Transfert vers l' Afrique.
La vie d’Ange avait mal démarré, dans
un pays d’Afrique où rien n’est facile, où le soleil et la pluie sont
abondants, mais où rien ne grandit, sauf la misère et la corruption qui, de
leur épais feuillage, font de l’ombre à toutes les jeunes pousses. Ange portait
bien son nom, une petite tête ronde, toujours souriante sous une touffe de
cheveux frisés, qui lui donnait l’impression d’être sorti de l’œuvre d’un
peintre naïf. Dès l’école primaire, improvisée sous un arbre, au milieu
d’enfants braillards, il avait essayé de devenir un bon garçon. Répétant après
le maître le vocabulaire, les poésies, les règles de calcul, il avait fini
par intégrer les rudiments de formation qui lui permirent d’aller jusqu’au Bac,
qu’il avait passé malgré les grèves des professeurs, qui n'étaient plus payés
depuis longtemps. Ensuite, l’université de la capitale s’était offerte à lui,
mais on lui avait expliqué que faute de moyens, la bourse du gouvernement ne
lui serait pas versée. Même si elle n’était pas énorme, cette bourse devait lui
permettre de se vêtir décemment, de payer le bus, d’acheter les quelques
cahiers nécessaires et de suivre les cours en amphi. Trois fois trop petit pour
la taille de la promotion, cet amphithéâtre était pris d’assaut par les
premiers élèves dès six heures du matin, qui patiemment attendaient, la tête
posée sur les tables usées, que les cours commencent à neuf heures. Les
professeurs ne pouvaient s’adresser qu’aux premiers rangs. Sans micro, leurs
voix ne portaient guère au-delà du cinquième rang, et leurs messages passaient
ensuite les rangs suivants grâce à la bonne volonté de quelques étudiants
compatissants. Arrivée en haut de l’amphi, la brillante démonstration du
professeur de mathématiques était devenue une cuisine indigeste de ‘x’ et de
‘lambda’. Les élèves n’avaient donc d’autre issue que d’acheter les cours à
ceux qui s’étaient levés tôt, ou d’aller les trouver dans un local internet, où
l’heure de surf coûtait environ un euro. Sans la bourse, tout ceci était
impossible. Les étudiants avaient alors décidé de protester. Ils s’étaient
concertés en secret pour lancer un mouvement de grève et de blocage de
l’université. Le jour venu, se passant le mot, tous les garçons avaient revêtu
des tenues sportives, les filles avaient abandonné leurs chaussures à talons
pour des baskets afin de courir plus vite. Certains étudiants avaient glissé un
carton épais dans leur dos pour supporter les coups des militaires que le
régime ne manquerait pas de leur envoyer. Car le scénario se répétait chaque
année. Un ou deux étudiants courageux montaient sur l’estrade de l’amphi,
appelaient au soulèvement démocratique des étudiants opprimés. Les professeurs
étaient invités respectueusement à renoncer à leurs cours. Après plusieurs
heures de blocage, des visages apeurés se mettaient à crier :
« L’armée, l’armée arrive ! » Tout le monde sortait en trombe et
les matraques commençaient à pleuvoir sur les moins rapides. Les garçons
offraient leur dos pour protéger les filles, et la volée de moineaux fuyait le
campus par tous les trous possibles. Le Président, fondateur du parti unique de
la République, s’offusquait du désordre dans le journal télévisé du soir tout
en promettant l’arrivée de la bourse. La police de son côté recherchait les
meneurs, partis se cacher au village où ils restaient quelques semaines, le
temps de se faire oublier. Les cours reprenaient, en produisant de plus en plus
de frustrations. Sans diplôme, ou vide de substance, une vie de débrouille
attendait la plupart des étudiants. Ange faisait partie du nombre, cherchant
chaque jour une besogne pour pouvoir continuer à payer sa modeste chambre, tout
en s’achetant quelques jolies chemises pour le dimanche soir, jour de sortie.
Six jours de la semaine, le dos courbé, il transportait des sacs de ciment dans
l’ambiance sale du port, sous les jurons de son patron. Chaque soir, méconnaissable
sous sa couche de poussière, il rejoignait en silence sa tanière pour se laver
dans le seau d’eau acheté au prix fort à un voisin. Le dimanche venu, il se
transformait en jeune cadre dynamique, empruntait le scooter flambant neuf d’un
cousin fonctionnaire et se ruait sur les quartiers à l’ambiance festive où
l’attendait Noémie, sa dernière conquête, qui lui faisait oublier sa vie
médiocre, la semaine passée et celle à venir. Telle une abeille, Ange la
butinait, tout en sentant que pour aller plus loin, il lui faudrait trouver un
meilleur chemin. Un ami de Noémie lui conseilla un internet café où on
cherchait un habile chasseur, capable de traquer le gibier à distance, de l’enfermer
dans un filet de bonnes paroles et de le livrer tout cru à Western Union,
système de transfert d’argent, producteur de rêves dans tous les pays pauvres.
