Tchétchénie, hiver 1995, histoire vraie

Agression humanitaire


Trois hommes roulaient dans le froid de décembre 1995, sur la route de Grozny, un an après que les chars russes eurent pénétré en Tchétchénie. Voici quelques mots de leur histoire…
En décembre 1994, répondant aux provocations de sécession du leader de la république autoproclamée d’Ichkéria, tel qu’il convenait d’appeler alors ce territoire, les troupes de Boris Eltsine entraient avec fracas dans la capitale, Grozny, écrasant tout sur leur passage. Mais, alors qu’ils croyaient maitriser la région en quelques semaines, il avait fallu aux russes des mois et des tonnes de bombes pour venir à bout des quelques de centaines combattants indépendantistes résolus, maintenant retranchés dans les montagnes. De là, ces derniers harcelaient les troupes russes, à chaque carrefour, sur chaque route… Dans les airs, les avions Sukhoï, les gros hélicoptères MIG régnaient en maitre, mais sur terre, les jeunes recrues russes étaient mortes de peur devant la menace invisible des boïvikis, nom donné aux rebelles tchétchènes.
Les associations humanitaires occidentales avaient fait leur apparition dès le début du conflit, en Janvier 1995. Attendus par les populations civiles, détestés par les soldats russes, qui y voyaient des espions déguisés, et ignorés par les combattants tchétchènes, les humanitaires devinrent, par le racket et les enlèvements, une source de profit pour les moins scrupuleux d’entre eux.
Dans la voiture de l’organisation humanitaire qui roulait vers la capitale tchétchène, nos trois hommes. Le chauffeur était russe, il avait accepté cette mission en pensant que ce serait la dernière, qu’il écouterait enfin sa femme et renoncerait à prendre des risques inutiles avec ces étrangers qui l’amenaient sur des chemins et des raisonnements où ni sa famille, ni ses amis ne le suivaient. Le russe haïssait ce monde soviétique finissant. Il avait vécu dans un mauvais siècle, une époque où toute la grandeur d’âme russe avait été sacrifiée au matérialisme, où les dorures des palais tsaristes avaient laissé la place aux grands murs gris staliniens, où la poésie foisonnante des poètes à moitié fous du 19ème siècle avait été sacrifiée au profit d’un verbiage sans âme, destiné à maîtriser les masses, non à élever les âmes.
Son voisin de droite était grand, il avait le visage couvert d’une courte barbe rousse. Il était d’un naturel joyeux, buveur et blagueur. Il avait étiré ses langues jambes dans le peu d’espace que lui autorisait la voiture, une Lada Niva, sorte de 2CV 4x4 russe capable de passer partout où l’empire n’avait pas encore étalé du goudron dont il disposait pourtant à foison. Coincé dans un métier de livreur en France, il avait vu dans l’annonce de l’organisation humanitaire le moyen de se frotter à un monde à sa hauteur. Son visage était tourné vers le côté droit où passaient les champs labourés qui accueillaient une file couche de neige, tombant depuis le matin sans discontinuer. Le ciel gris bleu d’hiver, derrière les flocons, renvoyait une image de lourdeur et cachait le piémont des montagnes du Caucase. Le barbu s’agitait depuis quelques minutes, comme un animal qui pressent un danger.
Le troisième homme, sur la banque arrière, était le plus jeune, il venait de fêter ses trente ans à Grozny quelques semaines avant. C’est là qu’il avait rencontré le russe, le soir de son arrivée. Ce dernier lui avait passé son lit pour la nuit. Avec lui et les employés locaux d’une autre organisation, la soirée s’était passée entre bières, vodka, mélange de musiques russes et tchétchènes. Les lancinantes complaintes du Caucase avaient résonné toute la nuit dans la pièce surchauffée, parfois couvertes par les bruits des canons et des tirs venant du centre-ville.
Le russe avait proposé plus tard au jeune humanitaire de l’aider à monter sa mission. Le jeune l’avait pris au mot, et ensemble ils avaient préparé cette expédition, acheté le véhicule au marché de Piatigorsk, une ville de Russie à la lisière du Caucase, négocié avec un commerçant juif le déchargement et l’acheminement des tonnes de nourriture qui devaient arriver d’Europe pour alimenter des hôpitaux, des centres de déplacés, des associations de vieux délaissés dans un Grozny dévasté.
Ils avaient quitté Piatigorsk le matin puis traversé la capitale de la république de Kabardino-Balkarie, Naltchik. Après la ville de Beslan, qui deviendra tristement célèbre, quelques années plus tard, pour la prise d’otage sanglante de son école, et Nazran, la capitale de la république d’Ingouchie, les trois hommes venaient de passer le village de Goragorski, point d’entrée en Tchétchénie.
Ils avaient longé le Kolkhoze d’Octobre ainsi nommé en souvenir de la révolution. Sous la neige sale, on devinait des engins agricoles abandonnés, cannibalisés pour fournir quelques pièces détachées aux tracteurs survivants de la ferme collective. Plus loin, des bâtiments carrés aux parpaings apparents entouraient l’entrée du Kolkhoze, que surplombait un énorme tuyau de gaz, percé par un éclat d’obus, et d’où s’échappait une flamme.
Le russe commentait le paysage, en même temps que l’histoire du Caucase, terre de luttes entre les populations autochtones, les cosaques et plus tard les bolchéviques. Il portait dans son sang les cicatrices des différentes violences de cette région complexe. Son grand père, administrateur soviétique, avait été tué par des Cosaques, lors de l’éphémère république du Terek, créée en son temps pour contenir les volontés d’indépendance tchétchène. Il connaissait par cœur toutes les étapes de la conquête de ce territoire farouche par les Russes au 19 ème siècle, les otages pris de part et d’autres, les récits qu’en avaient fait les plus grands écrivains de l’époque, au premier rang desquels, Alexandre Dumas.
Occupé à expliquer sur sa droite la réorganisation des fermes collectives, privatisées à la va-vite par le gouvernement du président Eltsine, il n’avait pas vu la voiture, une ‘Jigouli’, aux vitres noires, le dépasser puis se rabattre brutalement devant lui. Une deuxième voiture, dont les vitres baissées laissaient apparaitre des hommes encagoulés, se porta au niveau de la Niva. Les voitures roulèrent ainsi quelques centaines de mètres. D’un mouvement nerveux de mitraillette, les assaillants firent signe au chauffeur de se ranger dans le fossé. Piégé, tétanisé par la rapidité et la violence de la manœuvre, le russe leur fit signe qu'il s'exécutait et arrêta sa voiture dans la boue du bas-côté. Une odeur de mort se mit à envahir le silence des trois passagers…

