Depuis
février 2021, le ministère de la santé de ce pays a décidé que tous les tests
de COVID pour les voyageurs se feraient au même endroit, le palais des sports
de Yaoundé. Depuis lors, chaque matin, des centaines de gens se retrouvent les
uns à côté des autres en plein soleil, dans des règles de distanciation très
approximatives, pour attendre la prise de leur test COVID. A partir de 4h00 du
matin, les premières personnes commencent à patienter pour se faire tester,
alors que l’opération ne commence que vers 9h00. Au fur et à mesure, les gens
se massent devant les tentes blanches qui doivent servir au personnel de santé
pour remplir son rôle. Leur seul luxe, une chaise en plastique et l’ombre d’une
petite tente de 20 places, le tout pour environ 400 personnes. Dans l’attente,
sont confondues les personnes qui viennent faire un test pour voyager et celles
qui viennent faire un test de contrôle. Tous les futurs testés cherchent à se
protéger du soleil, les enfants pleurent, on se pose des questions sur le
démarrage des opérations. Des personnels d’ambassade, des businessmen en
grosses voitures arrivent, passent devant tout le monde, petits arrangements
entre amis.
Un
employé agressif, vêtu d’une combinaison bleue, vient finalement à 9h00 donner
des consignes improbables pour recevoir les résultats, avec des explications
techniques incompréhensibles pour la plupart des gens. Les personnes qui
demandent des précisions sont réprimandées et traitées de fauteurs de
« désordre ». Je m’attends presque à ce qu’il sorte une chicotte pour
les frapper. En discutant, j’apprends que cette situation dure depuis février,
et ceci en plein centre-ville, non loin des bâtiments officiels. Depuis lors,
des journaux racontent ces scènes, mais qui les écoute ? Une équipe de
journalistes tourne dans le centre mais ne semble pas vouloir écouter ceux qui
se plaignent.
Habitué
des voyages en Afrique, je n’ai jamais vu un tel désordre, les pays africains
essayant de se montrer à la hauteur de la responsabilité vis-à-vis de
l’épidémie. Au Burkina, on peut faire les tests gratuitement dans les centres
de santé de la capitale, cela prend 30 minutes et vous recevez votre résultat
de test par WhatsApp le lendemain. Au Bénin, cela prend 20 minutes et le
résultat est envoyé le soir même. Au Togo, on s’enregistre en ligne, on paye
(40 000 FCFA) et on fait son test à l’aéroport en 10 minutes, on le reçoit
par email 24 heures plus tard. Au Maroc, le test se fait dans des cabinets
privés pour 50 EUR, et on obtient le résultat le lendemain matin sur son
téléphone, etc...
9H30,
L’employé en bleu commence à appeler les gens par leurs noms, refusant de
donner les numéros qui ont été remis au
niveau de la liste d’attente. Il est quasiment impossible de l’entendre dans le
bruit et les vociférations des gens, mais si vous ne répondez pas
immédiatement, il vous raye de la liste. Les heureux appelés se dirigent vers
les tentes où se trouve le personnel d’enregistrement.
Tout
à coup, au lieu de lire la liste d’attente, l’employé bleu s’arrête et appelle,
pêle-mêle, les plus de soixante- ans, les femmes avec enfant, les handicapés,
les prêtres ou les pasteurs… Et voilà qu’arrivent des hommes avec des cannes,
des femmes avec un enfant qu’elles sont allées chercher, des vocations rapides,
et tout ce monde se rue sous les tentes où des jeunes filles poussives font les
enregistrements des personnes à tester. Une femme insiste qu’elle est mariée à
un pasteur et qu’à ce titre, elle a le droit de passer. Une jeune femme se
cache le visage, se courbe et se fait passer pour une vieille…
Les
gens râlent de plus belle de voir qu’ils ont fait la queue pour rien puisque
tout le monde triche. L’employé bleu répond en gueulant et menace de changer le
sens des listes : « vous qui êtes venus en premier, vous vous
retrouverez en fin de liste » ! Un homme venu à 5h00 du matin, 37-ième
sur la liste d’attente, se plaint de voir tous les gens passer avant lui et
réclame justice.