Les scrupules étaient priés de rester à l’entrée du café, seule l’efficacité
comptait. On l’aiderait dans sa tâche en lui fournissant tous les moyens
nécessaires, contre un pourcentage sur ses gains. A voir les belles motos
devant l’entrée du cybercafé, soigneusement gardées par un gaillard en
tee-shirt noir, Ange se laissa convaincre. L’affaire était quasiment sans
risque, car les descentes de police étaient rares. D’ailleurs, comme à
l’université, des issues d’évacuation rapide étaient prévues. La vie d’Ange se
chargea d’espoir. Depuis l’ambiance surchauffée du local internet, à peine aéré
par des vieux ventilateurs poussifs, il commença sa carrière d’arnaqueur. Sa
première prise fut une jeune fille blonde de Neuilly-sur-Seine, à plus de sept
mille kilomètres de son bidonville. Repérée sur un site de rencontres, Ange
remarqua son goût prononcé pour les jeunes hommes africains. Son historique et
sa page Facebook ne laissait aucun doute sur ses orientations sentimentales.
Son prénom, Noémie, présageait le meilleur et Ange se laissa porter par la
coïncidence. La jeune fille lui exposa sa vie de jeune désœuvrée aisée, après
une formation en finance qui l’avait dégoûtée. L’exotisme des idées et des
corps la tentait beaucoup. La recherche de vérité pure, de sentiments forts
était son nouveau moteur vital. Pudique, elle rechignait à se montrer en visio
mais lui offrait de magnifiques photos d’elle. Ange s’était inventé un profil
d’étudiant africain dans le sud parisien, et grâce à des montages fournis par
un compatriote sur place, donnait le change quand les demandes de la jeune
devenaient trop précises. Très vite, leur relation Facebook glissa dans la
tendresse, chacun s’exposant de plus en plus, confiant à l’autre une part de
plus en plus grande de son intimité. Ange recherchait autour de la Noémie
réelle les arguments et mots qu’il pourrait vendre auprès de la virtuelle. Sa
Noémie de chair lui fit remarquer la nature très romantique que prenaient ses
attentions, mais semblait comblée par la tournure des sentiments, lui confiant
son bonheur d’avoir trouvé un homme moins macho que l’ordinaire des mâles de
son entourage. De son côté, la virtuelle
se lassait des mots, et se mit à réclamer du réel, une rencontre hors de
l’écran. Ange prétexta un déplacement dans son pays d’origine pour retarder le
moment, mais en échange augmenta l’intensité de ses mots d’amour, faisant
grimper le désir jusqu’à la surchauffe chez sa partenaire d’écran. Malgré lui,
Ange se laissait aussi prendre au jeu, et sentait ses sentiments et son
anatomie gonfler pendant chaque séance d’échange. Calé dans le petit espace
cloisonné que lui offrait le patron de l’internet café, il s’évadait en
recherchant des images des Hauts-de-Seine. Voyant apparaître sur l’écran des
photos de Sarkozy, l’ancien maire, il se disait qu’il faisait œuvre utile en
piégeant une de ses ex-administrées. Sur Google Street, il parcourait le
quartier de sa proie, identifiant les squares, les rues, les entrées d’école,
en les comparant aux routes défoncées et aux murs des édifices publics délabrés
qui faisaient son quotidien. Il imaginait goûter un jour les plaisirs d’une vie
française, où chaque journée ne serait pas synonyme de luttes ou de tromperies.
Le jour de son retour supposé à Paris et de leur rendez-vous, Ange envoya à sa
Noémie virtuelle un message chargé d’alarme et de larmes, lui annonçant qu’on
l’avait arrêté à l’aéroport d’Orly, qu’il était désormais dans un centre de
rétention administrative, où il risquait l’expulsion pour défaut de situation.
Ses papiers et sa carte bancaire avaient été confisqués. On lui avait conseillé
un bon avocat qui réclamait mille euros pour enclencher la procédure. Noémie
lui renvoya un petit mot pour le calmer, lui assurant qu’elle ferait le
nécessaire et que l’argent serait versé au plus vite à cet avocat. Quand le
cauchemar serait terminé, elle viendrait le chercher elle-même au centre. Une
heure plus tard, il reçut un message avec une copie scannée de l’ordre de
transfert, signifiant la réussite de son arnaque. Rompant l’ambiance studieuse
du cybercafé, il explosa de joie. On s’embrassa, on le félicita. Premier coup,
coup de maître ! Tout à sa victoire, Ange ne vit pas entrer Noémie
« la réelle ». Elle s’avança doucement et lui remit un bordereau.
« Mon Ange, voici l’ordre de transfert de la part de ton
amie ». Incrédule, Ange la dévisagea, puis se rua paniqué sur son
écran, cherchant le compte Facebook de Noémie. Mais, malgré ses tentatives, l’écran
resta vide : « Aucun résultat pour Noémie P.»
‘Ne la cherche pas Ange, celle qui
t’écrivait est devant toi, et voici sa vraie adresse’, continua Noémie, en
lui tendant une carte de visite de la police pendant qu’une nuée d’agents
musclés se répandaient dans le café. Ange est désormais très connu dans son
pays : Le premier arnacœur pris en flagrant délit.