Uchronie : Si la Lincoln de Kennedy avait été protégée...

JFK, Deuxième mandat.

22 novembre 1963, une journée au Texas

La journée était magnifique, une journée d’hiver que le soleil avait daigné chauffer de ses rayons les plus lumineux. J’étais accompagné de ma jeune épouse, tout de rose vêtue. On lui offrit, à la descente de l’avion, un magnifique bouquet de fleurs. Comme à chaque fois, elle était magnifique, souriait, émerveillait les journalistes. Son visage mutin avait conquis en quelques minutes notre entourage et je sentais que tout le monde murmurait autour de nous. Avant de monter dans la limousine, j’ai exigé que l’on mette un toit de sécurité en verre, et vérifié le parcours que prenait le convoi. Le chauffeur a ouvert la portière, et nous nous sommes installés confortablement. Au moment où le cortège s’élançait, nous avons ouvert le mini bar, entre les deux sièges, et avons plaisanté sur la charmante attention que nos hôtes avaient préparée : Un Bloody Mary pour moi et pour elle, un jus de carotte, sa boisson préférée. J’ai échangé avec elle quelques propos sur la santé des enfants, sans insister car elle se mettrait à penser à sa fausse couche et son visage s’assombrirait. Elle a fait semblant de me remercier de ma délicatesse, et a salué la foule, nombreuse, pressée sur les barrières le long de la route. Jamais blasée, elle s’est enthousiasmée devant les jeunes filles colorées qui l’interpellaient et a répondu vivement à leurs appels. Les enfants agitaient des petits drapeaux et jetaient des fleurs vers nous, que malheureusement notre escorte écrasait sans délicatesse. Contrairement à son habitude, le gouverneur Connally, assis devant moi, était conquis par la liesse qui éclairait son visage habituellement trempé de tristesse. Il a même taquiné gentiment sa femme à qui, depuis longtemps, il n’adressait pourtant que des reproches, notamment sur le mauvais goût de ses tenues. Il s’est retourné vers moi et, triomphant, m’a glissé : « Vous voyez, Monsieur le Président, ici les gens vous aiment ». À la sortie de la ville, au moment où la Lincoln empruntait le grand boulevard qui irrigue les bâtiments industriels et qui marque la fin de la ville de Dallas, j’ai ressenti un soulagement que tout se soit si bien passé.  J’ai juste entendu quelques claquements sur le toit en verre blindé de la limousine, et nous avons blagué sur les oiseaux inconscients qui osaient s’attaquer à notre voiture. Par la portière, j’ai noté une légère agitation, et j’ai remarqué un homme entre deux âges avec une petite caméra portative. Je me suis promis de m’en faire livrer une au plus vite. Une fois le boulevard passé, quand la foule a disparu, j’ai demandé au chauffeur d’accélérer la cadence pour arriver à temps à la conférence de presse. Les motards de l’escorte ont actionné leurs sirènes, et le convoi a avalé à grande vitesse les kilomètres restants jusqu’à la résidence du gouverneur. En route, il m’a brossé le portrait des journalistes les plus mordants, ceux qui ne vous lâchent pas. Nous avons évoqué la situation de l’État, la crise de l’immobilier, le recul du prix du pétrole, et tout autre sujet probable des journalistes texans. La voiture a stoppé sa course exactement devant le tapis rouge. Précédé du gouverneur, j’ai pris la main de Jackie, et nous avons escaladé le grand escalier en marbre de la résidence sous les crépitements des flashs. La conférence a été musclée mais est restée courtoise. La présence de ma femme à mes côtés a sans doute freiné les ardeurs des journalistes les plus agressifs. Après le repas avec les officiels, nous avons donné le coup d’envoi d’un grand bal. La soirée a été magnifique, et ce, une fois de plus, grâce à la fine intelligence de la femme qui m’accompagne. J’ai pensé que nous avions fait un pas énorme au Texas alors qu’on avait essayé de me convaincre de renoncer à ce voyage. Le lendemain, nous sommes repartis sereins vers l’aéroport. Tandis que nous empruntions la passerelle, un orchestre jouait Yellow Roses of Texas. « Pas forcément du meilleur goût pour un président des États-Unis, mais ce fut le seul faux pas de cette visite » ai-je pensé. Une fois bien assis dans l’avion, mes conseillers sont venus me dire qu’on avait tiré sur la voiture et que la police avait arrêté un homme, aussitôt abattu alors qu’il tentait de s’enfuir. J’ai donné des consignes pour que ceci reste secret.

