés, posent les anciens combattants de la
guerre de 14-18, avec à l’honneur les héros de Dixmude. Sur la dernière, les
mariés sont entourés de toutes les veuves en coiffe, avec le sourire en berne
comme il était d’usage pour leur condition.
La fête fut magnifique et pour la première fois, Jeanne ne fut pas
invitée en cuisine. On prépara le riz au lait à sa place, mais sur ses
consignes. Elle resta patiemment attablée pendant les huit heures que dura le
repas de noces et écouta, sans se lasser, les hommes se battre à coups de
chants de marin, et les femmes leur répliquer par des chœurs émouvants.
L’accordéon fut servi par quelques amis de Clément venus de Paris qui
s’extasiaient d’entendre des voix si belles s’échapper de corps si malmenés par
le travail. A la fin, Jeanne et son père ouvrirent le bal dans l’étable, entre
des murs couverts de beaux draps, sur un plancher posé pour l’occasion et rendu
glissant à l’aide de savon de Marseille. Le mariage dura jusqu’au lendemain,
avec le retour des noces, quand, ayant trait les vaches et assisté à la messe,
les invités revinrent finir les restes.
C’est en banlieue parisienne que les
deux jeunes mariés décidèrent de s’installer. Malgré la supposée infirmité de
Clément, les premières années virent naître sept enfants, tous des garçons,
rangés dans la famille année par année. Jeanne réservait ses belles recettes
pour le dimanche, juste avant les ballades en famille sur le bord de Marne.
Malgré ses multiples grossesses, elle était belle et tenait à le rester. Les
visages se retournaient souvent sur cette famille bien ordonnée conduite par
une maman si bien apprêtée. Lors d’un de ses rares achats aux Galeries
Lafayette, elle fut remarquée et, quelques semaines plus tard, entourée de ses
enfants, elle fit la première page de ‘Foyers de France’, journal qui
dispensait aux bonnes ménagères des informations d’une importance capitale
telles que : ‘Un bon tablier économise plusieurs robes’, ‘une batterie de
casseroles vaut mieux qu’un grand chaudron’, ‘le bon linge de maison peut se
laver avant d’être sale’. Grâce à ces petites opérations de communication,
dûment rémunérées, l’ordinaire s’améliora bien vite, à la grande crainte de
Clément qui voyait sa femme s’émanciper du salaire d’agent de maîtrise qu’il
avait réussi à obtenir chez Renault. Le
formica entra dans la maison et remplaça la table en châtaigner peu commode à
nettoyer, les vieux meubles de la maison firent place au mobilier moderne de
chez Lévitan. Foyers de France proposa alors à Jeanne de faire la promotion
d’électro-ménager, et la maison devint un laboratoire de la modernité domestique
naissante. On y testa des frigidaires aux formes galbées, des couteaux
électriques à l’utilité douteuse, des ouvre-boites deux fois plus encombrants
que les conserves à ouvrir, des énormes casques à sécher les cheveux, etc...
Tout le concours Lépine de l’électroménager défila devant le sourire
inaltérable de Jeanne jusqu’au mixer en inox dans lequel Jeanne fit, pour
l’ORTF, une démonstration de préparation de son riz au lait.
En 1954, au moment où Jeanne commençait
à se lasser des incessantes allers et venues des représentants de marques dans
son nouveau pavillon de Nogent, la promotion du lait à l’école la remit sur le
devant de la scène. Pierre Mendes-France, l’instigateur de cette mesure
destinée à améliorer la nutrition et réduire l’alcoolisme chez les écoliers, se
fit présenter la jolie mère de famille, et l’engagea dans une campagne de
publicité qui la vit exposée sur tous les murs des écoles de France. Sur de
grandes affiches, adossée à une belle vache normande,
Jeanne, tenant un pichet tricolore, versait à ses enfants un verre de lait en
disant ‘‘Pour être studieux, solides, forts et
vigoureux, buvez du lait !