Dans un bruit de claquement de portières, les combattants sortent des voitures, armés de Kalachnikovs, arrachent le russe, lui passent une cagoule aveugle sur la tête, et le conduisent manu militari dans la première voiture. Le barbu est extrait de la même manière, encagoulé, et jeté dans la deuxième voiture. Un coup de poing lui fit comprendre qu’il ne fallait pas chercher à discuter.

Le jeune est bloqué sur le siège arrière de la Niva. Deux boïvikis s’installent au volant. En faisant grincer la boite de vitesse et hurler le moteur, ils font sortir la voiture du fossé et suivent en trombe les deux Jigoulis.  Le combattant se retourne vers lui, lui colle un revolver sur le front, en lui faisant signe de rester tranquille.

Le jeune, réalisant que le temps de la négociation n’est pas encore ouvert, reste étonnement calme, juste gêné par la pression que l’arme fait sur sa peau. Il se rappelle les histoires qu’on lui a racontées sur les attaques des organisations humanitaires, les enlèvements, la conduite à tenir dans de tels cas. Ses pensées vont à sa mère, loin là-bas dans son village, à qui il fait croire, dans de courtes lettres, que tout va bien ;  à son organisation, qu’il faudra prévenir au plus vite ; à la fille du russe qui le jugeait de ses petits yeux bleus, quand il embarquait, le matin même, son père vers une destination qu’il fallait taire.  

Les trois voitures sont vite séparées par la vitesse et l’écran de neige qui s’était épaissi. Elles quittent la route goudronnée pour s’engager dans un chemin. Le jeune remarque une grande bâtisse, une sorte d’entrepôt, au bout du chemin, pense que ce doit être le but de cet enlèvement. Mais les combattants quittent le chemin et s’engagent dans un champ juste labouré,  faisant danser la Niva dans tous les sens. De peur de tuer son hôte, le combattant retire l’arme et la ramène sur ses genoux.  Il arrache un bagage installé sur la banquette arrière et commence à le fouiller. En un tour de main, il prend un appareil photo, et divers objets en s’exclamant  joyeusement ‘Podarok’ (cadeau) à chaque nouvelle prise.