A
10h00, la cour d’attente est encore pleine, les gens sont écrasés de chaleur et
de mépris, résignés comme ils ont appris à l’être dans un pays où la notion de
service public ne semble plus exister depuis longtemps. Je prends une photo de l’employé bleu qui se
met en colère, il me dit que je n’ai pas le droit de prendre des photos de la
scène, que c’est ‘formellement’ interdit, il me menace ‘On va vous mettre en prison’,
arrête de lire la liste d’attente, et se plaint du désordre. Finalement, calmé,
il reprend la lecture, se trompe de page. Les gens protestent :
« Monsieur, respectez l’ordre des pages s’il vous plaît » et lui de
gueuler : « Cessez d’organiser le désordre, vous devriez avoir
honte ».
Devant
moi, une femme qui était partie, revient avec un enfant dans les bras avec
l’espoir de passer au plus vite.
L’enfant pleure, on a l’impression qu’il est fâché d’avoir été utilisé
pour atténuer l’attente de la dame. Mais tous les moyens sont bons pour pouvoir
passer. Un homme à côté de moi appelle sa femme, qui lui demande pourquoi il
attend ainsi, pourquoi n’a-t-il pas pris un peu d’argent pour accélérer le
processus. Il lui répond qu’il est surpris, mais qu’ici on ne prend pas
l’argent…
11h00,
rien ne bouge, cela fait plus de 30 minutes que le dernier groupe a été appelé,
l’enregistrement des gens semble bloqué. On murmure qu’il n’y a plus de tests …
J’ai soif, imprudent, je n’ai pas pensé à prendre une bouteille d’eau avec moi
et aucun service d’eau n’a été prévu. Un jeune homme part aux nouvelles, en
fait il n’y a plus de fiches, on attend les photocopies pour continuer la
procédure d’enregistrement. Sous le
soleil, dans des pagnes aux couleurs chatoyantes, les Camerounais et les étrangers
attendent comme ils peuvent…
Pendant
tout ce temps, les mains passent de chaises en chaises, aucun bidon de gel n’est
disponible, même sur les tables du personnel, il n’y a ni point d’eau ni savon.
J’ai fini ma petite fiole de gel et la lingette donné par Air France lors de
mon vol d’arrivée. Si je n’avais pas le
COVID en entrant dans le centre de test, il est probable, vu les conditions,
que je l’ai attrapé ici, et que je vais aller, malgré moi, le transmettre aux
passagers d’Air France…Quand on sait que la plupart des voyageurs présents vont
prendre le vol d’Air France ou de Brussels Airways dans 3 jours, on imagine le
cadeau que certains vont ramener à leurs familles en Europe.
L’employé
bleu vient d’appeler mon nom, je me dirige vers les tables d’enregistrement.
Les jeunes filles sont sympas, ce qui réchauffe le cœur au regard du
comportement agressif du reste du personnel, mais peut-on les blâmer vu le
désordre ambiant. On m’invite trois fois à changer de chaise pour faire de la
place. S’il est là, le COVID est aux anges, il passe de main en main sans
effort.
Je
passe ensuite au stand de test, assis sur une nouvelle chaise non désinfectée,
une fois de plus, puis une autre, puis encore une autre, au gré du personnel. Nouveau désordre, aucun respect des distances
et des gestes barrières. Un homme en blouse blanche s’écrie : ‘Ici ce
n’est pas le marché, c’est grave, c’est une zone de Covid’. Plus loin, une
femme en combinaison enfonce la baguette dans le nez d’une adolescente. Elle
hurle, se cache le nez. L’infirmière veut refaire le test mais devant les cris
de la jeune fille, elle laisse tomber. 11h45, C’est mon tour. L’opératrice
dispose 6 flacons en ligne sur la table devant nous, et nous fait disposer en
ligne sur les chaises correspondantes. Pour toute vérification, l’infirmier qui
nous teste nous demande notre âge, même pas notre nom. Au moment de
l’introduction nasale décisive, il me dit de ne pas fermer les yeux. Bizarre, mais
son geste est assez précis, il ne fait pas trop mal. Il attaque le client
suivant sans changement de gants.
