Tchad, 1988, histoire vraie de jeune puisatier...
Tombé du sol.
La route qui reliait la mission catholique
à la ville de Fianga, au sud du Tchad était pleine de nids de poule. Je la
faisais plusieurs fois par jour avec ma Peugeot 404 pick-up, dont j’étais fier
étant entendu qu’elle était l’une des seules de la zone. Depuis la mission des
pères, comme on disait là-bas, jusqu’à l’entrée de cette petite ville, située à
la frontière avec le Nord Cameroun, il y avait environ un kilomètre. On passait
d’abord, sur la droite, un ensemble de cases rondes aux toits tressés de
paille, résultat d’un savoir-faire ancestral jalousement gardé, puis on longeait
la maison en dur de Baissoumo, l’infirmier de l’hôpital, qu’on disait presque
médecin, du moins quand il était à jeun. Sur la gauche, partait la piste vers
le fleuve Mayo Kebbi, franchissable en quelques minutes à gué en saison sèche,
là où il fallait près d’une heure de traversée en saison des pluies, en pirogue
dans les hautes herbes, avec la punition toujours probable de rencontrer des
hippopotames, qui sont bien plus agressifs et dangereux que l’image paisible qu’ils
donnent de leurs joues rondes. L’entrée de la ville était bloquée par une
barrière, mot un peu pompeux pour désigner une grande branche dénudée posée sur
deux croisillons en acier gardés par deux militaires assoupis sur des chaises,
dont ne subsistait souvent que l’armature. Les Kalachnikovs trainaient non
moins nonchalamment à coté de leurs propriétaires, qui devaient louer le fait
de se trouver ici plutôt que dans le nord, où forces armées nationales
tchadiennes se battaient vaillamment contre le fou de Syrte, tel qu’on appelait
alors le Colonel Kadhafi, bien décidé à avaler la riche bande d’Aozou, zone frontière
entre les deux pays, qui regorgeait de matières premières. Contre toute
attente, l’armée tchadienne, galvanisée par l’intraitable président en boubou
blanc, Hissène Habré, tenait tête, avec ses hordes de Land Cruisers, aux
blindés libyens. On entrait ensuite dans la ville entre deux rangées de grosses
pierres que, les jours de fête, on peignait avec de la chaux. Venaient ensuite
la case de passage, où le sous-préfet accueillait ses hôtes, le domaine du chef
de canton, et la maison du chef de douane, un ancien bâtiment colonial français
bien préservé, toujours frais même quand le thermomètre dépassait les 40
degrés. Au centre-ville, se disputaient dans le désordre, le bureau de police,
le bar d’Ouaïdou, la douane et les vendeurs d’essence. Arrivé depuis quelques
mois à la mission, où je faisais office de volontaire en charge d’un projet de
creusement de puits, j’en étais encore à mes rudiments d’apprentissage des
coutumes, langues et chaleurs d’Afrique, quand quelqu’un vint frapper, de nuit,
à la tôle qui servait de porte à ma modeste case. Pour les standards locaux, ma
case était luxueuse, elle avait des murs en parpaing, un sol en béton, une
douche avec un tuyau en aluminium qui faisait pisser un mince filet d’eau
chauffée par le soleil, et un lit équipé d’un matelas de coton aspirait la
sueur de mon corps surchauffé, par des nuits lourdes qu’aucun air frais ne
venait apaiser. Une malle en acier complétait le décor où je rangeais, avec
soin, quelques livres et les lettres de ma famille que je relisais jusqu’à
l’usure, à lueur d’une lampe reliée à un panneau solaire : un vrai luxe, car
dans les villages à des dizaines de km à la ronde, la lumière n’était que le
produit des bougies et des yeux des antilopes. Ce soir-là, quelque part en début
1988, on frappa donc à ma porte, alors je devais avoir déjà pris la douche qui
permettrait à mon corps refroidi d’aborder une bonne nuit. L’homme avait couru,
il me demandait de venir au centre de la ville au plus vite, pour sauver un
malheureux tombé dans un puits. Quelle ignorance ou inconscience de venir me
chercher, moi, à peine puisatier depuis quelques mois, et dont le seul acte de
gloire avait été de descendre les marches en acier de puits de trente ou quarante
mètres de profondeur, où l’obscurité me protégeait du vertige !