Chacun dans sa voiture, le russe et le barbu sont couchés sur la banquette arrière, la tête coincée contre la tôle froide de la portière, où ils subissent les cahots de la route. Le russe essayait de deviner la conversation de ses deux agresseurs, qui mélangent à tour de rôle la langue de Pouchkine et celle d’Hadj Mourad, le légendaire chef tchétchène, dont Tolstoï conta le sort au 19 ème siècle.

Le barbu, quant à lui, est perdu, en dehors de ses codes. Il maîtrise, aime même la violence qui se gère en face à face, verbe haut et poings devant, mais il est ici débouté de tous ses moyens. Pourtant habitué à penser et à agir seul, lui pèse maintenant l’absence de ses compagnons d’infortune.

C’est seulement au bout de dix ou quinze minutes que les voitures s’arrêtent en plein champ, suffisamment éloignées les unes des autres pour que les otages ne connaissent pas le sort réservé à leurs camarades. Dans la Niva, une fouille en règle commence. Les combattants vident méthodiquement le coffre en étalant sur le sol gelé toutes les affaires, puis fouillent sous le capot, sous les sièges, sous le volant, arrachant les tapis de sol, cherchant des dollars. Le peu d’argent trouvé dans le portefeuille du jeune ne les satisfait pas et même pire, leur met l’eau à la bouche.

Dans la tête de celui-ci, les pensées se torturent. Il a sur lui une grosse somme qui suffirait à combler les combattants. En quittant Piatigorsk, qui sert de base arrière à l’organisation, Il a soigneusement enroulé dans sa ceinture cinq mille dollars en billets de cent. Sous ses habits d’hiver, sa parka et un gros pull blanc acheté avant le départ dans un marché de Londres, les agresseurs n’ont pas détecté le subterfuge. Sa raison lui commande de les leur donner, mais l’instant d’après, lui ordonne de n’en rien faire, et de garder cet argent pour un moment plus critique.

Il pense qu’il a fait le bon calcul quand un des combattants, qui vient d’enlever sa cagoule, s’approche de lui en lui disant : ‘Tranquillise-toi, on ne va pas vous tuer, vous pourrez retourner à la maison’. L’homme est blond, visage souriant, une vingtaine d’années tout au plus. On le sent encombré par son arme qu’il laisse pendre le long de sa jambe. Il regard le jeune longuement, s’intéressa à un livre sur l’histoire de la Russie abandonné sur le fauteuil avant de la Niva, allume la radio  où Méladze, le chanteur alors à la mode, crie son amour désespéré à une ingrate. Puis il rejoint ses camarades en chantonnant.

Les deux autres humanitaires sont dépouillés à leur tour. Le russe se fait bousculer, fouiller, voler sa belle alliance, elle qui lui a couté plusieurs mois de salaire de la Faculté de Français de Piatigorsk où il enseignait avant la fin de l’Union Soviétique.

Puis, à la vue des photos de sa fille et de sa femme, les hommes, qu’il devine à travers les mailles de leur cagoule, se mettent à l’interroger plus calmement, curieux de savoir ce qui peut pousser un russe à travailler pour une organisation venant en aide aux Tchétchènes, victimes d’une guerre sans merci de la part de ses compatriotes. Le russe leur répond par phrases courtes, leur explique son attachement au Caucase, à ses peuples, sans distinction.

Le barbu a moins de chance. Son attitude belliqueuse n’a pas plu, et c’est avec un autre coup de crosse sur la joue qu’on lui fait comprendre de coopérer. Comme le jeune, il a un petite somme d‘argent sur lui, caché dans ses chaussettes, mais se tait aussi, se laissant dépouiller de ses autres effets sans protester.

Le jeune est rapidement identifié par les combattants comme le responsable de l’organisation. Une fois les fouilles terminées, les boïvikis décident de le mettre sous pression. Conduit hors de la voiture, il fut mis sans ménagement à genou sur la valise satellite, qui sert aux humanitaires pour communiquer avec leur siège sur les terrains de conflit. Les combattants, dont certains ont enlevé leur cagoule, commencent à le menacer. L’un d’eux, plus agressif, un bazooka dans le dos, et deux cartouchières de balles croisées sur sa poitrine à la manière des guérilléros sud-américains, le tient en joue. Le jeune a beau avoir l’habitude des soldats et des armes, sentir l’acier froid de la Kalachnikov à proximité de son épaule le refroidit.