 

27 juillet 1964, ma décision de retrait du Viêt Nam

Ce matin-là, j’avais accepté une demande d’audience du général Westmorland et Johnson, le Vice-Président qui m’avait conseillé de le rencontrer. Westmorland avait combattu contre les nazis, c’était un valeureux soldat et il avait la confiance des officiers car il avait dirigé l’Académie militaire de West Point. Dans le Bureau ovale, j’ai réuni McNamara, le Secrétaire d’État à la Défense, John McCone, le chef de la CIA, Wheeler le chef d’État-Major, Johnson et donc Westmorland. Le sujet du jour concernait l’augmentation de l’engagement au Vietnam où nous avions alors quelques centaines de conseillers et de formateurs. Je savais que Johnson et Westmorland allaient réclamer une intervention directe, mais je n’avais aucune intention de recommencer la guerre de Corée, quand les divisions de MacArthur avaient été prises au piège par les va-nu-pieds de Mao. Nous nous sommes assis autour de mon bureau, sous l’œil d’Abraham Lincoln. Les nurses ont raccompagné John Junior à la salle de jeux et les discussions ont commencé. J’avais préparé le débat : j’aurai Westmorland, Wheeler et Johnson contre moi, McNamara et McCone de mon côté pour faire contre-poids. J’aimais McNamara, même si je n’étais jamais sûr de ce qu’il mijotait derrière ses lunettes d’étudiant et ses complets mal ajustés. J’étais heureux de l’avoir débauché de son poste de chef de la Ford Company. À la Maison-Blanche, on l’appelait la fusée tant il réfléchissait vite, certainement trop pour les esprits lents de notre administration. McCone n’était pas mal non plus, et surtout plus fiable qu’Allan Dulles, qu’il avait remplacé. Dulles était le spécialiste des coups bas, le coup d’État au Guatemala et la préparation de l’invasion ratée de Cuba n’étant pas des moindres. J’ai invité LBJ (Johnson, note de l’auteur) à lancer la discussion. Il y est entré avec passion, en défendant ce qu’il appelait alors l’ambition Vietnamienne :

- « Monsieur le Président, on ne peut pas permettre que le Sud Viêt Nam tombe sous le contrôle des c. de rouges, nous avons les moyens de les endiguer. Les Russes ne bougeront pas. Depuis l’affaire de Cuba, ils n’oseront pas se mettre dans nos pattes… », et tout autre sorte d’arguments de ce genre.