Après cette campagne,
devenue incapable de se déplacer sans qu’on lui demande si elle était une bonne
laitière, Jeanne décida de se faire oublier du monde de la publicité et
retourna à ses fourneaux pour produire le meilleur d’elle-même. C’est pendant
cette période de retrait qu’elle décida de glisser un peu de vanille dans son
riz au lait. L’effet produit sur sa tablée la convainquit de sortir de son
antre pour suggérer l’amélioration de la recette au magazine Elle, qui
lui proposa alors d’écrire un livre de recettes modernes, basées sur
l’utilisation d’appareils de cuisine destinés ‘à libérer la femme’. Ainsi
pendant plusieurs années, aidée d’une journaliste culinaire, Jeanne composa et
testa des plats et des desserts. De son imagination pratique, sortirent des
centaines de pages de recettes, de commentaires, de coups-de-cœur qui firent le
bonheur de millions de cuisinières, avant qu’internet ne réduise à l’état de
vestiges les épais livres de cuisine, aux pages salies par du beurre ou des
jaunes d’œufs. Jeanne ne quitta sa cuisine qu’une fois le livre terminé, au
moment où un autre monde, fait d’une musique et de pensées excitées
remplaçaient l’ordre construit patiemment par l’énergie des rescapés de la
guerre. Regardant s’évanouir les valeurs qui avaient régi sa vie, ne pouvant
plus empêcher ses enfants d’être emportés par la vague de liberté déferlant sur
les adolescents, elle se réfugia vers le dernier instrument que lui fournissait
la modernité, la télévision. Chaque jour, attendant Clément, lui-même malmené
par des jeunes diplômés venant lui mordre les mollets de leur ambition acérée,
elle enfournait les magazines et les feuilletons offrant une réalité fantasmée
en noir et blanc. Jeanne vivait très mal le départ de ses garçons. Si elle
était fière de leur vigueur, elle regrettait la douceur que lui aurait
certainement donnée une fille restée près d’elle, une attention et une
compréhension qui lui avaient toujours manquées. Elle comblait le vide laissé
par chaque départ par une frénésie de nourriture qui la laissait honteuse et
lasse. De Clément ne venait aucun réconfort, ses gestes n’avaient depuis
longtemps plus le même goût qu’aux premières années de leur amour, et il avait
tendance à calmer ses angoisses par plusieurs verres de vin rouge à chaque
repas. Elle se rapprocha de l’association des mères de famille nombreuse, qui
se battait alors contre la contraception et l’avortement, mais sentit
rapidement que son manque de vivacité intellectuelle et de vocabulaire générait
de la moquerie auprès des autres adhérentes. Quand le nid se fut vidé de son
dernier petit occupant, parti rejoindre la caserne pour le service militaire,
Jeanne tourna en rond autour de son cabas, de ses chaussettes à repriser et des
quelques recettes que son mari appréciait encore. La vie de la petite bretonne
aurait certainement connu une fin très monotone si un dernier défi n’était venu
occuper sa vie.
Au début des années 70,
sous la poussée des associations de parents, l’éducation nationale fut
contrainte d’améliorer les repas, et fit appel à des cuisinières
professionnelles pour nourrir les nouvelles fournées d’enfants. On se souvint
de la mère de famille versant du lait à ses enfants, et Jeanne fut invitée à
rejoindre une école récemment construite. Dans des bâtiments flambants neufs,
avec des beaux fourneaux et des immenses casseroles en inox, Jeanne, devenue
désormais le seul revenu du foyer après le renvoi pour alcoolisme de son mari,
se lança dans le dernier défi de sa vie. Dès les premières heures de la
matinée, elle se faisait livrer légumes, pommes de terre et des dizaines de
litres de lait. Assez libre de ses menus, Jeanne composait tous ses desserts à
base de produits laitiers. En mélangeant le lait et autres ingrédients dans ses
grosses marmites, elle pouvait voir, par les vitres de la cuisine, les enfants
de la 11ème à la 7ème, sur leurs pupitres inclinés, se battre avec des
porte-plumes récalcitrants, essuyant les taches avec un buvard ou avec leur
blouse. Quand venait l’heure du repas, épaulée par les institutrices, elle
disposait dans l’assiette de chacun la part qui correspondait à sa taille ou
son appétit. Le mardi, jour du riz au lait, était son préféré. Une fois le
repas servi, elle autorisait les élèves les plus gourmands à venir ‘faire’ le
fond des casseroles. Au signal donné, après le repas, une nuée d’enfants se
ruait dans les cuisines avec leur cuiller, se penchant sur les grosses jarres
qu’elle disposait au sol. Elle s’asseyait alors sur une chaise en regardant tendrement
la vie s’agiter devant elle.
De Jeanne, on ne sait guère plus, sauf l’honneur qui lui fut rendu
par la revue Elle lors de son dernier repas scolaire. Un peu plus tard,
devenue veuve, elle retrouva le chemin de la Bretagne et se laissa facilement
embarquer dans les causes à défendre, pour nourrir des combattants d’un
nouveau genre. On la vit ainsi aux cotés des jeunes venus nettoyer le mazout
sur les plages après la catastrophe de l’Amoco Cadiz, avec les habitants de
Plogoff et ceux de Plouézec contre la mise en place d’une centrale nucléaire,
avec les défricheurs volontaires après la grande tempête d’Octobre 1987, avec
les paysans bretons montés à Paris lors de la grande manifestation de septembre
1991 ‘Sous les pavés, la Terre’.
Jeanne s’est éteinte à la toute fin des années 90, refusant de
goûter un nouveau siècle, après la saveur aigre-douce de celui qu’elle venait
de traverser.