Il commence à transpirer malgré son blouson à demi ouvert sous la neige. Il sait la situation critique. A visage découvert, les boïvikis pourraient être tentés de faire place nette et de laisser dans le champ que trois cadavres, que la neige aurait vite fait de recouvrir pour plusieurs mois.

Celui qui lui parait être le chef de bande s’approche et commence à le questionner en russe,  revenant sans arrêt sur la question des dollars, ‘Box, Box…’. Le jeune fait signe qu’il ne comprend pas et réclame un traducteur.

Son calme revient avec l’arrivée du russe, auquel on enlève la cagoule. En quelques mots, le jeune lui résume la situation et lui demandent de dire au barbu de leur remettre son argent, sauvant ainsi l’essentiel.

En quelques secondes, les combattants informés fondèrent sur le barbu et revinrent avec les dollars, extrait de ses chaussettes. L’affaire les avait beaucoup amusés, ils brandirent les billets comme un trophée, sans savoir qu’à quelques mètres, trois fois cette somme les attendait sagement enroulée dans un écrin de cuir. L’atmosphère se détendit. Les prisonniers furent reconduits à leur voiture, se regardèrent avec un air inquiet en avançant de manière mécanique. Le blond au visage souriant conduisit le jeune jusqu’à la Niva, toujours en chantonnant.

La liberté venait de sonner, l’affaire n’avait jusqu’ici duré qu’une demi-heure environ. Les voitures furent rassemblées à la sortie du champ, près du chemin. Les otages furent replacés par les combattants dans la Niva, exactement à la place qu’ils occupaient avant l’attaque. Le russe, de nouveau au volant, un peu étourdi de se retrouver là, hésita à démarrer et réclama son chemin aux combattants. Ces quelques secondes d’hésitation suffirent au soldat au Bazooka pour revenir de la portière et interpeller le jeune d’une voix sèche:

-          Toi, là je sais que tu as de l’argent, je sais que tu mens !

-          Si je trouve un Kopeck sur toi, je t’abats

Le jeune n’avait pas compris toute la menace, et c’est après la traduction du russe qu’il réalisa que sa cachoterie  était terminée, que le jeu avait assez duré. Avec anxiété mais sans trembler, il défit sa ceinture et la présenta au combattant, qui, n’en voyant pas l’intérêt, la jeta sur le siège. Il enleva ensuite son blouson et le posa doucement sur la ceinture, puis son pull, le tout devant les têtes étonnées des autres combattants qui ne comprenaient pas la démarche de leur camarade. Le combattant blond se tenait à l’écart, assis sur le capot d’une des Jigoulis. Intrigué, il finit par se lever, s’approcha, posa sa main sur l’épaule de l’homme au bazooka et lui fait signe de laisser tomber, de se calmer. D’un autre geste de la main, il indiqua aux ex-prisonniers de s’en aller au plus vite. Le russe démarra d’un coup sec. Le véhicule remonta sur le chemin. A l’intérieur, un long silence s’écoula avant que le barbu ne le rompe.

-          Ah, les salauds ils m’ont foutu la trouille de ma vie !

-          Je ne foutrai plus les pieds dans leur pays de m…

Les deux autres se taisaient. Arrivés au premier carrefour, le russe arrêta la voiture… Grozny à gauche, Piatigorsk à droite. Le jeune savait qu’il devait absolument convaincre ses deux acolytes de prendre la direction de la capitale tchétchène. Il peaufinait son argumentaire depuis plusieurs minutes.

-          Vous comprenez, si on n’y va pas cette fois, jamais on n’osera reprendre cette route

-          C’est comme un parachutiste qui rate un saut, il doit recommencer immédiatement

A son étonnement, il n’eut pas besoin d’argumenter longtemps. Le barbu se taisait, mais le russe avait déjà braqué la voiture sur la gauche et la Niva fila vers l’est, laissant derrière elle deux trainées noires dans la neige. A travers les vitres boueuses, on commençait à distinguer des bâtiments brûlés, les canalisations de gaz crevées. Ils arrivèrent très vite au premier check-point qui donnait accès à ce qu’il restait de Grozny, la redoutable citadelle du Caucase.

Le ventre noué, le chauffeur tendit son passeport au soldat russe suspicieux qui s’était porté au niveau de la portière. Les autres firent de même en silence. Le visage du soldat était à moitié caché par la chapka qui lui couvrait le front et le col qui lui remontait sur les joues. Sa démarche lente traduisait sa lassitude d’être ici à compter les voitures, à estimer le danger à chaque arrivée de véhicule. Il craignait même ses collègues, qui ayant trop bu pourraient s’énerver, tirer trop rapidement, ou laisser échapper une grenade. De temps en temps, il guettait le ciel, pour s’assurer qu’un hélicoptère russe ne vienne pas, par erreur, viser la casemate du check-point.