Je l’ai laissé parler. Je savais que Johnson apprenait ses textes par cœur, mais quand il s’agissait d’argumenter il ne restait plus rien de lui. Westmorland était d’un autre niveau. Un vrai soldat. Il faisait appel au patriotisme, à nos blessures réciproques, à la fierté américaine, au péril communiste…. Comme moi, il souffrait du dos, et devait faire appel à des cocktails de médicaments pour se tenir debout (C’est Max Jacobson, mon médecin, qui me l’avait dit). Il se leva plusieurs fois pour soulager son dos. J’avais du respect pour lui, mais il était très lié à Boeing, qui, nous le savions, cherchait une opération d’envergure pour tester son nouveau bombardier, le B52. Après l’intervention de Westmorland, j’ai demandé une suspension de séance pour aller me reposer un peu. Je suis allé m’allonger sur un divan, installé dans une salle à côté du Bureau ovale, j’y venais pour chercher l’inspiration et soulager ma colonne vertébrale. À mon retour, McNamara était en grande discussion avec Johnson. Tout le monde s’est levé à mon entrée puis, comme à son habitude, McNamara a pris la parole, il a été brillant. Au début, il a flatté la position de Johnson qui souriait, content d’avoir été entendu. Mais après quelques minutes, il a retourné un à un les arguments qu’il avait exposés pour nous prouver que l’engagement de soldats au Viêt Nam serait une colossale erreur, un bourbier duquel les États-Unis mettraient des années à sortir. McCone a ensuite enfoncé le clou en disant que, dans cette affaire, il valait mieux rester sous la surface avec des conseillers et des opérations spéciales plutôt que d’engager des troupes au sol, surtout à un moment où on pourrait avoir besoin de défendre l’Allemagne ou la Turquie contre les Russes et ses supplétifs. J’ai terminé la réunion en demandant à Johnson et Westmorland s’ils avaient quelque chose à ajouter. Je voyais la déception sur leurs visages. Johnson tremblait de dépit. J’ai retenu McNamara pour finaliser une position. J’ai accepté de demander au Sénat plus de crédit pour la CIA, afin qu’elle liquide quelques meneurs vietnamiens avant que nous nous retirions. Nous avons décidé de négocier avec les Russes pour qu’ils ne fournissent plus de soutien aux Nord-Vietnamiens, et qu’ils cherchent avec nous une sortie honorable.  Ne voulant pas laisser le champ libre aux Chinois, ils en avaient autant intérêt que nous. Le soir même, il y avait une réception pour célébrer la fin de la guerre de Corée. Devant les veuves, les orphelins, les soldats amputés, j’ai su que nous avions pris la bonne décision...

 

22 janvier 1965, Un après-midi avec le pasteur Martin Luther King

J’avais invité le pasteur King pour un après-midi de détente à notre résidence de Hyannis Port, un jour après le discours d’investiture de mon deuxième mandat. Depuis la manifestation sur les droits civiques, le pasteur King était mon ami, et encore plus celui de Bobby (mon frère, note de l’auteur) avec qui il parlait pendant des heures. Le pasteur est arrivé à trois heures, exact comme à son habitude. Toute l’assistance l’attendait. Parmi elle, de nombreuses étudiantes du MIT (Massachussetts Institute of Technology), rêvant enfin de rencontrer notre brillant orateur. J’avais l’impression que depuis son fameux « I have a dream », nombreuses étaient nos compatriotes qui seraient heureuses d’avoir un rêve avec lui. King a fait le tour des invités. Il arborait un petit sourire discret. Il avait la discussion facile, surtout avec les jeunes femmes, on le disait du reste très galant, voire plus. Il était légèrement parfumé, très bien habillé. Il s’est assis sur un divan, et aussitôt un cercle s’est formé autour de lui. MLK parlait doucement, très pédagogue, répondant doucement aux questions sur les manifestations pour les droits civiques, sur les excès de Nation of Islam et l’agressivité de Malcom X. Au bout d‘une heure, j’ai dû interrompre le pasteur pour un entretien privé. Il était inquiet concernant la possibilité de mettre fin à la ségrégation. Il revenait sans arrêt sur sa crainte d’un sabotage de la part de Hoover (Le directeur du FBI, note de l’auteur) dont il savait qu’il échappait à notre contrôle.  Je l’ai rassuré, lui disant que tout serait mis en œuvre pour appliquer cette loi, que j’avais moi-même signée en juillet 1964. Je lui ai proposé une protection rapprochée, mais il l’a refusée, craignant que ce soit mal perçu par ses compagnons de route. Nous avons longuement discuté de Malcom X, nous le trouvions tous les deux excessif dans ses propos, mais le pasteur King le défendait, considérant inévitable que des hommes poussés à bout se révoltent. De retour au salon, rassuré, il a été assailli par les étudiantes et est resté notre hôte jusqu’au soir. On m’a signalé qu’une des étudiantes, Elena Paterson, s’était montrée particulièrement entreprenante, lui faisant du charme tout l’après-midi. Jackie avait vu son manège et avait demandé aux agents de sécurité de la faire sortir discrètement, craignant un scandale. Elle est partie docilement. Nous n’avons jamais su si elle avait été envoyée par le FBI. En tout cas, après cet après-midi, Elena Paterson s’est invitée à tous les meetings du pasteur, a participé à toutes les manifestations pour les droits civiques. Au début à l’arrière, on l’a rapidement vue aux premiers rangs, assez proche du pasteur. Son beau visage, ses yeux bleus et ses beaux cheveux blonds dénotaient dans les marches, même si elle n’était pas la seule blanche. Nous avons appris que lorsque Coretta, la femme du pasteur King, n’était pas là, elle se glissait dans sa chambre. Les hommes de Hoover ne rataient rien. Le FBI a fini par transmettre des photos à la Presse et King n’a pas eu d’autre choix que d’avouer sa liaison. Sa carrière était terminée. Il a divorcé et s’est retiré avec Elena dans une ferme en Géorgie. Les médias ne les ont pas lâchés. On l’a beaucoup critiqué mais son remariage l’année suivante avec Mlle Paterson a probablement beaucoup fait pour le rapprochement entre les Noirs et les Blancs. Les jeunes s’identifiaient à eux et le nombre de mariages mixtes a explosé en 1968. Si aujourd’hui les relations entre les différentes communautés sont apaisées en Amérique, on le doit beaucoup à cette réception anodine à Hyannis Port. Je pense qu’un métis pourrait arriver un jour à la présidence. Cela me ferait plaisir que ce soit l’un des fils du pasteur King, il terminerait ainsi l’œuvre de son père...