Être puisatier blanc était
quelque chose de bizarre pour les tchadiens, car comment comprendre qu’à 20
ans, on vienne, volontaire, risquer sa vie, sa colonne vertébrale ou l’usage de
ses membres, dans la construction de puits de brousse, alors qu’ils étaient
habitués depuis longtemps à se satisfaire de l’eau insalubre des marigots, et à
y laisser la vie d’un enfant sur deux depuis des générations. Sous mon statut
de volontaire, exilé sans communication au fond de l’Afrique, il y avait en
fait un rite initiatique, une épreuve voulue du corps et de l’esprit. Il faut
bien que la jeunesse mâle se passe, sous peine de se rompre dans la vitesse ou
les substances artificielles, tribu inévitable de l’adrénaline non consommée. Mon
pick-up, que j’utilisais habituellement pour transporter de lourdes buses, m’avait
amené rapidement vers un attroupement, de dizaines, de centaines de personnes
armées de lampes torches, criant, gesticulant autour d’un puits situé en pleine
rue dans le centre de Fianga. Fallait-il appeler cela une rue ? un couloir
de sable et de cailloux, dont la morphologie se refaisait à chaque saison des
pluies, et qu’il fallait parcourir à 10 km/heure si on ne voulait pas crever un
amortisseur, emporter le carter d’huile sur une pierre saillante, ou s’enfoncer
dans un des murs d’argile qui entouraient les concessions en se trouvaient
souvent plusieurs cases, une par femme du foyer. L’importance de l’évènement
m’avait galvanisé, transformé en pompier, avec cette fierté des hommes en
rouge, qui brandissent crânement leur statut pour montrer qu’ils ont un grade
supérieur au vôtre : celui de vous sauver la vie, le jour où vous aurez
présumé de vos forces. Mais ce soir-là, j’avais leur bravoure sans en avoir
l’expérience. On m’expliqua rapidement qu’un jeune homme gisait dans le fond du
puits, on pouvait d’ailleurs l’entendre geindre car le puits n’était pas
profond, une quinzaine de mètres tout au plus. Il était tombé, et malgré une
tentative pour le secourir, il y était bloqué, étalé au fond sur un lit de
pierre, le puits étant quasiment sec. Avec détermination, j’ai enfilé mon
harnais, assuré ma corde au pare-chocs de ma voiture, pris une lampe torche et
descendu en rappel les quelques mètres qui me séparait du pauvre bougre,
recroquevillé sur lui-même au fond du puits. Le spectacle que ma lampe torche
découvrit était ahurissant. L’homme baignait dans le sang, son visage, ses
membres, ses habits se fondaient de rouge avec le peu d’eau qui restait au fond
du puits. Une de ses jambes avait une fracture ouverte, où l’os cassé s’était
frayé un chemin.
D’un rapide coup d’œil circulaire,
j’ai inspecté le puits, fait de briques installées en quinconce. Ma plus grande
crainte était de voir sortir un échis (prononcer équis), sorte de petit serpent
noir très venimeux, qui vous laisse sur le carreau en quelques heures, du moins
si votre constitution n’est pas robuste, ce que je n’avais pas envie de vérifier.
L’endroit paraissant dégagé de cette menace, je m’attelais à la tâche de faire
remonter le malheureux, qui ne répondait à aucune de mes questions. J’aurais
aimé le prendre assez doucement, lui passer mon harnais avec délicatesse, mais
je dois dire que l’urgence de la situation, l’absence de brevet de premier
secours ne me laissaient guère le choix que de faire cela très pragmatiquement.