Son travail effectué, il retira les herses qui couvraient la route et la voiture de l’organisation put s’enfiler dans les chicanes en béton qui ouvraient le prochain tronçon de route.  A la sortie, une jeep, dont les portières étaient protégées par de dérisoires gilets pare-balles, attendait le long de la route.

Au dernier check point, les choses avaient failli mal se passer. Lors de la fouille, un soldat avait découvert le téléphone satellite.  Il avait fallu le talent du russe pour lui faire comprendre que l’appareil avait été cassé suite à l’incident fâcheux dont il venait d’être victime et qu’il décrivit rapidement à ses compatriotes. Le soldat rassuré et finalement content de se juger civilisé en comparaison de ces bandits tchétchènes, avait relâché la petite troupe en leur conseillant de quitter la région au plus vite, car, selon lui, la Grande Russie n’allait pas tarder à régler définitivement le sort de ces malappris.

La journée aurait dû s’arrêter là, la coupe étant suffisamment pleine pour les trois humanitaires. Le mélange de peur, d’énervement, de froid aurait dû commander aux trois hommes de s’installer au chaud dans la maison récemment louée dans le quartier de Katayama, au nord de la ville, pour attendre tranquillement le couvre-feu, puis le lendemain.

La maison où ils avaient élu domicile n’était pas inhospitalière. En la contournant, on tombait d’abord sur un enclos à poules, bricolé de vieilles planches, puis des latrines où l’eau gelait dans un pot en fer, et où la propreté ne semblait jamais avoir élu domicile, cédant définitivement le pas aux cafards et autre vermine. Plus loin, deux vaches étaient attachées à un poteau. Chaque jour, elles fournissaient au propriétaire et à sa famille ce qu’il fallait de matière grasse pour faire des petits fromages que la grand-mère de la maison allait vendre au marché.

Le maître des lieux était ingouche, gaillard impulsif, le regard dur, râleur mais courageux. Un soir, quelques jours après cet évènement, des combattants tchétchènes s’introduisirent chez lui pour reprendre les humanitaires en otage. Ils avaient heureusement quitté la maison un jour plus tôt pour aller fêter Noël en Russie. L’ingouche résista et pris un mauvais coup dans les dents. Le lendemain, il alla au marché acheter une kalachnikov, un gros revolver, un lot de balles promettant de les loger dans le ventre du premier boïvik qui s’en prendrait à ses invités.

Les trois hommes auraient pu profiter du calme de la maison surchauffée. Mais le dieu ou le sort qui les avait pourtant protégés exigeait une épreuve de plus. Est-ce l’adrénaline ou l’ennui qui poussèrent les trois compères à aller jusqu’au centre-ville pour changer quelques dollars ? Leur but était simplement de terminer dignement la journée, et d’avoir la certitude de dormir paisiblement sous les degrés de blé fermenté de la Stolitchnaya, la vodka la plus courante en Russie à cette époque-là.

Ils prirent le chemin de la ville, empruntant l’avenue Lénine jusqu’au marché central. Le marché de Grozny était une épave. Un ensemble de piliers à moitié détruits entre lesquels avaient été installés des énormes tables en bois sous des tôles approximatives. Tout s’y achetait, dont le caviar le meilleur du monde, juste sorti des ventres des esturgeons de la caspienne, qu’on pouvait se payer à moins de trente dollars le kilo. L’étal d’après, se vendaient des CD exhibant des scènes de combats, des attaques contre des chars russes, ceci à quelques mètres de miliciens pro-russes. Mais l’activité la plus lucrative du marché était le change, qui servait aux habitants à se protéger contre les dévaluations extrêmement rapides de la monnaie russe, qui pouvait perdre en une journée la moitié de sa valeur, et la reprendre le lendemain.

C’est là que le barbu changea quelques billets, rescapés de la ceinture du jeune. En prenant ses roubles en échange des dollars, il sentit le regard pesant d’un homme, adossé à un pilier. L’homme au Bazooka le regardait fixement. Sans attirail militaire, ayant troqué son treillis pour un jeans, il n’en était pas moins menaçant. En quelques secondes, il s’approcha du barbu, mais accrocha un étalage qui laissa s’échapper des centaines de choux sur le goudron. Le barbu en profita pour se glisser derrière une grand-mère indocile et s’engouffrer dans la voiture en criant :

-          Ils sont là, Ils sont là, on dégage, bordel !