 

Le 7 mars 1966, La trahison du général De Gaulle

Dans un précédent paragraphe, je vous ai parlé de ma visite en France avec Jackie, en Juin 1961. J’étais heureux de rencontrer le seul survivant des vainqueurs de la deuxième guerre mondiale. Nous les Américains, nous aimons nous moquer des Français, et diminuer leur rôle, mais il faut reconnaître du panache et de la volonté au général de Gaulle. Avant de le rencontrer, Pierre Salinger, mon conseiller pour les affaires françaises, m’avait donné des cours particuliers pour comprendre son fonctionnement, ses coups de gueule, ses provocations, sa froideur, mais aussi son habileté à louvoyer entre nous et les Soviétiques. À mon arrivée, à la descente d’avion, je dois dire que j’avais été surpris en lui serrant la main, elle était molle, distante. Il me regardait de haut, quasi indifférent. Jackie, quant à elle, était fascinée, elle retrouvait là ses origines françaises. Malraux, le ministre de la Culture, lui avait offert des dizaines de livres dédicacés. Elle avait même voulu qu’on achète une résidence à Pont-Saint-Esprit, dont était originaire son arrière-grand-père. La France nous avait séduits, de Gaulle n’avait pas été trop désagréable, j’étais rentré satisfait. Quand, en octobre 1962, j’avais envoyé mes conseillers demander à de Gaulle de nous accompagner dans l’affaire des missiles de Cuba, il n’avait pas hésité une seule seconde pour nous affirmer son soutien. En deux jours, il avait mis en alerte son armée et fait mobiliser tous ses officiers de réserve. J’avais apprécié, et nous lui avions envoyé un cadeau, une limousine blindée, car nous le savions en danger. Je crois qu’il ne l’a jamais utilisée…

