Si la nature pouvait raconter tout ce qu'elle a subi !
Chemin creux
Depuis
des siècles, mon long bras accueillait le pas des vaches. Je sentais leurs
sabots s’enfoncer dans ma boue en hiver, et l’été venu, leurs pas laissaient
s’envoler les feuilles mortes et la poussière. Quand le troupeau arrivait, de loin,
j’entendais un bruit sourd, des beuglements
et le troupeau, comme une vague qui se rue dans un aber, venait emplir
mon espace. Sous leur masse, je ne voyais alors même plus les arbres qui me
protégeaient des intempéries. Plusieurs fois par jour, je subissais l’outrage
bienveillant des bêtes qui descendaient entre mes flancs. Une fois rassasiées
d’eau fraiche, dans la rivière au bout de mon chemin, elles revenaient d’un pas
lent, en désordre, retournaient aux champs, et le calme s’installait pour quelques
temps. Ce manège commençait le matin, et finissait à la nuit, avec l’Angélus du
soir. Aucun répit ne m’était octroyé, pas une journée, pas un dimanche, pas
même le jour du pardon, je n’ai fait défaut à la soif pressée des vaches qui
transformaient aussitôt l’eau en lait pour les paysans.
Ces
paysans, je les aimais, tranquilles, la démarche presque aussi lourde que celle
de leurs bestiaux. Ils se servaient de moi pour aller couper du foin, se rendre
de l’autre côté de la rivière, aller pêcher ou chasser. Les enfants s’amusaient
sur les lianes que je laissais pendre sur les côtés. Parfois, ils
s’attroupaient autour d’un trou à renard ou lapin, en faisant le guet pendant
des heures et hurlaient en cas de succès, quand l’animal tombait dans leur
filet. Mon écho donnait alors une belle résonnance à leurs cris de joie.
Certains hommes me donnaient parfois moins de satisfaction. Je subissais leur
hargne, quand la hache de l’un d’entre eux venait couper un arbre faisant
obstacle aux charrettes qui m’empruntaient en faisant deux longs sillons parallèles,
que le pas des vaches avait vite fait d’effacer. J’entendais leurs souffles
acharnés contre la résistance d’un vieux hêtre ou d’un châtaigner élancé, en
priant qu’ils renoncent à leur funeste besogne. Mais le miracle ne se
produisait que rarement, car l’homme est opiniâtre dans sa manière de dompter
la nature. Tout au plus, ai-je puis retardé la mort d’un de mes protecteurs,
quand glissant dans ma boue, un homme se blessait, ou quand, trop fatigué, il
abandonnait la coupe et oubliait pour quelques semaines de revenir me hanter.
Mon
plus grand plaisir était le jeudi après-midi, quand les femmes et les filles du
village venaient emplir mon espace confiné de leurs bavardages. Ce jour de
grande lessive, les brouettes, les mannes pleines de linge, elles profitaient
du temps entre deux traites pour venir au lavoir, confiantes qu’à cet endroit
elles ne subiraient pas le reproche des hommes pour leur laisser-aller. J’avais
établi un pacte tacite avec elles, m’enivrer de leurs chants et de leurs rires
en échange de taire tout ce que j’entendais. Combien de sages créatures se sont
laissé aller, sûres des murailles de verdure qui les enveloppaient, à des
révélations sur leurs conduites. Combien d’entre elles ont trouvé ici le
courage de dire les confidences qu’elles refusaient d’avouer au confessionnal.
Combien de rancunes aussi sont nées entre mes talus. J’avais alors l’impression
que le sang du village coulait dans mes veines étroites.
Et
puis tout ceci s’est progressivement arrêté. Les vaches ne sont plus venues
taquiner mes flancs. Les cris des enfants et les peines des femmes n’ont plus
égayé mes journées. J’attendais l’angélus du matin avec impatience, mais
redoutais celui du soir après une journée qui m’avait laissé sans utilité.