Complètement stressé, le russe réussit toutefois à démarrer et s’écarter du trottoir avant que le soldat au Bazooka n’agrippe la portière.

A trois mille kilomètres de là, c’était dimanche et Paris préparait Noël. Finalement rentrés, les humanitaires  cherchèrent le numéro de secours de l’organisation pour les avertir, mais personne ne répondit. Alors la vodka, chèrement payée, se mit à couler toute seule. Elle dilua en un clin d’œil la sueur de la journée, elle liquéfia les doutes, apaisa la douleur de la joue du barbu et conforta le jeune dans ses décisions. L’ingouche se joignit au russe, ils attaquèrent mécaniquement les bouteilles, et verre après verre, se racontèrent des histoires du Caucase, l’un du côté des oppresseurs, l’autre des oppressés.

L’occupation des jours suivants fit oublier la mésaventure. Il fallut croiser des centaines de check-points pour aller chercher des autorisations, recruter une équipe, repérer et préparer des entrepôts pour la nourriture qu’on ferait livrer afin d’alimenter des hôpitaux.

Un des nouveaux membres de l’équipe était un professeur de l’université. Divorcé, vivant avec sa mère et sa fille, il avait accepté, faute de pouvoir s’exprimer de manière libre dans une Tchétchénie où ne régnaient que des vérités portées par des canons ou des fusils, de devenir traducteur chez les humanitaires. Il ne les aimait pas, les dédaignait même pour leur manière de laisser croire que le monde n’avait qu’une issue, celle d’adopter les manières occidentales, mais ils lui permettaient de subvenir aux besoins de sa vieille mère et de sa fille, que son épouse lui avait laissée en le quittant. Le seul humanitaire qui trouvait grâce à ses yeux était le jeune, car il était d’un peuple qu’un vieux livre en russe, enfoui dans son armoire, qualifiait d’opprimé… les bretons.

Un jour, plusieurs hommes en civil, un vieux et des hommes d’âge mur, étaient venus le voir, lui avaient demandé de contacter le jeune. Une rencontre avait été organisée dans un immeuble d’une des zones assez épargnées de la capitale insurgée. Le jeune avait été conduit dans un appartement qui sentait le renfermé, les vitres calfeutrées ne pouvaient sans doute plus s’ouvrir. Assis dans un canapé en simili cuir, devant une table basse en verre couverte d’une toile cirée à fleurs, entourés d’hommes parlant doucement comme s’ils allaient enterrer un mort, il attendit longtemps qu’on s’adresse à lui.

Le plus vieux d’entre eux, qui portait un chapeau circulaire en laine, couvre-chef traditionnel des tchétchènes, déposa doucement plusieurs photos l’une après l’autre, entre les verres de thé.  Chaque nouvelle photo générait un murmure dans l’assistance.

Sur les clichés, des hommes allongés, pour certains à peine reconnaissables, gisaient morts sur le goudron. Le jeune fut invité d’un signe de la tête à les reconnaitre. Gêné par la  nature des photos, il hésita, demanda des explications. Le vieux le rassura d’une voix calme, plus soufflée que parlée :

‘Ces hommes ne sont pas des vrais combattants, ce sont des voleurs. Quand ils vous ont agressés, ils avaient déjà l’habitude de tels méfaits. Mais ils ont attaqué, par erreur, la voiture de notre clan, et une vieille femme est morte d’une crise cardiaque pendant leur assaut. Nous avons fait charger un camion, rempli discrètement  d’hommes armés, qui a fait la navette pendant quelques jours entre Grozny et Malgobek. Le troisième jour, les hommes qui sont couchés là, ont bloqué le camion au même endroit que vous. Nos hommes les ont pris par surprise et les ont tous tués’.

Le jeune regarda les photos une par une. L’état des photos autant que des corps ne lui permit pas un diagnostic complet, mais il reconnut l’homme au bazooka. Son visage était intact, ses jambes seules paraissaient avoir été touchées. Le cadavre du chef de bande dépassait les autres d’une tête. Il chercha encore, approcha toutes les photos de son visage pour mieux les voir, mais il ne trouva pas le blond au sourire. Son visage s’éclaira, il souriait. Le vieux le regarda d’un air étonné.

Texte déposé en 2020

 


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