Alors ce jour de mars 1967, nous avons été choqués de sa décision de retrait de l’OTAN. Nous avions été informés de ses gesticulations sur le sujet, mais sans les prendre au sérieux. Pour moi, personnellement, le choc a été rude, une vraie trahison. Certains de nos soldats étaient en France depuis plus de vingt ans, leurs enfants parlaient mieux le français que l’américain ! Quand Charles Bohien, notre ambassadeur, a été convoqué par Couve de Murville, le premier ministre, pour lui signifier l’exigence française, j’ai cru à une plaisanterie, mais les médias français ont confirmé la nouvelle dans la soirée. J’ai appelé McNamara, secrétaire d’État à la Défense, pour avoir sa position, mais la mienne était faite. Comme avec Kroutchev pendant l’affaire des missiles de Cuba, l’Amérique n’allait pas se laisser dicter sa conduite par un général vieillissant, de plus en plus en décalage avec sa population, qui adoptait, elle, progressivement le mode de vie américain. Le lendemain, nous avons signifié au président français que s’il souhaitait notre départ, il faudrait qu’il nous déloge, sachant pertinemment qu’il n’oserait pas. Je savais que le général de Gaulle était coutumier de ces actions d’éclat mais il revenait vite à la raison devant de bons arguments. À cette époque, beaucoup de Français étaient encore attachés à la présence américaine, et à part quelques incidents sans importance, nos troupes étaient bien acceptées. Dans certaines villes, les bases américaines représentaient la première source d’emploi. De nombreux petits franco – américains avaient été conçus dans le recoin de nos bases militaires. Nous étions sûrs de notre fait. Nous avons même organisé une vaste opération Open Doors pour montrer aux français nos installations et doubler ainsi de Gaulle par sa base populaire. Il n’a pas réagi pendant plus de 2 semaines et nous avons cru l’affaire gagnée. Mais, le 21 mars, le jour du printemps, il est passé à l’initiative et a invité les jeunes à venir s’installer dans nos bases. Elles ont été assaillies par des jeunes garçons en chemises à fleurs et jeunes filles en mini-jupes, enjambant les grilles. Ils furent très vite rejoints par des jeunes hippies américains à pattes d’éléphant, jouant à la guitare des airs de Joan Baez et de Bon Dylan. Des tentes multicolores ont fleuri sur nos champs de tirs. Nous ne pouvions les faire partir par la force qu'au risque de créer un mouvement de rejet des Français. Nos officiers, débordés, ont demandé des consignes que nous avons été incapables de leur donner. McNamara, d’habitude si prolixe d’idées en tout genre était totalement sec. De Gaulle a dû beaucoup s’amuser. A nos protestations, le général a répondu qu’il ne pouvait rien faire contre la jeunesse.  Nous n’avons eu d’autre choix que de céder. J’ai été critiqué pour ma faiblesse. Une fois de plus, comme il l’avait fait avec Roosevelt en s’imposant comme le chef de la France libre, le général nous avait forcé la main. Mais l’histoire m’a donné une revanche, en retournant la jeunesse contre lui. Un an plus tard donc, au printemps 68, nous avons orchestré une campagne de déstabilisation contre lui, avec le succès que l’on connaît. L’affaire a été assez simple car la société française était mûre pour le changement après dix ans de mandat du vieux soldat. Nous avons recruté quelques jeunes excités dans des universités parisiennes. Au début, le mouvement a été assez difficile à lancer. Les garçons que la CIA manipulait n’avaient qu’une culture idéologique sommaire, et on ne trouvait pas de motifs pour les faire descendre dans la rue. C’est moi qui ai suggéré à la CIA de trouver un motif impliquant des filles, et ils ont proposé, à l’un d’entre eux, un rouquin avec un visage d’innocent poupon, de demander l’accès au dortoir des filles de l'université de Nanterre. Devant le refus de l’administration, le feu a pris au-delà de nos espérances. En quelques semaines, les pavés se sont mis à voler. Je pense que le général s’est douté que le coup venait de chez nous. Il a convoqué notre ambassadeur pendant plus de deux heures, mais sans rien obtenir. À la fin mai, quand il est parti en Allemagne réclamer le secours de l’armée, nous l’avons précédé chez le général Massu, qui y commandait les forces françaises, que nous avons facilement convaincu de rester l’arme au pied et de refuser son appui à de Gaulle. Massu a su le convaincre de patienter et on a évité le coup d’État militaire. De Gaulle était fini, on en était certains. La CIA avait déjà commencé à sabrer le champagne, français bien sûr. Mais il nous a encore bluffés, a redressé la situation en un discours à son retour à Paris. Fatigué, usé, mais insubmersible comme en 1944. Finalement, j’ai quitté la Maison-Blanche avant son départ de l’Élysée ! C’est Nixon qui lui a donné le coup de grâce. En avril 1969, il a autorisé la CIA à intervenir dans la campagne contre son référendum, et on l’a fait définitivement partir. On a sabré le Champagne, cette fois-ci pour de bon.