Me
voilà parti alors pour une autre séance d’attente, toujours en plein soleil,
pour le numéro qui me donnera accès au site où se trouveront les tests dans 24
heures. J’obtiens mon numéro de test que je photographie sur l’ordinateur de
l’opérateur, il est 12h20. Je lui demande un peu de gel – silence – je répète
ma question – silence. Je n’aurais donc pas vu un seul flacon de gel depuis ce
matin, ni personne pour désinfecter les chaises où les gens passent les uns
après les autres. Une femme me bouscule pour se plaindre de l’attente,
l’opérateur l’engueule :
-
« Vous ne pouvez pas attendre
Madame ? »
-
« Mais je suis là depuis 5h00 », lui
répond la dame en colère
-
« Moi je travaille ici depuis 9h00, tous
les jours, il y a de quoi devenir fou ! »
Normalement
les tests doivent être envoyés par WhatsApp, mais la procédure ne fonctionne
pas, nous confirme l’opérateur, il faut aller le chercher sur le site du
Ministère, indiqué sur des affichettes collées sur le toit de la tente. Si vous
n’y trouvez pas le résultat du test, il faudra aller au laboratoire de santé
publique faire une autre queue pour réclamer votre résultat papier. J’espère
que cela me sera épargné car les horaires de l’institut d’hygiène publique seraient
imprévisibles, notamment le vendredi, et qu’en cas de blocage, un petit billet serait
recommandé… Un jeune homme me glisse : « C’est comme cela au
Cameroun, on s’arrange pour que les choses n’aillent pas pour créer une
opportunité de gagner un peu d’argent... ».
Je
discute avec une femme en sortant, Camerounaise résidente belge. Elle n’en
revient pas de cette organisation et croit devoir s’excuser auprès de moi de
l’incurie de son pays. Je lui explique que ce n’est pas sa faute, mais elle
insiste… « On ne peut traiter les gens comme cela, c’est indécent ».
Pour
terminer, voici un petit résumé : les premières personnes sont arrivées à
4h00 du matin dans le palais des sports. Le personnel de santé est arrivé avec
les tests à 8h30, mais il a fallu attendre 9h30 pour que les enregistrements
des personnels des ambassades et des VIP ne commencent. Ensuite, à 10h00, les
premiers enregistrements de « voyageurs normaux » ont commencé, dans
le déroulement erratique de la fameuse liste d’attente et de son employé bleu
dont nous avons parlé plus haut. Quand je suis parti, à 12h20, il restait environ
une centaine de personnes en attente.
Personnellement,
arrivé à 6h30, j’étais dans les centièmes places sur la liste d’attente. J’ai été enregistré à 11h25. J’ai passé le
test à 11h45, et obtenu mon code d’identification à 12h20 soit exactement 5h50
après mon arrivée, record du monde battu pour un passage de test COVID !!
Tout ceci dans une confusion hélas descriptible, une absence totale d’hygiène
et des engueulades répétées, le sentiment d’un profond mépris… J’ai joué le
jeu, je suis resté au soleil, puis à l’ombre quand on a bien voulu me faire un
peu de place, patientant avec les gens... J’ai vu un peu tout le monde me
passer devant alors que j’aurais certainement pu me faire passer pour un
personnel d’ambassade ou un religieux. J’ai été menacé de prison pour une
photo, mais j’ai pensé que je devais supporter cela pour comprendre ce que les
Camerounais vivent chaque jour quand ils ont affaire à leur administration.
Epilogue.
Après 24 heures, aucun signe de mon test sur le site du Ministère de la Santé.
Deuxième journée, toujours rien et mon vol est dans l’après-midi. Je téléphone
au No de réclamations indiqué, aucune réponse. J’annule donc mes RDV du matin
pour aller à l’institut de la santé mobile chercher le sésame. Mais, sur le
chemin, surprise….un SMS de l’Institut Pasteur… Miracle, le test Covid est là…
Ainsi donc nous avons vécu cette procédure d’enfer pour rien, puisque les tests
ont été finalement fait par l’institut Pasteur de Yaoundé, qui aurait très bien
pu faire les prélèvements dans de bonnes conditions. Heureux celui qui ne
cherche pas à comprendre…
Et
maintenant, quelques messages personnels :
Au Ministre
de la Santé de ce pays, qu’il aille voir dans les autres pays de la région
comment cela se passe pour se rendre compte de l’incurie de sa gestion des
tests COVID et de l’image déplorable qu’il donne du Cameroun.
Aux
dirigeants d’Air France et des autres compagnies aériennes : Comment
pouvez -vous permettre que ceci continue, avant de trouver une alternative et
autoriser les gens à monter dans vos avions avec des tests conduits dans le
cadre d’une procédure saine ?
Aux
ambassadeurs de France et d’Europe, sachez, que selon les statistiques,
plusieurs dizaines de personnes amèneront le COVID dans vos pays grâce à ce
grand moment de santé publique.
Aux
citoyens camerounais, j’offre ma prière pour des jours meilleurs…