Quelque fois un paysan venait, équipé d’une machine infernale, abattre un de
mes arbres, avec une facilité et une rapidité qui ne laissait aucune chance au
condamné. Même les ivrognes, qui venaient parfois passer la nuit sur la mousse
qui m’envahissait désormais, m’avaient abandonné. Au village, on ne parlait
plus des histoires qu’on me confiait autrefois, les habitants restaient
confinés chez eux, ou empruntaient des chemins noirs et uniformes, sans âme, dénués
de tout intérêt.
Les
paysans ont alors commencé à se servir de moi comme d’un dépotoir. Ils ont jeté
des branches, des outils, des vieilles machines, des cadavres d’animaux. Tout
ce monde se mourrait avec moi, pourrissait à mes côtés. Alors que mes odeurs
enivraient autrefois les bêtes et les hommes, j’avais désormais honte des effluves qui émanaient de
mon corps. Je sentais ma fin proche. Je voyais, aux alentours, les talus être
rasés. Les champs devenaient de plus en plus grands, uniformes, les arbres de
moins en moins nombreux. Les troupeaux de vaches s’épaississaient, avalaient
tout sur leur passage. Les voix qui accompagnaient les travaux des paysans
disparaissaient, remplacées par le ronronnement fumeux de grosses machines
d’acier arrachant la terre de leurs dents furieuses. Les pluies dont j’avais
plaisir à accueillir la fraicheur se transformaient en torrents de boue
dévastateurs, qui ne laissaient derrière eux qu’une trainée sale et étouffante.
Mes terriers étaient à l’abandon, n’abritaient plus que quelques vers de terre.
Plus personne pour me gratter, renards et blaireaux absents. Chevreuils, biches, lapins, plus de
petits pas chatouilleux sur ma toison vieillie. Même ma seule distraction, le
bruit du vent dans les feuilles des hêtres qui me bordaient, était menacée.
Puis
des hommes sont venus, la mine grave. A grand coups de faucilles, il se sont
frayé un chemin dans les fougères et les ronces qui depuis longtemps avaient
colonisé mon espace. Ils ont tâté mes flancs, ausculté mes côtes, frappé mon
ventre puis m’ont mesuré sans ménagement avec une longue chaine. Je les ai
laissé faire, affaibli par tant d’années d’abandon, presque heureux qu’on mette
fin à mon calvaire, d’un coup de grâce. J’avais depuis longtemps imaginé ce
moment où une terre étrangère, argileuse, pleine de cailloux viendrait étouffer
mon ambiance autrefois si douce, où mes souvenirs seraient écrasés par des
roches de carrière aux arêtes pointues. Ma place dans l’oubli était prête, je
m’y résignais, comme nombre de mes semblables.
C’est
arrivé un jour de printemps, le soleil avait réussi à se faufiler à travers
l’épais feuillage, je voyais ses rayons jouer avec les branches comme un
dernier plaisir offert à un condamné à mort. J’arcboutais mon attention sur les
petits signes annonciateurs de l’exécution de la sentence. J’attendais les
mâchoires qui briseraient mes entrailles, l’espace grand ouvert qui anéantirait
le tunnel de verdure que les siècles avaient construit autour de moi, et me
ferait disparaitre à jamais sous de grandes cultures. J’imaginais la détresse
des derniers animaux fuyant mon hospitalité fragile, la résistance des derniers
arbres sous la cognée, les racines qui s’accrocheraient au sol pour ne pas se
laisser emporter, les insectes se blottissant sous une écorce, espérant être
épargnés par le désastre…
Ils
approchent, ils sont là, je frémis. Arrive le déferlement de violence si
redouté. Mais, soudain, au lieu des bruits de machine, il me semble reconnaître
des voix enjouées, elles enlèvent une
branche morte, retirent une veille ferraille qui obstrue mon passage,
cajolent un vieil arbre, nettoient doucement
le fond de mon passage. Des
sensations perdues me reviennent, des sabots de chevaux s’enfoncent en moi, le
rire des jeunes filles fait écho sur mes parois… Les vibrations du passé me
ramènent à la vie…
Mémoires d’un chemin creux de Bretagne. Récit anonyme, dernière décennie du vingtième siècle
Texte déposé en 2021