 

11 septembre 1968, l’intervention en Haïti

Mon mandat a été marqué par une aversion pour la violence. Le peuple américain avait besoin de paix. Pour la première fois depuis longtemps, une génération américaine découvrait qu’elle pouvait vivre sans risquer de partir à la guerre. Celle de Corée était loin, celle du Viêt Nam avait été évitée, et les Russes ne représentaient pas vraiment une menace, l’arme nucléaire nous tenait à distance d’un conflit direct. Nous réglions nos comptes à travers des conflits mineurs, en Afrique et en Amérique latine notamment, ou via les syndicats et partis politiques européens. Cette position pacifique fut mise à mal par l’affaire d’Haïti. Début 1968, nos services y faisaient état de nombreuses exactions extrêmement violentes, des révoltes méchamment réprimées par les Tontons Macoutes du président à vie, Duvalier. Nous le soutenions mais cette position devenait insupportable vu ses dérives de plus en plus autoritaires. Les photos que je recevais étaient terribles. Ses milices faisaient tuer les opposants en leur mettant autour du cou un pneu enflammé. Nous faisions face aux images d’horreur d’hommes en flammes, comme les immolations de bonzes au Sud Viêt Nam en 1963. Elles avaient alors profondément choqué l’Amérique, et entraîné la chute du président Diem. En tant que président d’une nation civilisée, je me devais de réagir. Je savais que les républicains reviendraient au pouvoir après mon mandat, et qu’ils ne seraient guère émus par les méthodes sanguinaires de Duvalier. Il me fallait agir avant leur arrivée en évitant les erreurs de l’intervention de 1915, c’est-à-dire sans brutalité, restaurer la démocratie, sans occuper le pays pendant 20 ans. Nous avons préparé une opération de basse intensité, en profitant de la bonne connaissance du terrain de la CIA. Le 11 septembre 1968 au matin, nos forces spéciales ont pris le contrôle du palais présidentiel et des principales villes du pays. L’accès au port de la capitale, Port-Au-Prince a été vite sécurisé, et nos navires ont pu débarquer du matériel. En quelques jours, nous avons pris le contrôle du pays sans effusion de sang. Nous redoutions une attitude hostile de la population, mais l’accueil fut magnifique. Duvalier fut exfiltré vers la France où il est mort 3 ans plus tard. Notre intervention fit scandale à Paris et à Moscou. Le mouvement des non-alignés cria au retour de la colonisation, mais très vite, le silence se fit, tout le monde étant conscient que le pays avait besoin d’une intervention extérieure. C’est McNamara qui a eu le premier l’idée de proposer aux Haïtiens le même statut que celui de Porto Rico et de devenir un Commonwealth américain. Le premier pays libéré de la tutelle colonialiste française devenait associé à l’Amérique, et nous pouvions désormais tenir Cuba en tenaille. Cette idée a été adoptée par les républicains et c’est Nixon, qui m’a succédé cette fois en 1968 à la Maison-Blanche, qui eut l’honneur d’affilier Haïti à l’Amérique. Aujourd’hui Haïti est le pays le plus plaisant des Caraïbes, et si les Américains vont passer leurs vacances sur ses magnifiques plages, c’est grâce à moi. Je suis d’ailleurs persuadé que, sans cette intervention, il aurait sombré dans un chaos total, dans la misère. Quand je vais y passer quelques jours pour m’y reposer, je suis fier de voir le drapeau haïtien avec son palmier flotter à côté de la bannière étoilée.

 

Extraits des mémoires de John Fitzgerald Kennedy, publiées à l’occasion de ses 80 ans, le 29 mai 1997.

 Texte écrit en 2021, publié en 2023



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