Le plus dur fut d’enfiler la chambre brisée, dont l‘os me fixait avec une
impression de reproche légitime. Une fois installé dans le harnais, à mon
signal, des gaillards rassemblés la surface tirèrent sur la corde. J’imaginais
les veines saillantes de leurs bras musclés à l’ouvrage, comme quand je les
voyais remonter, impressionné, les seaux de terre des puits en construction. En
un tour de main, le corps sanguinolent arriva en haut, déchargeant son surplus
de sang sur moi. L’homme fut alors transporté à l’arrière du pick-up. On me
relança mon harnais pour que je puisse quitter à mon tour ma prison de briques.
Avec l’habitude que mon conférait mes premières expériences, et pressé d‘en
finir, j’ai enfilé en quelques secondes le harnais, essuyé mon visage trempé et
crié pour qu’on me remonte à mon tour. Mais mon cri s’est perdu dans une nuée
de hurlements sourds venant de la surface. La corde s’est tendue brutalement,
j’ai fait un saut en hauteur d’un mètre sans commune mesure avec la puissance
des muscles qui venaient de ramener à la terre le moribond. Mon cœur s’est
emballé, mes neurones ont bouilli sans imaginer une seule seconde l’enchainement
de ce qui s’était passé à la surface. Quelques minutes plus tôt, après avoir
installé la victime sur la tôle à l’arrière du véhicule, les habitants étaient revenus
au puits pour s’occuper de moi. Mais un des hommes sur place, infirmier de l’hôpital
en l‘occurrence, s’était introduit devant le volant, avait démarré et enclenché
la marche arrière entrainant avec lui la corde qui me liait au fond du puits. Sans
l’intervention de mon assistant puisatier, présent sur place depuis le début, qui
expulsa en quelques enjambées l’infirmier de la voiture, j’aurais été, ce soir-là,
la deuxième victime du puits, piégé dans un concours de circonstances,
totalement improbable pour qui n’a pas franchi le seuil de l’Afrique. Une fois
l’incident passé, les hommes me remontèrent à la surface, éclairée par une lune
bienveillante. Je conduisis ensuite l’homme à l’hôpital en essayant de conduire
le plus doucement possible pour lui éviter la dureté les cahots de la route. Très
vite le mur d’enceinte de l’hôpital apparut dans les phares. Baissoumo, alerté
par la rumeur, était déjà au porche et attendait de pouvoir émettre un
diagnostic. Ce diagnostic était hélas mauvais. Le lendemain, je me rendis à
l’hôpital l’âme un peu perdue, où l’homme avait déjà rendu la sienne à Dieu. Il
s’appelait Aoutouin, diplomate à l’ambassade du Tchad à Yaoundé. Revenu passer
quelques jours en famille à Fianga, il avait abusé d’alcool de mil, l’arguil, était
tombé dans le puits dont la margelle ne dépassait du sol que de 30 ou 40
centimètres. Alertés, les habitants avaient essayé de le secourir en lui
lançant une corde de sisal, plante filandreuse très présente dans la région. Il
l’avait bien prise mais arrivé presque en haut, la corde avait cédé. Persuadés de
subir un acte de magie, la famille avait décidé d’égorger un mouton sur le
puits, dont le sang, que j’avais pris pour le sien, avait aspergé le
malheureux. Une fois le sacrifice effectué, ils avaient retenté l’opération de
remontage, toujours sans succès. De guerre lasse, ils s’étaient résolus à appeler
le puisatier blanc, qui présentait sans doute l’avantage d’avoir un surnaturel
d’une autre planète, d’une composition probablement capable de résister au
génie de l’eau, Mamiwata, dont on dit que le nom vient de la contraction de
Mummy Water, et dont on trouve la croyance dans une bonne partie des pays
sahéliens. Les jours suivants, les toupouris, habitants de la région,
diffusèrent partout l’histoire du blanc et de sa victoire sur le génie de
l’eau.